VERITES SUR ET AUTOUR
LA LIBRE ABBAYE DE CRETEIL
ARTHUR PETRONIO
(1973)
traduction : Sergio Cenna
Dans le domaine des lettres
se situant au seuil du XX e siècle, si on a la curiosité de
compulser certains documents, dont l’authenticité ne peut être
mise en doute, se référant à quelque vérités
historiques de cette époque, lorsqu’on les confronte avec les
témoignages des critiques, essayistes, historiens, leurs contemporains,
on est saisi d’étonnement en constatant combien ces témoignages
sont pour la plupart contradictoires, ambigus ou bien d’une malhonnête
partialité.
Il
est vrai que le voies qui mènent aux vérités historiques
des événements littéraires ou artistiques vieux de quelques
décennies, sont souvent sinueuses, trompeuses, pleines de déviations
inattendues. Tel est le cas de beaucoup de mouvements artistiques et littéraires,
dont les courants d’idées, les credo esthétiques, les
postulats de tous ordres, qui au début de ce siècle avaient
marqué d’une forte empreinte l’un des tournants décisifs
du génie créateur français, - comme ceux italien, allemand,
flamand, espagnol, anglais et américain - , soit pour des raisons chauvines,
soit pour des raisons de prestige personnel, se sont vus déformés,
minimisés ou bien ignorés par une certaine catégorie
de critiques historiens. Il en est ainsi des données historiques des
mouvements constructeurs, comme l’instrumentalisme verbal de
René Ghil, le Bauhaus de Weimar ,le Vorticisme d’Ezra Pound, le Futurisme de Marinetti, l’Expressionnisme flamand, l’Ultraisme catalan se Salvat Papasseit, le Créationnisme de Vicente Huidobro, le Projetisme coloro - spatial de Moholy Nagy, le Simultanéisme orphique de Henri Martin Barzun, le Bruitisme symphonique
de Luigi Russolo.
Il
est vrai, et il faut le reconnaître que beaucoup de vérités
d’hier - y compris certains mythes - se sont fanées, desséchées,
difficiles à revitaliser du fait que dans la marche du temps elles
ont passé dans tant d’engrenages, de laminoirs intellectuels,
qu’elles en sont devenues défigurées, plates, pour n’être
plus que des ombres chinoises sur l’écran des esprits fatigués,
timorés de peu d’imagination. Mais peut-on se fixer aux vérités
littéraires ou artistiques colportées par les critiques historiens ?
Oui, si ceux-ci sont doués d’une perspicacité peu ordinaire,
d’une sincérité courageuse, d’une patiente obstination
et surtout d’un stoïque désintéressement. Mais ce
n’est pas toujours le cas chez certains plumitifs besogneux, sans scrupules,
à l’esprit superficiel, qui ont pris rang de critiques et qui
n’écrivent que sous la pression des mafia littéraires,
artistiques, politiques, confessionnelles et celles des trusts de l’édition.
Pour ceux-là on ne peut s’empêcher de penser à la
définition de Rivarol, qui disait déjà au XVIII e siècle,
en parlant des critiques historiens de petit taille, de valets de plume :
« ils n’écrivent pas l’histoire, ils font
des commissions dans l’histoire ».
Certes
, on ne peut saisir facilement dans ses lignes internes une époque
littéraire, sans s’obliger à prendre le plus prudent des
reculs et la plus honnête des objectivité ? La vérité
ne correspond - elle pas à un ordre préétabli avant tout
motif sincère ? mais elle a ses risques, qu’il serait absurde
de vouloir éluder. Or, au bout de soixante-dix ans les critiques en
sont encore à rabâcher les mêmes âneries qu’écrivaient
leurs prédécesseurs, lorsqu’ils se mêlaient de parler
de l’Abbaye de Créteil. Ainsi, en feuilletant les nombreuses
anthologies, - ces sortes de bazars d’articles de consommation poétique
soigneusement étiquetés -, ou bien ces gros volumes d’histoire
de la littérature contemporaine où on y redore soigneusement
d’anciennes gloires monolithiques, pour le privilège de certains
éditeurs, dans presque tous ces ouvrages on y déplore des omissions
scandaleuses et d’odieux parti pris.
En
parlant du phalanstère de Créteil, appelé l’Abbaye, des critiques se sont permis d’attribuer à
ce groupement toutes sortes de parentés spirituelles, esthétiques,
idéologiques, telles que l’Abbaye et le cubisme,
l’abbaye et le bolchevisme
culturel, l’Abbaye
et le simultanéisme, l’abbaye
et l’unanimisme, prêtant
à ces étranges tandems, pour le moins hétéroclites,
une unité de corps et d’esprit qui n’ont existé
que dans l’imagination délirante de leurs auteurs. En réalité,
le groupe de l’Abbaye était composé par de poètes
et des artistes assoiffés d’idéal, de libre existence,
sans codes esthétiques impératifs, sans oeillères doctrinales,
mais dont les noms des véritables fondateurs ne sont pas toujours ceux
que l’on veut faire croire. Par ailleurs on a tellement corné
aux oreilles des littérateurs que l’Abbaye était le berceau
de l’unanimisme, qu’on a fini par en admettre l’idée
et la considérer comme vérité irréfutable. Aujourd’hui
encore on se ferait taxer d’hérésie littéraire
si on osait soutenir le contraire, et si on avait le front d’en détacher
le nom de Jules Romain de la liste des fondateurs de la Libre Abbaye de Créteil.
Pour la justification de faits qui seront exposés tout au long de cet
ouvrage, pour leur coordination, la détermination des objectifs et
des courants psychologiques qui les motivent, je crois nécessaire avant
tout d’amener les lecteurs à faire un saut en arrière,
c’est à dire à Amsterdam où je résidais
en 1919.
Cette
année là, je venais de fonder le groupe Universaliste ainsi
que la Revue du Feu (1), dont
l’action s’est concrétisée dans l’exploration
de nouveaux territoires de la pensée libre au niveau artistique, philosophique,
scientifique et social pour détecter les forces cachées de l’époque
nouvelle, et appréhender certaines vérités que les barrières
d’une culture stéréotypée universitaire en empêchait
l’approche. Sur le plan social il s’agissait de mener le combat
pour que soient abolies les barrières sanglantes des frontières
politiques et militaires, et d’en accélérer le processus
pour l’avènement d’une Europe s’agrégeant
à un système de fédération mondiale. Pourquoi
avais-je choisi dans le titre le mot feu ? Parce que par simple analogie, le feu permet de faire table rase
et en même temps fertilise la terre pour de nouveaux ensemencements.
Je
m’étais mis dans la tête d’insérer dans le
premier numéro de la Revue du Feu en hors texte et en chromolithographie (14 x 24) la reproduction d’une
des toiles du peintre Henri le Fauconnier, Le Signal. Cette œuvre correspondait
parfaitement à l’esprit de la revue. Le Fauconnier faisait alors
figure de chef d’école chez les peintres d’avant-garde
Néerlandais. Comme il habitait Amsterdam, je me décidais à
aller le voir. Le Fauconnier m’accueillit avec courtoisie, écouta
ma requête, puis me retournant comme un poulet à la broche me
posa un tas de questions concernant l’art, la littérature, la
philosophie et la sociologie, - il était un ancien étudiant
en Sciences Politiques -. Apparemment satisfait de mes réponses, et
malgré mon jeune âge, il consentit à me faire confiance.
Nous devinrent vite de bons amis, ainsi qu’avec sa femme Maroussia.
J’avoue que la forte personnalité de Le Fauconnier m’en
imposait, m’intimidait même par son humour nuancé, ses
réparties percutantes, sans oublier sa grande barbe rousse, ses petits
yeux gris malicieux, scrutateurs derrière ses lorgnons cerclés
d’or, ses éclats de rire la tête renversée en arrière.
Tout chez Le Fauconnier vibrait d’une vie intense et son intelligence
était des plus affûtées. Comme je me décidais un
jour à lui parler de l’Abbaye de Créteil, en étalant
les quelques connaissances que j’en avais, Le Fauconnier m’interrompis
brusquement en me disant que je faisais fausse route ; que comme tant
d’autres j’étais très mal informé. Il me
confia que les compagnons fondateur de l’Abbaye étaient ses amis
et qu’il en connaissait parfaitement les idées, les postulats,
les joies et les misères de la communauté où il avait
maintes fois exposé des toiles à côté de celles
de son bon copain Albert Gleizes. Il me dit aussi que des interprétations
les plus fantaisistes avaient été divulguées à
dessein sur le compte de l’Abbaye par certains faussaires de l’histoire
de la littérature française de la première décennie
de ce siècle. Et que tout ce que l’on avait pu écrire
sur les phalanstères de Créteil frisait l’incompétence
et la mauvaise foi. D’une façon péremptoire il me fit
savoir que ni Romain, ni Durtain, ni Chennevière, ne pouvaient figurer
parmi les fondateurs. Que des journalistes à la petite semaine et même
des critiques chevronnés, soit par amitié des bistrots, soit
à la solde des monopoles de la renommée, presque tous avaient
prétendu que les noms qu’il m’avait cités avaient
joué à l’Abbaye le rôle d’animateurs, de guides,
voire de fondateurs tout en reléguant au deuxième rang les noms
de Mercereau, Gleizes et Barzun, ou bien en oubliant de les nommer. Le Fauconnier
m’expliqua aussi que pour ce qui concernait Duhamel, c’était
l’homme à éclipse, le fantôme sans chaînes
et au verbe persifleur, qui n’apparaissait que lorsqu’on n’avait
pas besoin de lui et qui disparaissait aussitôt qu’on lui demandait
de donner un coup de main...Pour Le Fauconnier donner à l’Abbaye
la paternité du Cubisme ou bien celle du Simultanéisme ou de
l’Unanimisme, ça, c’était de la blague, une vaste
conspiration de fumistes, de bobards imaginés par des scribouillards
à tant la ligne, qui ne savaient pas toujours ce qu’ils écrivaient
et tentaient de faire de l’épate avec les pauvres moyens de leurs
cerveaux desséchés.
C’était péremptoire
et durement dit et cela m’avait incité à vouloir en connaître
davantage, mais ce jour là il me laissa sur ma faim.
Le
Fauconnier, pris d’une vive amitié pour moi, avait entrepris
de m’initier aux rudiments de la peinture, et pour ce faire m’amenait
souvent au Rijksmuséum pour me faire admirer les peintures des primitifs
Flamands et Italiens, celles de Franz Hals, qu’il adorait et de Rembrant,
qu’il commentait savamment en me révélant des tas de secrets
de leurs techniques, en m’obligeant par la suite d’en faire la
démonstration de visu dans son atelier. Mais dès qu’entre
deux coups de pinceau j’osais poser des questions sur le sujet qui me
préoccupait tant : l’Abbaye, Le Fauconnier fronçait
les sourcils en poussant des grognements significatifs. Somme toute Le Fauconnier
était avant tout un peintre, et la littérature ne l’occupait
que dans ses courts moments de loisir.
Mais
voilà qu’un soir où nous prenions l’apéritif
sur la terrasse de l’Américain, au Leidseplein, Le Fauconnier,
sa femme Maroussia, le peintre acteur Lou Salboorn, Gustave de Smet et moi,
Le Fauconnier mis en verve par quelques bouteilles de Stout me dit tout à
trac que je l’avais assez bassiné avec toutes mes questions sur
l’Abbaye. Me complimenta pour ma constance et que si je voulais en savoir
plus longuement, de m’adresser à son ami Gleizes, dont il me
donna l’adresse de Paris et que de cette façon j’aurais
eu d’excellents tuyaux pour pondre un article sensationnel pour la Revue
du Feu.
En
effet, ce projet d’article me travaillait l’esprit, et j’avais
déjà pris de nombreuses notes qui devaient me servir d’entrée
en matière en attendant d’avoir de plus amples informations.
Or, j’étais surchargé de travail pour ma revue, des conférences,
des expositions et des séances artistiques et littéraires sans
compter un nombreux courrier en plusieurs langues, dont le dépouillement
était des plus laborieux : lettres, articles de journaux provenant
d’Italie, de Pologne, de Roumanie, de Turquie et du Japon où
nous avions des dépôts en librairie, des correspondants et des
abonnés, qui grâce à mon secrétaire polyglotte
J. K. Rensburg, nous arrivions à déchiffrer. Mais hélas !
au bout de six numéros la Revue du Feu faisait la culbute, cessait
de paraître par la faute d’une gestion chaotique invraisemblable.
J’avais eu le tort de faire entièrement confiance à mes
collaborateurs, artistes de talent il est vrai, mais peu habilités
pour un travail d’administration de revue, qui s’est située
sur le plan international. Ainsi, malgré nos sept cent vingt abonnés
et une vente appréciable à l’étranger, mais dont
l’argent nous parvenait au compte goutte, la Revue du Feu se soldait
par un échec financier. Les hors texte remarquables mais fort coûteux
en chromolithographie de grand format, sortant des ateliers d’un grand
établissement d’Amsterdam spécialisé en la matière,
avait pesé trop lourdement sur mon modeste budget. Mais il y eut un
événement d’une autre gravité sans quoi j’aurais
eu la chance de renflouer la revue grâce à un commanditaire inattendu
de Rotterdam, qui s’était présenté proposant d’en
financer la publication, en prenant à sa charge l’organisation
administrative et publicitaire. Ce fut celui d’un arrêté
d’expulsion du territoire des Pays Bas pris contre moi par les autorités
néerlandaises, par suite d’une virulente campagne de la grande
presse conservatrice de La Haye et d’Amsterdam,
qui m’accusait de pervertir l’esprit de la jeunesse universitaire,
et en me soupçonnant d’être un agitateur d’origine
étrangère, agissant pour le compte d’une puissance occulte,
ce qui était absolument faux.
Les
raisons qui avaient motivé ces hostilités à mon égard
ce fut d’abord, celle d’avoir donné des conférences
dans des cercles d’art (Kunst Kring ), dans différents centres
universitaires, où j’avais été invité par
des groupes d’étudiants à parler du Rôle de l’esprit
nouveau révolutionnaire universaliste dans les lettres et les arts,
et ses répercussions dans le milieu social. Ce qui, on le devine avait dû alerter et effaroucher les grands
pontifes de l’université. Mais encore celui d’avoir été
mêlé à une manifestation tapageuse, organisée par
les artistes comédiens et les étudiants, à laquelle s’était
joint malencontreusement mon groupe universaliste ; et qui avait dégénéré
en émeute par les provocations et les brutalités de la police
montée limbourgeoise - détestée par la population d’Amsterdam
- qui avait déclenché la colère de la foule qui finit
par faire cause commune avec les manifestants en provoquant des incidents
malheureux. Mais il ne faut pas perdre de vue que dans l’après-guerre
de 14-18, l’avant-garde artistique et littéraire était
considérée d’obédience bolcheviste, donc étroitement
surveillée par la police et à la moindre incartade durement
réprimée.
M’étant
installé en 1920 à Liège en Belgique, je fondais la revue
Le Libre Essor, puis en 1921 le groupe et la revue Créer, organe de décentralisation de l’activité
artistique et littéraire contemporaine (2). Lors de mes contacts avec
les milieux universitaires de Liège, Louvain, Bruxelles, lorsqu'il
m’arrivait de poser des questions sur l'Abbaye de Créteil, on
me répondait invariablement que l’Abbaye était le fief
de l’Unanimisme romaincien, ou bien que Jules Romain et Georges Chennevière
en étaient les principaux fondateurs avec Luc Durtain et Vildrac. Evidemment
de Mercereau, d’Albert Gleizes et d’Henri Martin Barzun il n’en
était jamais question. Irrité de constater combien étaient
erronées les connaissances de tous ces étudiants concernant
l’Abbaye, selon les quelques vérités historiques dont j’avais
été informé à Amsterdam par l’ami Le Fauconnier,
je me décidais d’en faire état dans la revue Créer.
J’écrivis
aussitôt à Albert Gleizes qui m’adressa en retour une gentille
lettre, où il s’excusait de ne pouvoir satisfaire ma demande
étant très absorbé par la rédaction d’une
importante étude sur la peinture et ses lois (3) que lui avait demandé d’urgence Nicolas
Bauduin par sa revue La Vie des Lettres. Aussi me conseilla t - il de m’adresser à
son ami Alexandre Mercereau, qui était un des co-fondateurs de l’Abbaye.
J’écrivis directement à Mecereau. Après plusieurs
semaines m’arriva enfin sa réponse : « Mon cher
confrère, je suis heureux grâce à ce cher Albert Gleizes,
de l’occasion que vous me donnez de mettre les choses au point concernant
notre Libre Abbaye de Créteil, que les assertions fausses, souvent
malveillantes de certains critiques, et même d’anciens camarades
ont finit par faire accréditer dans les milieux littéraires
par toutes sortes d’affirmations souvent peu conformes à la vérité
des faits. Aussi, par pli séparé, je vous adresse vingt cinq
pages dactylographiées, que vous voudrez bien publier dans votre excellente
revue Créer que je vous remercie de m’avoir fait connaître,
dont j’avais entendu parler par l’ami Paul Dermée dans
l’Intran et l’Esprit Nouveau, et par Paul Fierense dans les Nouvelles
Littéraires. ». L’article d’Alexandre Mercereau
était un témoignage important, aussi précis qu’émouvant
des différentes phases dans l’évolution et l’acheminement
des idées vers la création de la libre Abbaye de Créteil.
L’auteur y dénonçait toutes les conspirations et les maquillages
dus à la mauvaise foi de tous ceux qui avaient intérêt
à en dénaturer certaines vérités historiques.
J’étais dons persuadé que l’article de Mercereau
allait enfin stopper toutes les interprétations équivoques fantaisistes
et mensongères qu’on faisait circuler sur le compte de l’Abbaye.
Je parvis à convaincre mes camarades du comité de rédaction,
non sans quelques réticences de la part de quelques uns entre - autre
George Poulet et Gilles Anthelme, de faire paraître cet article au plus
vite dans la revue, quitte à reporter dans de prochains numéros
certains articles forts intéressants dont la place allait manquer,
vu la dimension de celui de Mercereau qui en bouleversait la mise en page.
On décida donc de l’insérer dans le numéro 3 de
Créer, un numéro spécial, et qui devait paraître
le 10 octobre 1922 (4). Selon mes prévisions l’article de Mercereau
fit beaucoup de bruit. Plusieurs centaines d’exemplaires furent vendus
en un rien de temps dans les brasseries de Montparnasse, le Dôme, la
Rotonde, la Clauserie des Lilas, Le Caméléon etc... et dans les librairies du Quartier Latin
où Roger Allard en avait fait le dépôt (5). Le tirage
de ce numéro était limité à 1000 exemplaires,
et il nous restait tout juste de quoi satisfaire nos abonnés Belges
et les dépôts en librairie. Ne pouvant pas suffire aux demandes
réitérées des libraires parisiens et, sur la proposition
de l’éditeur Eugène Figuière qui assumait les frais
d’impression et de distribution à sa charge. Avec l’accord
de l’auteur, qui nous donnait carte blanche, nous fîmes un tirage
à part de l’article de Mercereau à 2000 exemplaires brochés,
sous couverture, avec en hors texte une photo des cinq fondateurs de l’Abbaye,
accompagnés de quelques membres adhérents, devant l’un
des pavillons du domaine. Le titre de la brochure était le même
que dans Créer : l’Abbaye et le bolchévisme en réponse à l’étude de Jean
Maxe dans les Cahiers de l’Anti-France, édités par Boissard,
dont le titre était l’Abbaye et le bolchévisme culturel.
Avant d’écrire son article pour Créer, Mercereau s’était
plaint auprès de Jean Maxe des nombreuses inexactitudes dans les informations
qui contenaient son étude dans les cahiers de l’Anti-France ;
celui-ci répondit : « votre stupéfaction
ne se trompe - t - elle pas d’adresse ?la faute en est à
Duhamel et à Luc Durtain. Qu’on écrive donc la véritable
histoire de l’Abbaye de Créteil ».
Dans
l’article de Mercereau, parmi les réfutations qu’il formulait
à l’égard de certains critiques, tels que F.L.Ruchon,
dans la Revue des Belles Lettres de Genève qui citait un tas de
noms de pure fantaisie parmi les fondateurs de l’Abbaye ; Luc Durtain qui truquait une partie de l’histoire
de l’Abbaye bien qu’il ait été suffisamment averti
pour l’écrire sans erreur ; Florian Parmentier, qui dans son ouvrage La Littérature
de l’Epoque, qui paru chez
Figuière, faisait de l’Abbaye le foyer du cubisme ; René
Lalou qui confondait à dessein dans ses articles l’unanimisme
romaincien avec l’anti - isme des tenants de l’Abbaye de Créteil ;il y avait encore un tas de mises au point fort pertinentes
sur le comportement et les menées de sectateurs d’une école
littéraire, comme celle de l’unanimisme, peu conforme à
l’esprit de l’Abbaye.
Eugène
Figuière avait fait une copieuse distribution de la brochure d’Alexandre
Mercereau, l’adressant aux critiques des journaux et des revues littéraires,
ce qui provoqua aussitôt de véhémentes protestations,
voire même des insultes de la part d’un quarteron de culs de lettres,
comme les appelait Marcello Fabri, inféodés à l’unanimisme
qui se proclamaient défenseurs du classicisme moderne.
Je
cède la parole à Mercereau : « Je dois dire
que, si accoutumé que je sois à voir nager dans des eaux où
je ne voudrais pas les suivre, mes anciens compagnons de Créteil, ce
ne fus pas sans déchirement que je recueillis de la plume de Jean Maxe,
la preuve que ce sont eux mêmes qui répandent de faux rapports
sur une œuvre dont les origines étaient si pures. Jusque là,
je me refusais systématiquement à penser qu’ils pussent
n’avoir pas gardé le respect de cette période de foi sincère
et d’amour où la mesure nécessaire à ne pas trop
dévoiler leur jeu sur ce point ; jusque là, je ne pouvais
admettre qu’ils puisassent dans le silence dont est accompagné
aujourd’hui toute mauvaise action, dès qu’elle est assez
forte pour s’imposer à la lâcheté générale,
une telle impudence, où il est si facile de démontrer que c’est
de l’impudence ; jusque là, je voulais me persuader que
seuls étaient responsables les auteurs de tant d’articles, et
voici bien envolés la dernière illusion, que je pouvais nourrir
à l’égard d’hommes en qui j’avais eu pendant
plusieurs années une confiance absolue. » (Créer N°3 page 61, 1922).
Le
tintamarre qu’avait déjà provoqué dans la presse
de Mercereau grâce aux vérités qu’il contenait,
aux impostures qu’il dénonçait, aurait dû éveiller
la bonne foi des critiques, en les amenant à une plus juste compréhension
des faits. Mais voilà que, ô surprise ! quelques mois plus
tard paraissait chez George Crès l’Histoire de la Littérature
Française Contemporaine de René Lalou. Que lit - on en tête du chapitre
VII, page 449 : Jules Romain et l’Abbaye, : Abbaye et unanimisme ont permis bien des confusions.
Il en sera ainsi tant qu’une histoire de l’Abbaye de Créteil
n’aura pas été écrite ( !)
qui séparera les habitants du phalanstère et leurs hôtes
de passage, qui distinguera ce que ce groupe doit à l’hospitalité
fraternelle de George Duhamel ( ! !)
et à la rigoureuse impulsion philosophique et poétique de Jules
Romain ( ! ! !) », et ceci encore « Duhamel et Vildrac sont
les vrais fondateurs de l’Abbaye de Créteil ». Ainsi, les partisans et défenseurs de la doctrine
unanimiste s’obstinaient, de bonne ou mauvaise foi, à faire courir
le bruit que Jules Romain avait élaboré sa méthode unanimiste
à l’Abbaye, où il logeait et où il avait endoctriné
ses compagnons du phalanstère.
L’agrégé
André Cusenier, devait affirmer dans Le Mouton Blanc en 1923 :
« Jules Romain de 1906 à 1909 était interne à
l’Ecole Normale Supérieure . Il ne pouvait donc pas résider
en même temps à l’Abbaye de Créteil comme on veut
le faire croire, sinon d’y paraître de rares moments, et en particulier
lors de l’impression de son livre La Vie Unanime qui parut aux éditions
de l’Abbaye en 1908 ».
« Parmi
les signataires des articles discourtois qui accueillirent mon article, avouait Mercereau, il fallait compter ceux de Luc
Durtain, de Georges Chennevière, de George Duhamel et d’André
Puget. Fait significatif, tous ces noms faisaient partie du chorus unanimistes.
Tous ou presque tous se faisaient un malin plaisir de transformer la nomenclature
des vrais fondateurs de l’Abbaye en y substituant les noms de leurs
amis ». Ainsi, selon l’attestation de Mercereau et que
devait ratifier Barzun dans son livre l’Air du Drame : « Cinq
noms doivent seulement être considérés comme les vrais,
les seuls, les authentiques fondateurs de la Libre Abbaye de Créteil, ce
sont le peintre Albert Gleizes, les poètes et écrivains Charles
Vildrac, Alexandre Mercereau, René Arcos et Henri Martin Barzun. »
Pour éclairer davantage l’exposé
de mon sujet, et pour la vérité historique de certains faits,
il s’impose que je procède d’étape en étape
et dans l’ordre chronologique, en empruntant à l’article
de Mercereau de larges extraits, et en me référant aux nombreux
témoignages, que j’ai pu recueillir de vive voix ou par écrit,
d’Albert Gleizes, Mercereau, Barzun, René Ghil et Nicolas Beauduin,
et ce consigné dans le livre de Christian Sénéchal, qui
ne sont pas toujours concordants (5).
« En
1900, écrivait Mercereau,
de nombreux jeunes gens avaient débarqué en grand nombre
à Paris, venant de plusieurs coins de la province et de l’étranger.
Ces jeunes gens étaient voués aux arts malgré la volonté
de leurs parents, espérant trouver à l’Exposition Universelle
un gagne pain conforme à leur vocation. Ils envahirent ainsi le quartier
latin, en même temps d’ailleurs que des gens de toutes professions,
et surtout sans profession, venus pour tenter fortune ou bien pour s’amuser.
Comme on devait s’y attendre, la misère s’abattit sur les
plus altiers, les moins débrouillards ou les plus paresseux. Il en
résulta qu’une solidarité extraordinaire naquit spontanément
entre tous ces assoiffés de libre existence et d’idéal.
Ainsi, il était devenu naturel à ceux qui possédaient
quelque chose, aussi minime fut-elle de la partager avec ceux qui ne possédaient
que leur corps à couvrir et leur bouche à nourrir. Il paraissait
normal à ceux-ci de recevoir de ceux-là le couvert et la nourriture.
Tout était ainsi, mis en commun : logis, vêtements, aliments
et, je dois ajouter, même les compagnes qui passaient de l’un
à l’autre au grès de leurs caprices ou de leur pitié.
C’est alors que Lucien Aressy, étudiant en médecine, donnait
dans son grand atelier de la vieille cour de Rohan, l’hospitalité
à tout ce que le quartier latin comprenait de bohème indépendante,
des plus dépenaillés aux plus élégants, des plus
authentiques étudiants aux plus avérés calicots, épiciers,
bureaucrates férus de Murger et de vadrouilles. Mais différents
logis des rues d’Ulm, des Feuillantines, de Cujas voyaient défiler
- au grand effroi des concierges, des voisins et par conséquent de
mon père de qui je finis par refuser la modeste pension afin de demeurer
seul juge de mes actes - tout un peuple hétéroclite et pittoresque,
avec qui je partageais le pain et les frites, et qui se partageait à
mon insu mon linge en ajoutant parfois mes libéralités volontaires,
les menus profits que j’ignorais, qu’ils tiraient de la vente
de mes livres et bibelots - voire
même des locataires du dessous - quelquefois se trompaient de complet,
je veux le supposer, et qui disparaissaient dans mes vêtements, les
leurs étant en loques.
Au
demeurant, c’étaient tous de bons garçons, ne volant que
par nécessité, n’étant paresseux que par réaction
contre une certaine adolescence studieuse et vicieux que par misère.
En un mot, des hommes à qui ne manquait que la volonté et pourtant
la conviction de réussir pour devenir honnêtes et notoires. Or,
toute cette jeunesse était insouciante, spirituelle, gaie, tolérante,
et les quelques esprits nobles supérieurs qui en faisaient partie suffisaient
à entretenir en nous la flamme de l’idéal, idéal
qui toujours trahi, désillusionné, irrité par les hommes,
ses semblables et ses frères n’en continuaient pas même
à suivre la voie droite qui mène peut-être à la
solitude, à l’individualisme, mais du même coup aux plus
hautes cimes de l’esprit » (Créer N°3 page 62
. 1922).
Mais
voilà que le bel optimisme de Mercereau commençait à
se voiler d’un léger scepticisme. Comme ses amis il commençait
à comprendre que s’il ne renonçait au grand devoir
de la solidarité humaine, il ne pouvait, sans risquer d’être
l’éternelle dupe et le complice, à n’accomplir ce devoir qu’entre
pairs, car la société renfermait par trop d’éléments
hétéroclites, dont les meilleurs ne pouvaient être que
les victimes.
Il y avait à cette époque - nous en connaissons
les éternels recommencements - dans tous les sous-sols fumeux des cafés
littéraires de la capitale, dans les ateliers d’artistes de la
Rive gauche et à Montmartre, toute une population d’intellectuels,
d’artistes, de poètes faméliques, désoeuvrés,
tous apprentis de la gloire qui sous l’influence du poison vert, l’absinthe,
péroraient bruyamment, flanqués de leurs femmes ou de leurs
maîtresses, parlant du génie de la création artistique
avec un air entendu, persuadés que ce génie les avait touchés
au front. Somme toute, l’idéal qu’ils évoquaient,
c’était au fond, celui de presque tous, visant à atteindre
à la renommée à n’importe quel prix, mais sous
les déguisements de l’homme inspiré, qui récolte
son mérite avec une feinte humilité d’être élu
malgré. Les poètes récitaient leurs poèmes avec
emphase, sinon avec le ton confidentiel ou bien tonitruant genre Mauréas
ou Fagus, sans oublier ceux qui bredouillaient leurs poèmes sous le
coup de l’émotion et des effusions de l’alcool persuadés
qu’ils avaient du génie tout en affichant l’amertume des
incompris, poussant des soupirs et se consolant en avalant de fortes rasades
de Pernod. Quant aux peintres et aux sculpteurs, d’un crayon tremblant
par l’ivresse et les toxines du tabac, les doigts imbibés de
nicotine dessinaient sur le marbre des guéridons ou bien dans les marges
d’un journal l’esquisse de l’œuvre révélatrice,
qu’ils se croyaient inspirés de réaliser bientôt,
mais qu’ils n’accompliraient sans doute jamais. Il y avait d’autre
part les mordus de politique, les sociologues amateurs aux poses hautaines
de futurs dictateurs, l’index levé, la mâchoire serrée
foudroyant du regard leurs auditeurs en proclamant « Camarades,
le jour approche où la société bourgeoise s’écroulera.
Alors on verra flamber palais, banques, parlement, la préfecture de
police etc... » Mais dans tout ce tohu-bohu d’idéaux faussement
vierges, de credos arbitraires, d’aspirations somnambuliques, de rêves
d’ivrognes, de technicismes mirobolants, de constructeurs de vide, combien
d’authentiques valeurs morales asphyxiées dans ce tourbillon
d’idées aventureuses, fausses, incohérentes. L’évangile
du plaisir restait malgré tout ancré dans la conscience des
milieux bourgeois comme dans l’esprit du monde artistique. L’amour
de l’argent était un terrible agent de dissolution, d’égoïsme,
de personnalisme, de matérialisme, faisant des ravages à tous
les échelons de la hiérarchie sociale. Sous la pression des
événements politiques et sociaux, les vocations révolutionnaires
ou bien réactionnaires s’improvisaient selon les circonstances,
selon les intérêts, selon les servitudes. L’ambiguïté »
était reine. La religion était prise en charge par le patronat
et la haute finance. La plupart des libres penseurs n’étaient
que des dilettantes. Pour paraître indépendants on se disait
anarchiste à la mode de Maurice Barrès. Si on s’associait
c’était pour écraser les plus faibles. La muflerie gagnait
toutes les sphères sociales. On se disait sportif parce qu’on
était brutal. Ainsi on voyait se prolonger les moeurs, les idées
d’une certaine philosophie bourgeoise de la fin du XIX e siècle.
Un positivisme mystique avait pris la relève. La littérature
véhiculait tant bien que mal les idées-forces qui se dégageaient
des écrits d’un Sorel, d’un Barrès, d’un Maurras,
d’un Péguy, d’un Bergson en opposition au déterminisme
scientifique du siècle précèdent. D’anachroniques
derniers équipages on passait bravement aux premières automobiles ;
les senteurs âcres des petites flaques faisaient concurrence
aux odeurs vanillées des crottins de chevaux. L’amour de la vitesse
commençait à envahir le monde de l’aristocratie et de
la haute bourgeoisie. Le cinématographe, la T.S.F., l’aviation
faisaient leur apparition. Les taxis, qu’on appelait les vers rongeurs
se glissaient timidement parmi l’encombrement des fiacres. Dans les
laboratoires expérimentaux on concevait de nouveaux engins de guerre
qui entraient dans les ateliers de fabrication. Le style sécession
viennoise qu’on appelait
nouilles au rococo fleurissait bizarrement
les immeubles et leurs intérieurs ainsi que les bouches du métro.
C’est
ce que l’on a convenu d’appeler la belle époque. Belle
n’est-ce pas une antiphrase
- Belle par les plaisirs faciles des possédants et non pour les besogneux,
qu’ils fussent intellectuels ou simple ouvrier, belle pour les trafiquants
de scandales mondains et politiques et non pour les simples délits
d’opinions. Les premiers ouvrages de Nietszche, traduit par Henri Albert
paraissaient au Mercure de France. Puis ce furent ceux de Tolstoï, Bakounine,
Dostoïesvski, Stirner, Barrès, Sorel, Ipsen, Ruskin, Marx et Withman
. Tant d’idées nouvelles, de conceptions philosophico - sociales
diverses déroutaient ou enfiévraient l’esprit des jeunes
intellectuels, des artistes et des poètes. Or, la discipline morale
au milieu de tant de directives spirituelles contradictoires échappait
aux artistes, aux poètes, - ou bien en faisaient-ils fi ? - car
l’égoïsme, la jouissance, le profit de l’intrigue,
l’arrivisme, maintenaient leurs prérogatives. On élevait
le banquisme intellectuel à la hauteur d’une technique et la
prostitution littéraire aux dimensions d’une carrière.
Nous
commencions à être écoeurés de tout ce que nous
entrevoyons de pourriture sous tout les vernis étincelants d’une
certaine bourgeoisie littéraire, écrivait
Mercereau, et déjà avertis de tous les apparats de ce monde
là, nous décidâmes à quelques uns de partir pour
quelque retraite où vivre laïquement la vie monastique. Il y avait,
indépendamment de mon ami d’Aressy et de moi les peintres Doucet,
tué depuis à la guerre, le grave et flegmatique Léon
Kern, caricaturiste bien connu ; les poètes Syffert et Wasseige,
ce dernier secrétaire du salon des indépendants et du syndicat
des Arts Plastiques ; Charles Iggonet de Villiers et quelques autres
encore. Ainsi, le labour nous inspirait des idées fouriéristes
qui paraissaient devoir nous offrir un moyen complet d’existence. Alors,
nous cherchâmes pas loin de Paris, une demeure propice à la réalisation
de nos projets. Nous trouvâmes bien en forêt de Fontainebleau
une propriété rêvée, trop rêvée même,
car le pays des chimères est un pays qui ne donne asile qu’au
rêve, parce qu’il n’a pas de dimension et que, comme le
radium il n’alimente son feu qu’en lui-même. Mais l’argent
nécessaire à l’achat de cette propriété
nous fit défaut, de même que celui nécessaire aux instruments
aratoires qui nous eussent permis de vivre une existence harmonieuse. (6)
En
1904, Mercereau et son ami, le poète Valmy-Baysse, fondèrent
la revue La Vie, avec l’ambition
de prendre la succession du défunt Festin d’Oesope du baron Mollet, - où Apollinaire assumait les
fonctions de rédacteur en chef - en s’inspirant de
même postulat : « n’être l’organe
d’aucune école ». Au comité de rédaction vinrent se joindre
Charles Vildrac et René Arcos. « Nous nous trouvâmes
une âme commune, remarquait
Mercereau, et nous nous liâmes d’une amitié suffisamment
peu foudroyante pour que nous la puissions croire définitive, et qui
l’eût été sans doute, si quelque éléments
dissolvants ne s’y ajoutèrent plus tard. »
La
rédaction de la revue était devenue le principal motif de leurs
amicales réunions. Valmy-Baysse,
qui à la sauvette gérait la revue, était trop occupé
à se faire une place dans le domaine du théâtre, et le
plus clair de son temps se passait au Théâtre des Poètes,
où il s’occupait à diriger les répétitions
de son drame en quatre actes Imperia, négligeant par trop son rôle d’administrateur
et de directeur de revue. Au but de quelque numéro des divergences
de vue éclatèrent entre Valmy-Baysse et ses collaborateurs,
ils décidèrent alors d’un commun accord d’arrêter
la publication de La Vie, mais néanmoins, Mercereau, Vildrac et Arcos
n’en continuèrent pas moins leurs réunions amicales et
travaillèrent à une Anthologie des Poètes de l’Epoque
que par la suite ils laissèrent dormir dans leurs cartons. Ils menèrent
ainsi une vie harmonieuse selon leurs souhaits favorisant le voeu de Mercereau
de voir se constituer une sorte de confrérie laïque, dont le projet alimentait l’ardeur de leurs conversations.
C’est ainsi que Vildrac s’en fit le chantre en écrivant
dans son livre Poèmes, édité par le Beffroi de Lille en 1905.
« Je
rêve l’Abbaye - oh, sans abbé !
Je rêve l’Abbaye hospitalière
A tous esprits d’art plus ou moins crottés
Parce que plus ou moins déshérités...
A la fois gais et recueillis
Où vivre libres en thélémistes passionnés...
.....................................................................
Etre un peu moins de chers confrères
Mais être un peu plus de bons frères. »
C’était
dans cette foi que Mercereau fervent fouriériste, évangélisait
ses camarades, érigeant en dogme l’esprit de fraternité
humanitariste des travailleurs manuels , ceux de l’esprit et de l’imagination
créatrice. « Après maints projets, disait Mercereau, ce fut Vildrac - il faut le reconnaître -
qui proposa le premier comme métier manuel pour notre future Abbaye
celui de l’imprimerie ».
Quant
à l’habitation et le terrain connexe qui devait nourrir la confrérie,
ils avaient décidé de la baptiser la LIBRE ABBAYE
à l’exemple de celle de Rabelais et sa thélème
avec la fameuse devise du portail « fais ce que tu voudras »,
mais à laquelle Mercereau proposa d’ajouter « sans
nuire à autrui ».
Bientôt
ils firent la connaissance du peintre Albert Gleizes avec lequel ils se lièrent
rapidement d’une vive amitié. Albert Gleizes leur demanda de
l’aider à la fondation de l’ASSOCIATION ERNEST RENAN pour
l’union des étudiants universitaires et ceux des universités
populaires afin de favoriser le développement des oeuvres d’éducation
laïque (7).
Mais
voilà que Mercereau dut partir précipitamment à Moscou
comme correspondant du journal LA GUERRE SOCIALE de Gustave Hervé (8) - La révolution sévissait
en Pologne et en Russie. Il fit donc promettre à ses amis de le tenir
au courant des démarches qu’ils espéraient pouvoir faire
pour donner corps à leur projet de fondation phalanstérienne
de la Libre Abbaye. Il été du reste persuadé qu’il
gagnerait assez d’argent à Moscou, et se faisait fort de les
aider dans les frais d’installation qui s’avéreraient nécessaires.
« Or,
l’élan été donné, observait Mercereau, l’éloignement ne
diminuait en rien nos sentiments. Une suite ininterrompue de lettres chaleureuses,
enthousiastes, entretenait des deux côtés le feu sacré,
et entre cent autre choses, nous ne nous lassions pas de parler sans cesse
de notre bienheureuse Libre Abbaye dans le futur et d’y croire avec
un telle ferveur, une telle intensité, que nous étions arrivés
à nous imaginer quelle existait réellement, et qu’il n’y
avait plus qu’un petit effort à faire pour atteindre la porte,
l’ouvrir, pénétrer, et travailler en frères ».
La présence émeut la puissance, enseigne la scolastique. Mercereau
pensait que le contraire pouvait être aussi vrai., ainsi par ses lettres
il tenait constamment en haleine ses camarades Gleizes, Vildrac et Arcos,
ne cessant de les encourager à chercher le mécène espéré,
leur assurant qu’il existait, qu’il rôdait autour d’eux,
qu’il n’attendait que le moment propice pour leur tendre la main.
Mais qu’attendaient - ils donc pour le détecter dans la foule
des inconnus qui les entouraient ? Aussi il n’y avait plus d’amis,
de connaissances, de rencontres fortuites qui ne fussent informés de
leur projet.
« Il
ne se passait pas un jour, me confiait
Albert Gleizes, où rencontrant un visage nouveau, nous ne nous gonflions
d’espoir en pensant que ce serait peut-être l’homme que
nous cherchions, le futur camarade, le mécène qui nous apporterait
l’aide nécessaire pour réaliser notre rêve.
Un jour, lors d’une promenade dominicale en forêt
de Fontainebleau, sur le territoire de Créteil, le couple Vildrac et
René Arcos tombèrent en arrêt, médusés par
la beauté d’un domaine abandonné, situé sur les
bords de la Marne. Il répondait en tous points au décor qu’ils
avaient imaginé pour établir leur phalanstère. Ce Domaine
était à louer. « Il y avait 13.000 mètres
de parc, signalait Mercereau,
comportant des arbres de toutes les essences, une magnifique allée
de tilleuls, des pelouses et jusqu’à un énorme rocher
de silex, que le curé de Créteil, quelque peu archéologue,
déclarait dater de l’âge de la pierre, un potager, deux
corps de bâtiment endommagés, où la glycine grimpait jusqu’au
toit, des terrasses à balustrade, des dépendances, le tout noyé
dans une végétation luxuriante, constituant un véritable
décor de poète romantique, mais un décor sur une scène
en ruine ».
On
devine la joie des trois camarades. Une dépêche avertissait Mercereau
de leur magnifique découverte. Tous renseignement pris, il apprirent
que le propriétaire du domaine, un nommé Barriquand, était
un homme fort riche, passionné de chevaux et d’escrime, mais
peu incline à la philanthropie. Leur joie se transforma vite en angoisse.
Où trouver l’argent pour louer ce domaine et mettre en état
l’immeuble ? Comment contacter le propriétaire et lui donner
les garanties nécessaires ? Ils étaient tous quatre aussi
pauvres l’un comme l’autre. Mais voilà le miracle. « C’est
ainsi, mentionne Mercereau, que par une circonstance fortuite,
le plus pur des hasards, où par une secrète voie du destin,
que René Arcos fit la connaissance d’un confrère, inconnu
la veille, un poète du nom Henri - Martin Barzun (9). Cet homme se révéla très
réceptif aux projets qu’Arcos lui exposa avec sa fougue castillane
- il en était - et prenant la chose au sérieux, Barzun fixa
aux trois camarades un rendez-vous pour le lendemain soir à la Closerie
de Lilas ».
Ce
fut une rencontre de plus passionnantes, où il était question
d’aspirations
phalanstériennes, d’esprit
de fraternité artistique et artisanale, et d’un tas de projets
qui alimentaient leur rêves. Henri - Martin Barzun partagea vite leurs
vues, vibra à l’unisson avec la même ferveur idéologique.
Il s’offrit donc de les aider, et leur proposa bientôt d’étudier
ensemble les modalité d’une association possible. « Et
ce fut autrement qu’avec des bonnes paroles, assurait Mercereau, car il s’engageait de mettre
ses économie à la disposition de l’œuvre ».
La
jubilation du groupe toucha vite au délire. Mercereau, informé
aussitôt, leur annonçait qu’il s’apprêtait
à reprendre sa liberté dés qu’il aurait terminé
sa mission à Moscou.
Les
tractations avec le sieur Barriquand furent pénibles et laborieuses,
et malgré qu’il ne trouvait pas facilement de locataire, il poussa
son intransigeance jusqu'à refuser de faire la moindre réparation
à l’immeuble ; en outre, il trouva moyen d’augmenter
le prix du loyer d’un tiers. « Ce qui motivait l’attitude
irascible du propriétaire,
me confia Albert Gleizes, c’était sa méfiance, car
il pensait avoir à faire à un groupe de jeunes anarchistes,
voulant imprimer des tracts et livres subversifs, en comptant faire du domaine
de Créteil un centre d’activités révolutionnaires,
aussi le sieur Barriquand se montait-il intraitable, sans la moindre concession,
en ponctuant chacune de ses réponses d’un péremptoire
et sec : c’est à prendre ou à laisser, pensant ainsi
décourager ses interlocuteurs ». Barzun à bout de nerfs se rendent
compte que pour cet homme l’idéal n’avait aucune valeur
marchande, et craignant que l’affaire ne leur échappât,
se retournant vers ses camarades, dont les visages crispés témoignaient
de leur inquiétude, les engagea à signer le bail, et remit au
propriétaire la somme correspondant à six mois de loyer, selon
les termes du contrat. Les voilà enfin nantis d’un bail en bonne
et due forme.
Fidèle
à sa parole, Barzun acheta pour la communauté une presse à
pédale Minerva, et tout le matériel d’imprimerie nécessaire,
ainsi que les outils de jardinage. « Grâce au camarade
Barzun, soulignait Mercereau, grâce
à son aide providentiel, nous allions faire désormais d’une
utopie une réalité ». Pendant que Barzun courait les salles
de vente, pour faire l’acquisition des meubles indispensables à
l’installation de l’atelier d’imprimerie, Gleizes, Vildrac
et Arcos retroussant leurs manches, s’attaquaient aux travaux les plus
urgents, s’improvisant tour à tour terrassiers, maçons,
couvreurs, plâtriers, plombiers, tapissiers. Car il s’agissait
de rendre la demeure habitable dans le plus bref délai. En janvier
1907 tout fut à peu près achevé. Il y avait des logis
individuels pour les compagnons fondateurs, des chambres pour les amis et
les hôtes de passage, des pièces communes : salon, salle
à manger, cuisine, vestibule, un atelier de typographie et un atelier
de peinture. Un théâtre en plein air avait été
aménagé dans un coins du parc. « Désormais
il n’y avait plus qu’à travailler en chantant, à
vivre en aimant » reconnaissait
Albert Gleizes. Quoique fourbus, courbaturés, meurtris par leurs durs
travaux, il purent toutefois chanter victoire. La Libre Abbaye de Créteil
se concrétisait.
« Le
premier à venir s’installer dans son logement à la Libre
Abbaye fut Albert Gleizes, Mentionne
Christian Sénéchal. Il y arriva un soir avec une voiture
de déménagement venant de Courbevoie, où il habitait,
heureux d’échapper aux ennuyeuses servitudes du travail qu’il
effectuait chez son père, dessinateur industriel. Il fut donc le premier
moine laïque de cette sorte de Thélème...Son logement faisait
l’effet d’un véritable damier de dessins depuis le plafond
jusqu’aux plinthes, comme peut l’être le logement d’un
artiste comme Albert Gleizes, alors plein d’exubérance et de
fantaisie... »
Dans le courant du mois de janvier, Madame Vildrac, faisant
courageusement le sacrifice d’un petit commerce qu’elle tenait
à Paris, vint avec son mari rejoindre Albert Gleizes. Le couple Vildrac
s’installa d’abord au deuxième étage du corps de
logis principal pour, dans la suite, aller dans le bâtiment situé
à côté de la cour d’entrée, derrière
un atelier qui n’était qu’un vaste jardin d’hiver,
dont on avait descellé les gradins en fer. « Vildrac
y percera des portes, sans se soucier de traverses et des poutres, allant
jusqu'à scier une énorme solive qui le gênait au risque
de faire crouler le bâtiment ». Puis ce furent Arcos, Barzun et Mercereau (fin mars 1907) de retour de Russie,
« qui vint apporter à ses camarades, affirme Sénéchal, ses initiatives, son
sens de l’organisation et son dévouement à la cause commune ».
Un camarade de régiment d’Albert Gleizes,
le typographe Linard, consentit à venir sans salaire partager leur
vie communautaire, tout en les initiant aux travaux et à l’art
de la composition et de l’imprimerie.
L’apprentissage
fut assez laborieux, mais s’accomplissait dans la bonne humeur et un
excellent esprit de compagnonnage, « Désormais, constatait avec joie René Arcos, toutes les
portes fonctionnaient, tournaient sans grincer sur leurs gongs à l’Abbaye,
les fenêtres avaient toutes leurs vitres, et étaient orné
de rideaux aux riantes couleurs, les plafonds étaient d’une impeccable
blancheur, les murs
recouverts de tapisseries aux teintes unies, les clefs tournaient dans les
serrures et des parquets luisants montait une bonne odeur de cire fraîche ». Quant à George Duhamel, qui avait
conservé sa chambre d’étudiant à Paris, rue Vaquelin,
« il ne venait à Créteil qu’à ses
moments perdus et pour y jouer l’excentrique, en se coiffant d’une
calotte rabelaisienne, qu’il avait taillé dans le fond d’un
chapeau hors de service, relatait Sénéchal, et en ayant fait
installer dans la chambre qu’on lui avait réservée un
lit des plus ahurissants, tirant de baignoire et du char mérovingien.
Or ce lit possédait quatre roues plus une, dont l’utilité
ne fut jamais bien définie. Peut-être, suggérait Albert
Gleizes, était-ce déjà une roue de secours, comme on
devait plus tard en adopter pour les automobiles ». « Duhamel, affirmait Mercereau, nous le vîmes à
l’abbaye fort peu, trop occupé par ses études de médecine,
ne faisant que de rares incursions
dans l’atelier de typographie, où ses observations à l’ironie
calculée et ses sous-entendus sans aménité nous agaçaient
et venaient perturber notre travail ; aussi, on peut se demander comment
il put avoir acquis l’habilité de lever les caractères
et de manoeuvrer la machine, comme il voulait le faire croire à qui
voulait l’entendre ».
(10)
On devine avec quelle fiévreuse agitation les
cinq compagnons s’attelaient aux travaux d’imprimerie, sous la
coupe de Linard : levée rapide des caractères qu’ils
devaient porter avec précaution sur la gelée, mais qu’ils
laissaient souvent choir à terre, provoquant la colère de Linard,
puis nouaient les fermes pendant qu’Albert Gleizes gravait avec une
patiente obstination dans des bouts de bois de poirier de souche jaune, durs
comme pierre bandeaux, culs de lampe, des illustrations.. Combien étaient
animée leurs discussions pour la recherche des meilleures dispositions d’un titre de couverture,
pour ses mises en page, et les expériences laborieuses sur les couleurs
d’encre nécessaires, avant de trouver celles dont les nuances
convenaient le mieux au papier choisi, pour certains ouvrages privilégiés.
Par contre, comme ils n’avaient pas de massicot pour rogner les rames
de papier - leurs moyens financiers ne leur ne permettant pas de s’en
procurer un - Linard avec son amour propre d’homme du métier,
répugnait de se voir contraint d’avoir recours à la complaisance
de collègues, ce qui occasionnait quelquefois d’amères
récriminations de sa part. Mais quelles riches compensations n’avaient-il
pas lorsqu’ils procédaient aux premiers tirages, non sans l’inquiétude
d’y découvrir quelque coquille. Ainsi tous les cinq, sous l’œil
vigilant de Linard, travaillaient soit debout, devant leur caisse, les uns
à côté des autres, en sabots paillés, le cache-nez
autour du cou, la pipe ou la cigarette aux lèvres, fredonnant un air
de caf-conce en vogue, ou bien se relayant pour faire fonctionner la bécane, comme ils avaient baptisé non sans humour la
Minerva.
Le
premier hiver qu’ils vécurent à l’Abbaye fut des
plus sévères, et la réserve de charbon, qui leur paraissait
inépuisable fut tarie en moins de deux mois. Ils leur fallu donc aguerrir
leurs muscles en sciant bûche sur bûche pour obtenir une bien
maigre chaleur. Qu’importe, ils étaient heureux sous le couvert
de l’espoir, qui leur tenait lieu de chauffage, soutenait leur moral,
tonifiait leur ardeur. Ils étaient convaincus qu’ils étaient
parmi les pionniers d’un monde social nouveau, et qu’ils allaient
« jeter la semence d’une harmonieuse confraternité
artistique et artisanale créatrice autre, en tant qu’hommes libres,
non assujettis aux conformismes du siècle révolu »,
attestait Mercereau. Une de leurs
ambitions c’était d’arriver à donner à leurs
travaux d’imprimerie et à leurs éditions une tenue originale,
aux recherches typographiques hardies, loin des canons traditionnels.
Et
voilà la première de leurs grandes joies, l’arrivée
des premiers exemplaires, brochés par un confrère, du livre
de René Arcos : la Tragédie des Espaces, vierge de toute coquille. « Ce fut un
jour de grande liesse, me confiait
Albert Gleizes, où nous nous embrassâmes et dansâmes
comme des sioux devant le totem ».
« George
Duhamel en 1906 paressait peu voué à la littérature, affirmait Mercereau, du moins si on veut bien ne
pas compter comme telles ses chansons de cabaret, qu’il ne tarda pas
, à notre contact, à ne plus prendre à sérieux.
Ayant pris connaissance du manuscrit d’Arcos : La Tragédie
des Espaces (11), Duhamel eut soudain la révélation
que quelque chose d’épique dormait en lui. Il composa alors son
livre : Des Légendes, Des Batailles (12) qu’il nous fit
lire. Nous décidâmes donc de l’imprimer... Nous acceptâmes
Duhamel, oui, mais pas dans notre intimité, car nous ne sentions pas
en sa présence, par la froideur de son contact, se déclencher
cette affinité élective qui nous avait fait nous pressentir,
Arcos, Gleizes, Vildrac, Barzun et moi ».
Tous ceux qui cherchaient à s’intégrer à l’Abbaye
poussés par des intérêts
personnels et sans noblesse, se voyaient démasqués et rejetés
« Car l’Abbaye, me faisait remarquer Gleizes, n’avait rien
d’une chapelle ni d’une entreprise de publicité mutuelle ;
c’était une association libre de poètes, d’artistes,
dont le credo était : amour, fraternité, liberté
de création et de pensée ». A l’Abbaye ils étaient totalement indifférents
à tout souci d’école, de préjugé, de coterie,
qui rétrécissent l’intelligence et flétrissent
l’imagination. Cette réconciliation de l’individualisme
et de l’altruisme, cette sorte de morale sentimentale, qu’ils
tentaient de réaliser, ne les rendais cependant pas complètement
libres de ne pas se préoccuper de la conduite idéologique et
téléologique du comportement social, et de ses théories
mouvantes et complexes, dont l’expérience - nous le verrons plus
tard - leur fut des plus amères. D’autre part leurs aspirations
poétiques et esthétiques se concrétisaient dans le jaillissement
spontané, dans le surgissement exalté du subconscient, sans
théories préconçues ni critères absolus ?
Ce qui n’était pas le cas des nombreux groupement littéraires
et artistiques, qui s’agitaient alors dans la capitale, dont les tendances
autoritaires, métaphysiques, cérébralistes, technologiques
ne correspondaient pas aux dispositions naturelles des compagnons de l’Abbaye.
Ainsi,
s’il y avait une noble et belle cohésion morale qui cimentait
le groupe phalanstérien de Créteil, on voit moins qu’il
en soit sorti une esthétique commune dominante, et encore moins ce
qui devait s’appeler plus tard l’Unanimisme.
Barzun fut le seul d’entre les poètes du
groupe de l’Abbaye de Créteil d’avoir eu l’intuition
d’une mode expression poétique personnel, autre que celui fondé
sur le graphisme linéaire, l’écriture horizontale, faits
pour les yeux. Cette idée mûrissait en lui depuis 1907 et ne
prit corps qu’en 1912, sous le nom de Simultanéisme, autrement dit que par la simultanéité
des voix juxtaposées en contrepoint sur différents plans. C’était
en quelque sorte ce qu’on pourrait appeler le choeur parlé, tel
qu’il fut adopté par Majakowsky en 1917, pendant la révolution
russe. Barzun en développa les idées directrices dans sa revue
Poème et Drames, qui parut en douze fascicules de 1912 à 1914.
A
la Libre Abbaye de Créteil les journées étaient des plus
remplie. Dés le printemps, aux premières heures de la matinée,
c’étaient les travaux de jardinage, ceux du potager et d’entretien
du parc (13). Les femmes vaquaient aux soins du ménage, de la cuisine,
de la couture, du blanchissage. En fin de matinée, les compagnons se
retiraient dans leurs logements respectifs pour écrire, méditer,
et Gleizes se mettait à peindre dans son atelier. De quatorze à
vingt heures c’étaient les travaux d’imprimerie. La cloche
annonçait l’heure des repas ; ceux du soir, aussitôt
terminés, tout le monde se retirait
dans le grand salon où ils lisaient, fumaient, bavardaient,
ou bien écoutaient les concerts que leur donnait Albert Doyen - le
futur animateur des Fêtes du Peuple - sur l’orgue que ce dernier
avait acquis dans un héritage et fait installer à l’Abbaye,
soit au piano où il exécutait de ses oeuvres et celles des jeunes
compositeurs, comme Ravel, Samazeuil, Jacques Ibert. Doyen venait souvent
avec sa jeune femme passer ses loisirs de fin de semaine à l’Abbaye,
où une chambre lui était réservée.
Les
longues conversation du soir se déroulaient sur des sujets variés :
littérature, poésie, peinture, esthétique, philosophie,
sociologie. « Ce dernier sujet, déclarait Mercereau, était abordé
dans un libre esprit d’examen, de recherche et d’analyse critique
où nous tentions de tirer du désarroi idéologique et
politique de notre époque, quelques vues claires, qui satisfassent
notre manière d’être intellectuelle, psychologique et notre
goût de la vérité toute nue, sans impératifs métaphysiques ».
« C’étaient en particulier Barzun et Mercereau qui animaient en parti ces débats, m’expliquait Gleizes, car c’était
eux les plus équilibré, les mieux informés sur ces problèmes.
Or, jamais ou fort rarement, nos colloques dépassaient
la cordialité, même lorsqu’ils s’agissait d’opinions
épineuses, personnelles, d’ordre idéologique concernant
les maîtres à penser du jour comme Nietzsche, Marx, Bakounine,
Tolstoï, Renan, Barrès ,Tarde, Han Ryner, Guyau, Durkheim et Jaurès.
Les controverses que ces débats pouvaient susciter ne prenaient que
fort rarement le ton agressif, et jamais nous ne prônions la subversion
gratuite, la violence, comme voulait le faire croire une certaine presse bourgeoise ».
Sous l’impulsion de Barzun et Mercereau, ils en
était arrivés dans leur manière de philosopher, d’exercer
leur esprit d’analyse à omettre l’essence des choses, pour
ne débattre que des liens et des rapports de phénomènes.
Mais en général, ce dont ils étaient profondément
convaincus à l’Abbaye, c’était qu’une nouvelle
synthèse culturelle ne pouvait être possible qu’en fonction
du degré de conscience de l’époque nouvelle, en pleine
mutation des valeurs morales, psychologiques, philosophiques et sociales qu’il
importait de détecter. Idéologiquement, ils espéraient
pouvoir orienter leur esprit vers le dépassement et la complémentarité
des nouvelles réalités, dont la force de contagion devait être
capable de faire naître
une conduite spirituelle autre, où l’individu serait le reflet
d’une communauté universelle, sans aucun particularisme métaphysique.
« D’autre part, m’avouait Albert Gleizes, Barzun n’était
pas prêt d’admettre ce qu’affirmait Marx, lorsqu’il
déclarait que le développement individuel, la répartition
des richesses, la fluctuation
des fortunes serait selon un rythme immuable, réglé désormais
pour toujours. Car, affirmait Barzun,
les rythmes sociaux sont aussi mouvants que la vie, changeants, imprévus,
et ne se laissent pas enfermer dans des formules, des théories. Et il portait comme exemple : Les hommes de
la révolution française en 1793 étaient persuadés
qu’ils allaient fonder la République Sociale. Et qu’en
en est-il résulté ? L’empire napoléonien.
Et ceux de la commune en 1871 ? d’être responsables - malgré
eux - de la terrible réaction de la ploutocratie bourgeoise, financière
et industrielle ». « Par contre, affirmait Mercereau, le brassage des idées
qui se faisait le soir dans le parc à la belle saison, c’était
celui d’hommes pacifistes en diable, d’un individualisme tempéré,
malgré l’inéluctable dysharmonie que nous entrevoyons
entre notre être intime et la société trouble, imparfaite,
presque inhumaine où nous refusions de vivre et, dont nous fuyions
la contagion en pensant, par notre exemple, faire réfléchir
la jeune génération d’artistes, des poètes, d’écrivains,
mal prévenus contre le mal du siècle, dont les symptômes
se révélaient dans cette attraction fiévreuse vers les
foyers d’agitation politique, que sont les cafés littéraires,
où l’esprit de révolte règne avec ses extravagances
arbitraires, qui leur tenaient lieu de conduite morale, sinon de thème
d’épopée ».
Dans
cette optique, la sensibilité individualiste des cinq compagnons de
l’Abbaye n’avait rien de comparable avec l’égoïsme
prudent, vulgaire, confortable de ceux qui pensent vivre en dehors des faussetés,
des petitesses, des lâchetés, des compromissions des milieux
sociaux, tout en se pliant par des voie détournées, au plus
plat et sordide des arrivismes, en feignant de jouer les modestes ou les au-dessus
de la mêlée.
Tous
cinq, cependant, souffraient des contingences sociales, dont ils déploraient
les incohérences. Mais, ils n’espéraient pas moins de
découvrir chez leurs semblables des reflets de sincérité,
de générosité, d’affectivité, en un mot,
de pureté de sentiments, fussent - ils exceptionnels, mais affirmant
une différence, comme l’exprimait Tolstoï.
A
vrai dire, à L’Abbaye, ils avaient une sainte horreur de commander.
Ils obéissaient ainsi à la fameuse maxime de Stendhal ;
« Il faut louer tous ceux qui dans leur vie ne se soucient pas
plus de commander que d’obéir ».
Peut-être que leur tendance à se pencher vers les autres, leur
altruisme, ne répondait en somme qu’à une forme d’égoïsme
sentimental, faisant de cette vocation un plaisir et une satisfaction personnelle
dans son accomplissement.
Chaque
dimanche, des groupes de jeunes poètes et d’artistes quittaient
Paris pour se diriger vers Créteil, car les habitants de l’Abbaye
étaient considérés comme les officiants d’un temple
de la liberté, où ils venaient retremper leur ardeur créatrice,
se décrasser l’esprit des élucubrations d’éthéromanes
pervertis et se réoxygèner les poumons salis par les caves tabagiques
malfaisantes et les cafés littéraires. Ainsi, parmi les visiteurs
les plus fidèles ils comptaient Berthold Mahn, peintre et graveur,
qui dirigeait à Paris un atelier de dessin décoratif, et qui
était devenu le portraitiste attitré de l’Abbaye ;
les peintres Henri Doucet, tué plus tard à la guerre de 14 -
18, qui dessina la première marque de la firme d’édition
de l’Abbaye ; J. Pinta, qui fit de nombreuses vignettes ;
André d’Otemar, André Derain, George Bracque, André
Lhote, Henri Le Fauconnier, le sculpteur Brancusi ; et il y avait encore
la jeune actrice liégeoise Berthe Bovy et Blanche Albane ; les
pianistes Roland Schascht et Albert Doyen ; les chanteurs Feriès
et Fillacier. Quant aux poètes, c’étaient George et Cécile
Perrin, Paul Castiaux - qui exerçait la profession de médecin
à Lion - et Theo Varlet, tous deux originaires de Lille, qui avaient
installé à Paris un studio poétique, baptisé Thélème,
heureux de trouver à l’Abbaye les mêmes aspirations idéalistes ;
il y avait encore Paul Dermée, Marinetti, Brunelleschi, Paul Fort,
Henri Hertz, Pierre - Napoléon Roinard, Nicolas Beauduin. Parmi les
aînés c’étaient Gustave Kahn, Vielé - Griffin,
Paul Adam, et surtout René Ghil « qui était le
plus constant parmi les visiteurs, séduit par l’idée phalanstérienne,
le courage, l’enthousiasme, le credo humanitaire, le sens cosmique,
qui caractérisaient la communauté de Créteil »
me disait Nicolas Beauduin. Mais il y avait encore une raison d’ordre sentimental
majeur qui devait séduire et attirer René Ghil à Créteil,
c’était le parc de l’Abbaye, qui lui rappelait son propre
ermitage de Sublet en Normandie, ainsi que le style similaire du pavillon,
où il allait souvent travailler à son Œuvre jusque à
sa mort
L’Abbaye
de Créteil était devenue ainsi un centre d’attraction,
vers laquelle convergeaient les aspirations culturelles de la jeune génération ;
d’autre part, elle était l’objet de commentaires passionnés
dans les journaux et les revues du monde entier. Le cinq phalanstériens
étaient considérés comme des mystiques d’un ordre
nouveau, dans la catégorie des poètes - artisans. Et du fait
qu’ils vivaient en communauté, il gagnèrent la sympathie
des groupes libertaires et anarchistes. On les considérait même
comme des missionnaires d’une nouvelle foi. Par contre, on établissait
à leur propos toutes sortes de filiations, de fraternités spirituelles
les plus fantaisistes. En réalité, il était difficile
de les embrigader dans une idéologie précise, uniforme, rigide.
Leur appui moral n’avait besoin d’aucun support dogmatique, ne
subissait aucune influence, aucune contrainte extérieure. Ils n’avaient
recours qu’à leur conscience individuelle, la recherche de leur
propre moi : « aime ton prochain, sois tolérant,
mais sois toi - même ».
Ce n’était pas une règle commune, c’était
un instinct auquel ils n’avaient qu’à se laisser aller.
Avaient-ils donc besoin de se créer une morale ? Aucune notion
abstraite de soumission à un devoir moral ne leur était nécessaire
pour justifier leur manière d’être, sinon en quelque sorte
une forme d’hédonisme de la satisfaction dans l’accomplissement
de leur vie d’homme indépendants, en marge de tout système,
et pour la joie d’être ceux qui surent mettre leur liberté
à l’abri en cherchant à accroître leur potentiel
humain, pour en partager la jouissance avec tous ceux qui viendraient à
eux sans calcul. Certes, il y avait chez chacun d’eux des différences
de tension, mais somme toute, un même besoin de liberté dans
la pensée et la création.
Il
va de soi que les compagnons de l’Abbaye vivaient en s’accommodant
d’une poignée de notions, d’idées, de sentiments
en commun, et savaient s’entendre à demi - mots, à demi
- gestes dans l’ordre relatif de leurs occupations journalières.
Seules, venaient troubler leur paix morale, leur unité de conscience,
leur certitude d ‘être des purs, la visite de journalistes
importuns, aux desseins cachés, qui venaient colporter des informations
vraies ou fosses de la capitale, afin de les troubler, les intimider ou les
circonvenir, dont les « cocoricades » leurs tapaient
sur les nerfs et troublaient leur rythme deöööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööö
ou proudhonienne. Syndicalistes et anarchistes se combattaient. Rouges et
jaunes s’affrontaient à coup de chaussettes à clous qu’ils appelaient faire la chasse au renard. Les débits de boisson se multipliaient à
une cadence inquiétante ; morphine, éther, opium, cocaïne,
étaient devenus le privilège des mauvais garçons et de
la bohème artistique et littéraire de Montmartre. Une vague
antimilitariste gagnait tous les esprit, ceux de la petit bourgeoisie en particulier,
et des jeunes intellectuels des universités populaires. A Marseille,
lors du congrès socialiste en 1907, le secrétaire général
de la C.G.T. affirmait solennellement : « En cas de déclaration de guerre entre les impérialismes
bourgeois, tous les travailleurs
répondrons par la déclaration de la grève générale ».
Dans le
Roussillon, un régiment qui avait reçu l’ordre de tirer
sur les vignerons en révolte, avait mis les crosses en l’air.
D’autre part, des artistes et des poètes désoeuvrés,
qui menaient la vie à grandes guides dans la capitale, tous fils à
papa de la haute bourgeoisie, qui dans l’intimité se prélassaient
en fumant des cigarettes de tabac d’orient, dans de capiteuses bergères
décorées à la Watteau, dés qu’ils descendaient
dans la rue, se transformaient aussitôt en terroristes pourfendeurs
de bourgeois et de curés, ou bien
couraient les salles de rédaction des feuilles extrémistes,
apportant leurs articles où ils faisaient étalage de doctrines
aventureuses, paroxystiques, incendiaires.
Le
mot liberté (16) animait
toutes les conversations ; mais on paraissait oublier ce que le sens
de ce mot comprend de graves responsabilités dans le social, entraîne
inconsidérément à de graves désordres, qui entravent
la liberté des autres. Rosa Luxembourg disait très justement
que la liberté est toujours la liberté de celui qui pense
autrement. L’aberration des
esprits dans l’agitation sociale était arrivée à
un tel niveau de surexcitation que lors de l’exécution de Ravachol,
qui avait des morts sur la conscience, et se disait anarchiste, Marcel Schwob,
dans l’Echo de Paris, le comparait à Socrate ; lorsque de
l’exécution de Vaillant, qui était un anarchiste, et avait
lancée une bombe à la Chambre des Députés, sans
qu’il y eut mort d’homme, mais tout simplement
un peu de panique, Paul Adam écrivit dans L’Ennemi du
Peuple : « Un nouveau saint nous est né ».
Malgré l’exagération du terme, il n’en signifiait
pas moins que l’exécution de Vaillant avait été
une injustice flagrante. Et voilà que le football ou les courses cyclistes,
succédanés du culte religieux, commencèrent à
capter l’attention de la masse ouvrière, des bureaucrates et
des enseignants. Ce fut là un ingénieux dérivatif aux
amères préoccupations salariales du peuple, que surent exploiter
à fond la haute bourgeoisie commerçante, financière et
industrielle, que les remous sociaux mettait en souci. Contrairement à
ce qu’on pourrait penser, le sport, qui aurait dû retenir l’attention
des hommes du gouvernement, qui aurait pu trouver dans le sport une forme
déguisée de préparation militaire, et l’occasion
d’embrigader une jeunesse trop turbulente et récriminatrice,
ce furent les dirigeants des établissements religieux et des associations
catholiques de la jeunesse qui prirent le sport en charge, le développèrent,
l’intensifièrent et sous forme confessionnelle l’adaptèrent
au scoutisme de Baden Powel. Ce en quoi ils se montrèrent habiles,
en faisant contrepoids à la propagande socialiste anticléricale,
dont les slogans familier étaient : « guerre au
péril noir » et « Hou - hou, à
bas la calotte » ?
Cet anticléricalisme sommaire, en vogue dans les milieux de gauche,
fut cependant critiqué par bien des intellectuels, dont Rémy
de Gourmont, pourtant peu suspect de cléricalisme, qui considérait
que « certains ordres religieux étaient nécessaires
pour sauvegarder une spiritualité fortement compromise par un matérialisme dévorant ».
L’aristocratie
commençait à battre de l’aile, elle se mourait par les
fortes ponctions de créditeurs impatients. Quant à la bourgeoisie,
elle occupait désormais toutes les plus hautes places dans la finance,
l’industrie et le commerce et s’enrichissait. L’idée
de progrès barattait les esprits ; mot abstrait, qui au fond ne
signifiait rien de précis, sinon le goût pour le changement et
la nouveauté, qui allaient devenir des mythes obsédants.
Toute
la psychologie sociale, depuis la fin du XIXeme siècle, était
imprégnée d’un dilettantisme anarchique réactionnaire,
dont un grand nombre de poètes symbolistes avaient donné l’exemple.
Ce dilettantisme avait gagné certaines sphères de la petit bourgeoisie
et des étudiants. La notion d’individualisme anarchique était
entrée dans les habitudes de pensée des jeunes intellectuels
et d’un grand nombre d’artistes. C’était devenue
une façon d’être dans le vent que de se dire anarchiste
intellectuel, ou bien socialiste révolutionnaire. « Nous
fûmes tous individualistes, anarchistes,
écrivait Rémy de Gourmont dans le Mercure de France, Dieu
merci ! et nous le sommes encore assez, je l’espère, pour
respecter en nous mêmes et en autrui le développement libre de
toutes les tendances intellectuelles ».
Comme
l’assurait Stirner, on usait inconsidérément comme synonymes
les mots anarchisme et individualisme,
et par ailleurs on abusait de l’identification de chacun des termes,
en disant l’anarchisme individualiste nietzschéen, proudhonien,
marxiste, syndicaliste, chrétien, ou tolstoïen. Mais
il n’est pas moins vrai que dans l’interprétation des deux
différentes manières particulière d’être
libertaires, on commettait la pire des confusions.
Maurice
Barrés, ce dilettante esthète anarchisant à ses débuts,
dont l’idéalisme nuancé avait fortement influencé
les étudiants et les jeunes littérateurs de son temps, écrivait :
« Il faut être d’une race qui ne vaut que pour comprendre
et désorganiser...Il faut opposer aux hommes une surface lisse, livrer
l’apparence de soi-même, être absent »,
et ceci, qui rejoignait la pensée stirnerienne : « entraînés
à détruire tout ce qui est, je ne vois rien de précis
à y substituer ».
Ce qui ne l’empêcha pas, plus tard, et comme beaucoup d’autres,
qui comme lui combattirent dans l’arène politique des lettres,
sous le drapeau anarchiste, de se muer un jour en cocardier en diable, comme
se fut aussi le cas de bien d’autres, tel que Fagus, qui, de militant
anarchiste des plus délirants, devint par la suite, camelot de l’Action
Française. Mais Maurice Barrès eut toujours l’habilité
de ne jamais contresigner ses écrits, en prenant l’entière
responsabilité de ses actes, qui en découlaient pour servir
d’exemple. C’était un pur littérateur et un styliste
remarquable. Quant au doctrinaire, il était ambigu et quelque fois
odieux, comme le prouve ce qu’il écrivait dans le Déracinés :
« Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà
une condition première de paix sociale ».
Je
pense qu’il était nécessaire que je m’attarde en
louvoyant parmi les écueils idéologiques et sociaux de ce début
de siècle, afin de mieux situer l’audacieux défi que représentait
la fondation de la Libre Abbaye de Créteil, dans une époque
aussi tourmentée, confuse, déséquilibrée socialement,
où les postulats conservateurs ou subversifs étaient les uns
dirigés vers le poncif politique, les autres vers le poncif économique,
mais qui, pour finir, venaient se rejoindre dans la coalition des financiers
de la droite et les promoteurs et dirigeants de la gauche. Epoque des plus
névrosées - sans nul doute, mal du siècle - où
tout était instable, secret, miné par l’appât du
profit, par les moyens inavoués, les plus malhonnêtes, sous le
couvert de la politique et où, même la doctrine d’art et
celles philosophiques s’affrontaient violemment, où les idées
convergeaient vers les courants à la mode : matérialisme,
positivisme, monisme, scientisme, utilitarisme, avec le souci de faire table
rase, en manière de réaction contre l’esprit de finesse
et le goût de la discipline intérieure
Le
lecteur doit se poser cette question : mais quelle était en réalité
le rôle que l’Abbaye espérait de jouer à l’extérieur ?.Aspirait-elle
par son exemple, rayonner spirituellement, en provoquant une sorte de contagion
communautaire ? (17) Voyons ce qui disait Mercereau, dont la vocation
missionnaire était manifeste, et dont les parentés spirituelles
étaient tolstoïenne et stuartmillienne : « Il
s’agissait pour nous d’éveiller
les sensibilités, les consciences, les coeurs endormis,
susciter de nobles visions, de généreuses passions, illuminer
ceux qui se croyaient indéfiniment habité par l’obsession
de l’obscurité, dilater les poitrines, éclairer les cerveaux,
enseigner à sentir, à comprendre, à
aimer ». Mercereau révélait ainsi un noble sentiment
altruiste, que sa sensibilité individualiste n’arrivait pas à
étouffer. Il disait encore : « Je réserve
à ceux que j’aime tout ce qui est à moi. Je ne prend beaucoup
que pour donner davantage... En ce qui me concerne je n’éprouve
pas le besoin de diminuer personne.
Je suis traditionaliste, dans le sens le plus noble du mot, sans sectarisme,
sans arrière pensée, mais j’aime à porter le flambeau en avant, à l’avant-garde, et même
à l’extrême avant-garde » Tous à l’Abbaye avaient la même optique
humanitaire, et le fond le leur pensée c’était qu’ils
prétendaient la justifier.
A
l’époque de l’Abbaye de Créteil tout à l’opposé
de Mercereau, Albert Gleizes était animé d’un agnosticisme
absolu. Il affirmait en 1907 que la laïcité était la
condition première pour l’établissement du règne
de la raison, son contraire étant, bien entendu, un héritage
suranné, source de superstition, impliquant toute oppression et toute
ignorance. Pour Mercereau, le christianisme il ne le concevait
qu’en tant que conception totale de l’homme, sans dogmatisme ni
fétichisme, ce qui l’apparentait à Tolstoï. Sa notion
de Dieu évoluait suivant ses exigences morales. Il s’opposait
ainsi à l’idée du Dieu théologique, qu’il
n’imaginait qu’au dedans de l’homme, et comme une loi d’amour .
Ce en quoi, et à une nuance près, Gleizes différait à
cette époque, avec la pensée de Mercereau.
La
rigidité inhumaine d’une justice aveugle et partisane des sois
- disant défenseurs de l’ordre, révoltait les cinq compagnons
de l’Abbaye, dont le cœur était ulcéré en
apprenant les peines sévères dont étaient frappés
de pauvres types pour un simple délit d’opinion, ainsi que les
victimes, souvent innocentes, des violences policières, de même
qu’ils désapprouvaient tous les attentats terroristes, mais qu’on
attribuait indifféremment aux seuls anarchistes, lorsque pour des raisons
politiques, c’était assez souvent des agitateurs de l’extrême
droite qui en étaient les artisans. « Cette vague de
haine, reconnaissait Albert Gleizes,
faisait partout des ravages, en dressant les uns contre les autres des hommes
qui, dans le fond, se seraient entendus entre eux, si on ne les avait pas
chauffés à blanc, avec des théories qu’ils comprenaient
mal. Néanmoins, pendant ce temps là nous vivions à Créteil,
presque égoïstement une petite société, une confrérie
idéale, une association libre de compagnons attelés à
la même œuvre d’émancipation, de salut moral, spirituel,
artistique et artisanal, où chacun était avant tout un homme,
et non un pantin d’une organisation sociale aux conventions stéréotypées ».
Il
est donc certain que si les phalanstériens avaient choisi de se grouper
pour fonder une communauté artistique et artisanale, en excluant toute
duperie de caste, de valeur personnelle, de sensiblerie grégaire, ce
n’était pas seulement pour satisfaire leur besoin d’indépendance,
leur passion de justice, mais encore pour servir d’exemple, être
un petit groupe témoin, capable de faire réfléchir, d’attirer
l’attention de la jeunesse intellectuelle de la génération
montante, trop secouée et déséquilibrée par les
problèmes d’une idéologie flottante, confuse, qui commençait
à débiliter leurs facultés créatrices, au lieu
de la voir s’épanouir en profondeur et en élévation,
sans tares ni servitudes, au lieu de se plier aux compromissions manoeuvrières
de l’odieux arrivisme, qui en était devenu l’article de
foi, et le goût pour la violence, qui s’oppose au primat spirituel
d’une société harmonieuse, qui devrait être régie
par le juste équilibre des forces vitales, morales et culturelles.
« La
forme communautaire que nous avions choisie, me précisait Albert Gleizes, avait comme credo : autonomie,
harmonie, solidarité, fraternité ». Ainsi, leur vocation individualiste libertaire était
liée indissolublement à celle humanitaire, fondée sur
un socio - morphisme universaliste,
selon la définition de Jean-Marie Guyau, et hors de toute pleutrerie
corporative, de toute allégeance anarchiste orthodoxe ? C’était
en somme une forme de mysticisme profane, qui régissait leurs actes
dans la communauté, qui élargissait l’aire de leur affectivité
sentimentale, par un compagnonnage libre et autonome. On sait trop bien que
la pente qui descend de la mystique à la politique
est glissante, mais heureusement, ce ne fut pas le cas pour l’Abbaye
de Créteil. Peut-être à cause de courte durée de
son expérience .
Dans
la nomenclature des artistes et écrivains, inscrits comme membres adhérents
de l’Abbaye, selon les imprimés que j’ai pu consulter chez
Mercereau, et dont la liste s’arrêtait à juillet 1907,
figuraient les noms suivantes : Les peintres Berthold Mahn, Henri Doucit,
Pinta, Henri le Fauconnier, Maurice Robin, Marie Laurencin, André Derain,
Ibels, George Braque, Brunelleschi, Ardengo Soffici, Alberto Savinio (le frère
de De Chirico), le sculpteur Brancusi, les poètes et écrivains
Cécile et George Perrin, André Spire, René Ghil, F. T.
Marinetti, Ricciotto Canudo, Gustav Kahn, C.L. Philippe, Anatole France, Robert
de Montesquiou, Paul Adam, G. Chennevière, Paul Fort, Henri Hertz,
Maurice Magre,, Jean-Richard Bloch, Valentine de Saint-Point, Sébastien
Voirol, Théodore de Wizeva, Maquilla Golbert, Napoléon Roinard,
Théo Varlet,Paul Dermée, Luc Durtain, Jules Romains, Paul Castiaux,
Nicolas Beauduin, Vicente Huidobro, Léon Werth ; les musiciens
Albert Doyen, Eric Satie, Roland Schcht ; les actrices Berthe Bovy et
Claire Albane
Mais
ce qui irritait Mercereau c’était de constater que « beaucoup
de ces noms n’ont figure, et ne figurent encore nulle part dans les
anthologies et les ouvrage d’histoire de la littérature, qui
sont souvent remplacés par des noms qui changent au fur et à
mesure des événements littéraires, et qui n’ont
jamais eu rien à voire avec l’Abbaye ».
Ainsi
« Il régnait à l’Abbaye une atmosphère
de cordiale bonhomie, me confiait
Albert Gleizes, de franche gaieté de tolérance, chose peu
commune dans les milieux littéraires parisiens. Nous étions
comme des enfants, dont l’existence était presque comme une longue
récréation. Je me souviens avec nostalgie de nos joyeux débats
sur la plage du Chapitre, un petit confluent de la Marne, qui bordait notre
domaine de Créteil, car nous avions notre petite plage à nous,
où, à nos moments perdus, le dimanche, nous nous amusions à
taquiner le poisson ».
Ici,
je vais verser au dossier de l’Abbaye une rapide esquisse caractérologique
de chacun des compagnons du phalanstère, en m’autorisant des
témoignages de Mercereau et d’Albert Gleizes, dont on ne peut
mettre en doute la sincérité.
« Albert
Gleizes, m’écrivait
Mercereau, était un compagnon idéal, doué d’une
fine sensibilité, d’un tact, d’une pudeur les plus attachantes.
Il était peu enclin aux éclats de voix ; discret, évitant
tout accrochage idéologique trop épineux, toujours souriant,
dévoué, sincère, d’une fidélité à
toute épreuve. Malgré son esprit sérieux, par moments,
il se voyait porté à commettre des facéties grotesques,
mais ne dépassaient jamais les limites de la bienséance. C’est
ainsi qu’à l’occasion d’une exposition cubiste à
la Closerie de Lilas en 1910, il se présenta en habit de académicien,
tandis que son ami Severini portait des chaussettes de couleur dépareillées.
Par ailleurs, il avait un fort penchant pour les discussions philosophiques
et il aimait, amicalement, croiser le fer avec Barzun. Par contre, il était
irréductible à tous les poncifs, à tous les dressages
du moi, par des théories faites pour l’émondage de l’humain,
l’appauvrissement, la stérilisation de l’individu ».
« Charles
Vildrac, m’affirmait Albert
Gleizes, était un être d’une exceptionnelle simplicité.
Son humour était nuancé. Il y avait chez lui de la drôlerie,
et un abandon plus apparent que réel. Sa physionomie était douce,
avec des yeux pleins de songerie, derrière ses lorgnons de myope. Dès
qu’une pensée profonde provoquait chez lui l’inquiétude
d’un jugement à prononcer, d’une décision importante
à prendre,, on voyait alors son front se plisser durement, et ses lorgnons
perdaient aussitôt l’équilibre, qu’il rattrapait
à temps, chaque fois avec un geste automate qui lui était particulier.
Sa gaucherie avait un air d’innocence, quelque fois de gaillardise que
revêtait le fils du peuple, peuple auquel il était accroché
par toutes les fibres de son être, et qu’il magnifiait par des
réparties les plus savoureuses, les plus pittoresques. Il était
endoctriné au socialisme jaurèsien, mais sans rigueur partisane.
Il rêvait la liberté, comme il rêvait sa vie.
D’après
Mercereau « René Arcos avait une sensibilité d’écorché,
de vrai poète. Il avait l’esprit chagrin et un tempérament
de révolté. La moindre injustice sociale, la moindre trahison,
toute violence policière ravinaient soudain ses traits d’éphèbe,
et ses yeux prenaient une expression de martyr. On l’entendait souvent
affirmer que la patrie c’était sa peau, ce qui faisait penser
au mot du secrétaire du syndicat cégétiste qui, en plein
congrès socialiste s’était écrié que la
patrie c’est notre ventre. J’ai encore dans la mémoire
ce qu’il nous disait à une des nos veillées dans le parc
du domaine, avec un ton d’amertume acerbe : - Les espèces
sont faites pour se dévorer. Ainsi, les morues témoignent un
goût prononcé pour les harengs. Mais moins dures que les hommes,
les morues, ne se détruisent pas entre elles ; les harengs non
plus »
En
parlant de Barzun, Mercereau me disait : « Notre grand
barbu avec son nez camus de boxeur, était un pur sang nietzschéen, un humoriste paradoxal, un compagnon à
la verve aiguë. Il avait un esprit tumultueux et une érudition
sans faille, dont les idées étaient teintées d’une
sorte d’anarchisme discret. L’articisme n’était pas
son lot. C’était un riche projecteur d’idées, souvent
paradoxales, mais qui frappaient l’esprit. Contrairement à Duhamel,
dans la conversation il n’avait pas la vocation d’évider
comme un écheveau ses idées, avec la minutie d’un clerc.
Ses idées partaient comme des fusées. La raison et l’instinct
se partageaient sa riche spiritualité, qu’il savait tour à
tour maîtriser, selon qu’il le jugeait nécessaire. Barzun
avait le sens de la terre nietzschéenne. Lorsqu’il parlait aux
jeunes poètes qui venaient nous voir à l’Abbaye, je l’ai
entendu souvent donner ce conseil :
«Mes jeunes amis,
partez dans la vie le cerveau vide de tous préjugés. Il sera
toujours temps, si vous en avez le goût, la vocation ou la faiblesse,
de le remplir en cours de route . Mais gardez-vous surtout de ne pas
céder aux instincts, qui par le truchement de la politique, vous pousseront
à vous rallier à des poncifs communs, souvent absurdes, parfois
criminels, qui feront de vous les chevaux de trait du char de la mort".
Barzun était d’un abord courtois, affable, généreux,
supportant patiemment la controverse malgré son aspect de fauve aux
aguets, car il était maître de ses nerfs, et savait attendre
le moment où il vous décocherait une de ces réparties
cinglantes mais sans trop de méchanceté. C’était
un brave camarade aux gestes fraternels. Combien de fois ne nous a t-il pas
tirés d’un mauvais pas grâce à son aide et à
ses conseils judicieux. Ce qu’on pouvait admirer chez Barzun, c’est
qu’il ne tirait aucune vanité du geste merveilleux qu’il
eut à notre égard, en nous permettant de réaliser notre
Libre Abbaye. En s’agrégeant à notre phalanstère,
il avait su mettre une sourdine à sa forte personnalité, ne
cherchant qu’à plaire, qu’à aider, qu’à
se faire aimer. Et nous l’aimions tous. » (18).
Selon
ce que me disait Albert Gleize « si l’on peut dire qu’il
y avait à l’Abbaye un bel esprit d’équipe artisanal
répondant à des postulats individuels, mais à un idéal
communautaire, cette entente n’avait rien à voir avec celle de
pure camaraderie, qui n’est au fond qu’un doublet et de moindre
poids, autrement dit où des hommes se côtoient sans d’autres
liens que ceux de l’habitude et de l’acceptation intéressée,
d’un travail de rendement mitigé par des rapports de courtoisie
et sympathie individuelle, rien de plus, tandis que pour notre part, nous
assumions tous cinq nos responsabilités dans les tâches quotidiennes
avec autant de fois, de bonne humeur que de courage, dans une amitié
franche que nous voulions indissolubles... Or, parmi ceux qui venaient à
troubler l’harmonie, il fallait compter Georges Duhamel, dont les escarmouches
oratoires avec Barzun, Mercereau et parfois René Arcos ou moi étaient
des plus énervantes »
« Bien
sûr, m’affirmait Arcos,
la tête de Barzun ne revenait pas à Duhamel et encore moins son
verbe haut et ses impératifs Nietzschéens, qui ne convenaient
pas à son intellectualisme analytique
et sentencieux ». « Au
vrai, ajoutait Mercereau, Duhamel
paraissait un tantinet jaloux de l’ascendant que Barzun avait pris sur
ses camarades, par sa franchise intransigeante, la vivacité de son
esprit, ses vastes connaissances, son grand cœur et sa fidèle
amitié. Il était visible que l’humour mystificateur à
la Jarry, comme celui d’Appollinaire, dont témoignait Barzun,
était à l’opposé de l’ironie froide de Duhamel.
Du reste, lorsque Duhamel affectait un air débonnaire, tandis que ses
yeux reflétaient soit la ruse ou un mépris hautain, nous nous
tenions sur nos gardes, pressentant qu’il allait sortir de ses lèvres
quelques mots vésicants à l’adresse de Barzun, de Mercereau
ou de moi. Quand à Vildrac, - qui devait devenir son beau-frère
- il n’était jamais visé, çà se comprend.
(19).
Un
jour Mercereau fut informé par des amis que dans certains milieux littéraires
parisiens, que fréquentait Duhamel, en parlant de Barzun il le traitait
de barbare barbu encombrant et vaticineur ou encore de romantique boursouflé, et bien d’autres gentillesses, dont Mercereau n’était
pas exempt. Mercereau se garda bien alors d’en informer ses camarades,
pour ne pas envenimer les esprits tout en étant convaincu que Vildrac
devait être au courant, mais préférait se taire. Un soir
où Duhamel était venu partager le repas de la communauté,
après le bol de café traditionnel arrosé de cognac, Barzun
bien en verve, se proposa de faire la lecture de l’article qu’il
venait d’écrire, destiné à Vers et Prose, dont son amis Tancrède de Visan était le secrétaire
de rédaction. « C’était, me confiait Albert Gleizes, un sorte de manifeste au ton exalté, prophétisant, où
il était question de littérature, d’art moderne, d’esprit
nouveau et où Barzun proposait entre autre, la revalorisation des innombrables
vocables utilisés dans la terminologie esthétique, qui dans
leur signification désuète avaient perdu toute
valeur d’expression. Son
article se terminait ainsi : « Nous devons répudier
tous les amuseurs sans tempérament, les jongleurs à gage de
la littérature poétique. Obligeons les à regarder autour
d’eux ! Ils constaterons peut-être qu’il y a quelque
chose de changé dans le monde, qu’un esprit nouveau se dessine
nettement dans nos manières de sentir, de penser. Il faut désormais
mettre son époque dans l’œuvre, y distiller de l’avenir,
appréhender du futur, exalter la vie, pour faire lever des cohortes
d’athlètes, des légions de pionniers, pour défricher
et ensemencer ce siècle neuf. Mais que sont ces athlètes, ces
pionniers ? Ils existent ! Ils se reconnaîtrons et se compterons
demain (20). Or, au mot
athlètes, Duhamel éclata soudain d’un rire sarcastique
en esquissant des gestes grotesques de boxeur, ce qui jeta un froid parmi
nous. Alors Barzun, avec son astucieuse malice poursuivit calmement :
mes athlètes à moi ne sont pas des boxeurs. Leur force est dans
la puissance créatrice, dans la plénitude de leur esprit et
le rayonnement de leur cœur. Francs et loyaux, ils combattront les consciences
troubles, et s’ils sont capables de tolérance voire même
de mépris, ce ne sera que pour les imbéciles qui ont un cerveau
là où l’on aimerait leur donner un coup de pied sans noblesse...
La flèche avait porté et, nous baissâmes les yeux sur
notre assiette, tandis que Barzun, souriant, rallumait son cigare. Je vis
alors Duhamel, pâle, les traits crispés, sortir subitement sa
montre puis, se levant brusquement il nous serra mollement la main, tendis
deux doigts méprisants à Barzun et sorti en flèche. »
Il est incontestable que Barzun ne méritait pas
d’être traité de barbu encombrant. Comme l’assurait
Mercereau « c’était un poète exalté,
paroxystique sans doute pas toujours très pur, mais c’était
un surprenant concepteur de poésie, un critique, un esthéticien
d’une rare clairvoyance, un sociologue perspicace, et par surcroît
un excellent compagnon, un cœur d’or. Toutes qualités qui
eussent dû ajoutées à ce qu’il fut le seul à
qui l’on dû la réalisation de nos veux les plus chers,
au principal fondateur du phalanstère de Créteil. Or, tout cela
aurait dû le préserver d’être le héros ridicule
et malhonnête à peine voilé d’une pièce fort
méchante, qu’écrivit plus tard Duhamel : l’Oeuvre
des Athlètes, dont les personnages secondaire était l’éditeur
Figuière et des journalistes qui avaient eu le tort de ne pas mettre
sur le pavois le génie de Duhamel, et de n’avoir pas consenti
aux procédés de réclame qu’il imposait à
ses amis, procédés que Duhamel feignait pourtant de flétrir
dans sa pièce... (21).
La
presse mondiale ne tarissait pas d’éloges à l’égard
du fameux phalanstère de Créteil qu’on appelait arbitrairement
Libre Villa Médicis.
En
France, certains critiques chevronnés considéraient l’Abbaye
comme un défi au monde littéraire embourgeoisé - celui
des cénacles -, ces viviers du snobisme, ces entreprises d’admiration
mutuelle. De partout, et surtout de l’étranger, leur parvenait
des manuscrits, des lettres enthousiastes signées par de jeunes intellectuels
de la génération montante. D’autre part, de nombreux étudiants
venus à Paris pour parfaire leur éducation artistique ou littéraire :
Italiens, Russes, polonais, Roumains, Allemands, aux tendances diverses et
plus ou moins socialisants, sinon libertaires, venaient en visiteurs à
l’Abbaye, car, mieux que les grands critiques français trop cartésiens
et réactionnaires, les étrangers avaient mieux saisi le sens
véritable de l’Abbaye, la signification de son mode d’existence,
de son apostolat. A côté de ces visiteurs, il y avait un grand
nombre de journalistes, pour qui l’Abbaye représentait une mine
à reportages sensationnels, mais dont l’information était
souvent erronée, les idées contrefaites. Mais il y avait aussi
d’étranges visiteurs qui débarquaient à l’Abbaye
venant de l’Europe Centrale ou bien d’Amérique du Nord,
fouriéristes, anarchistes militants, malthusiens, naturistes, mormons,
idéologues de tout poil, pour lesquels Créteil était
devenu un endroit privilégié de la vie communautaire « un
haut lieu de la libre pensée d’Occident ».
« Un
jour nous eûmes la visite d’un pseudo disciple d’Elisée
Reclus, écrivit dans Créer,
Mercereau, qui fort contrarié
constatait non sans quelque amertume que nous ne laissions pas les portes
grande ouvertes à tous les vagabonds libres de venir partager ou de
s’emparer de tout ce qui ne doit être plus particulièrement
à personne, mais à tout le monde : couverts, meubles, linge,
literie, habits, livres etc...Une autre fois, ce fut un pédagogue de
la lignée allemande marxiste, qui manifesta un vif mécontentement
en s’apercevant qu’à notre phalanstère nous n’avions
pas une femme en commun. Une autre fois encore nous reçûmes même
un somptueux personnage, un fou, qui d’ailleurs n’était
pas plus fou que beaucoup de gens qui ont leur place au soleil sans doute
un échappé d’un asile d’aliénés suisse,
auquel nous donnâmes hospitalité et dont la verve bouffonne avait
quelquefois un air prophétique et des accents de vérité.
Cet homme curieux amusait follement Albert Gleizes, qui le trouvait beaucoup
plus intéressant que bien des normaliens férus d’un savoir
arrogant et d’une culture stéréotypée ».
Ils hébergèrent également un Américain,
un mormon habitant la région de Salt Lake city, qui s’obstinait
à leur faire la morale, en leur reprochant de n’avoir qu’une
femme au lieu de trois ou quatre ou de nombreux enfants. Ainsi,
expliquait-il, chez nous notre communauté est composée de
27 hommes, de 98 femmes, et de 490 enfants. Beaucoup d’entre nous ont
de 5 à 6 femmes. Quant à moi,
avouait-il avec une triste modestie, je n’en ai que 4 et 17 enfants. Ainsi, considérait-il, la communauté de
Créteil comme une forme d’hérésie incompatible
avec le pur esprit phalanstérien. Un jour, il se hâta de courir
à Paris et en revint accompagné de trois jeunes filles, qu’il
avait ramassées Dieu sait où, prétendument vierges et
qu’il avait évangélisées. Elles avaient, selon
lui, accepté avec une sainte joie de venir s’incorporer à
la communauté de Créteil. Il s’était donc mis dans
la tête, ce mormon buté, qu’il allait offrir ces demoiselles
au charme douteux aux habitants de l’Abbaye, en témoignage de
sa vive et indéfectible amitié. Il ne tarda pas à être
expulsé avec ses trois donzelles. « Tout cela, observait
Mercereau, était fort pittoresque et aurait pu à la rigueur
remplacer le cirque, mais non la nourriture, qui commençait à
être l’objet de nos graves soucis ».
Bientôt
les feuilles socialistes avancées de la Métropole soumises au
déterminisme matérialiste dogmatique en vogue commencèrent
à les blâmer d’user le meilleur de leur temps à
faire des choses aussi inutiles que des vers et de la peinture de chevalet
et d’éditer des livres futiles - les Cahiers de Mecislas Golbert
mis à part - où il n’y avait que poésie, que littérature,
ces drogues pour satisfaire l’égoïsme bourgeois, qui ne
veut rien savoir ou cherche à éluder l’obsédante
réalité de la révolution en marche du peuple qui veut
du pain, du travail, de la justice et non des fariboles rimées. Dans
le courant du printemps 1907, à l’Abbaye, les périodes
d’enthousiasme s’alternaient avec celles du désenchantement.
Des auteurs qu’ils avaient imprimés négligèrent
de les payer ; il y eut des promesses d’aides financières
qui finirent par échouer lamentablement ; des commandes importantes,
pour des travaux d’imprimerie dont on leur avait assuré l’exécution
et pour lesquelles ils avaient engagé de gros frais passèrent
inopinément chez des confrères mieux outillés. Ils eurent
ainsi des réveils cruels, mais ils n’en continuèrent pas
moins à faire fonctionner la Minerva en imprimant des brochures d’un
maigre rapport.
Cependant,
depuis le début et sous la firme de l’Abbaye, beaucoup d’ouvrages
étaient sortis de l’atelier portant la signature d’André
Verdot, de Robert de Montesquiou, de Valentine de Saint-Point, Pierre Jean
Jouve, André Pelletier, François Van Derpy, Roger Allard, Le
Prince de Liguori (22), Marcel Lenoir, Paul Adam, Berthold Mahn, Sébastien
Voirol, Louis Hangmar, Jules Romain, Mecislas Golbert, Henri Hertz, Georges
Duhamel, sans oublier ceux des
fondateurs du phalanstère : la Tragédie des Espaces
de René Arcos, Gens de Là et d’Ailleurs d’Alexandre Mercereau, Poèmes, Images
et Mirages de Charles Vildrac, La
Terrestre Tragédie d’Henri
Martin Barzun, y compris quelques albums de dessins, linos, et bois gravés
d’Albert Gleizes, Mahn, Doucet, D’Autemare, Le Fauconnier et Derain.
On devine la somme de travail qu’ils avaient du fournir dans l’espace
de quelques mois.
« Toutes
les commandes d’impression de livres, faisait remarquer Mercereau, celles d’auteurs en dehors de
notre groupe, nous ne faisions payer que le prix des ouvriers d’imprimerie,
lorsque nous n’éditions pas à nos frais ».
Malgré
que de nombreux périodiques avaient signalé que les ouvrages
publiés par l’Abbaye étaient soigneusement imprimés
et d’une présentation impeccable, petit à petit et par
on ne sait quelles occultes manoeuvres, les commandes se raréfièrent,
et bientôt la vente en librairie baissa d’une manière inquiétante.
Les charges financières de la communauté étaient des
plus lourdes. « La misère commençait à
faire entendre ses cruels ricanements », attestait
Mercereau. René Arcos, auquel avait échu le rôle de trésorier,
était à même de juger de la précarité de
la situation financière de l’Abbaye, reconnaissait que « notre
inaptitude à régler les affaires commerciales avec profit allait
nous entraîner au pire des désastres ».
En
somme, quel était le rôle véritable qu’espérait
jouer l’Abbaye dans la génération montante de son temps ?
Avait-elle une conduite d’action précise ou une orientation esthétique,
intellectuelle, morale, s’opposant à l’excitation cérébraliste
post-parnacienne, matérialiste ou classicisante, qui régnait
alors dans les principaux cénacles de la capitale ? Ou bien se
contentait-elle par l’œuvre salutaire entreprise, de prouver à
la jeunesse intellectuelle qu’une communauté de poètes
artisans, d’artistes sans préjugés d’école,
étaient encore capables d’exister en marge d’une société
dévorante, niveleuse des valeurs artistiques et littéraires
englué dans le matérialisme le plus sordide, engagée
sur la voie du rendement , du profit immédiat et par surcroît
hostile à tout effort de transcendance spirituelle, morale, de création
individualiste ?
« Si
l’avenir n’appartient à personne, il appartient à
tous » disait Barbus.
Mais selon Mercereau « à condition que tous acceptassent
de se rallier avec une confiance raisonnée, à quelque pur esprit
appartenant à une minorité efficiente d’individus affranchis
de toute servitude, non polluée de toute politique acerbe et empirique,
d’abandon calculé et de tout hédonisme de la corruption
du moi, en un mot, des êtres dont la vocation du bien, de l’humain,
du juste, de l’individuel, serait le plus noble des actes de foi ».
Cet avenir en ce début de
siècle se trouvait bloqué par la vanité d’une société
bourgeoise désorientée, traînant le mal du siècle
avec tout ce qui comportait d’idées fausses frelatées,
d’hypocrisie, de maigre spiritualité, d’érotisme
larvé, dominé par l’évangile de la jouissance de
l’argent, du pouvoir, ne rêvant que privilèges et domination.
Mais cette bourgeoisie là, la guerre de 1870 l’avait assez secouée,
le terrible sursaut populaire de la Commune de Paris en avait un court moment
compromis la structure. Mais elle se rattrapa vite, pour retomber bientôt
dans la médiocrité » de l’esprit conformiste
malgré certains courants d’idées naissantes, tonifiantes,
révolutionnaires, provenant de certains prophètes du futur comme
Nietszche, Tolstoï, Ipsen, Saint-Simon, Prudhomme, Fourrier, Marx, Bakounine,
courants que la bourgeoisie avait tout juste effleurée, non sans la
laisser quelque peu perplexe, mais ne l’empêchant pas de se replier
aussi vite dans son confortable égoïsme.
Et
comment lutter contre les facteurs psychologiques troubles, les prêts-à-diriger
d’une culture officielle qui traînait son anémie dans les
derniers sursauts fiévreux de la lente agonie du XIXe siècle,
jusqu’au seuil du siècle nouveau ? Que pouvaient espérer nos honnêtes chevaliers
de l’En Dehors, si mal nantis du nerf de la finance, sinon tout bonnement
de jouer le rôle de simples guetteurs sonnant l’alerte, tout en
restant impuissants devant le ras de marée des routines nouvelles sous
le masque du progrès, du conformisme matérialiste sous le couvert
du réalisme, de la politique de la liberté sous la férule
de l’étatolâtrie, de la désagrégation de
l’individu sous l’asservissement du social ? Peut-être
auraient-ils dû s’affirmer en tant que défricheurs, de
traceurs de voies menant vers le futur, d’aplanisseurs des chemins les
plus difficiles, où les jeunes générations allaient moralement
s’embourber en noyant leur individualité sous tant d’efforts
stériles d’un arrivisme sans noblesse. Mais dans une telle conjoncture
il eût fallu que l’Abbaye assumât auprès de la génération
montante la lourde responsabilité d’une direction morale et psychologique
pour la préparer à penser en avant et non en arrière
et par-dessus un présent entaché de finasseries politico-idéologiques,
d’égotismes et de mensonges.
Dans
ce cas, seule une revue sinon un journal bien à eux, imprimé
à l’Abbaye, aurait pu satisfaire une pareille ambition. En quoi
ils ont manqué d’audace, disons plutôt de moyens matériels
pour réaliser un tel projet. Mais écoutons Mercereau. « Nous
voulions bien servir de cobaye pour une certaine expérience communautaire
individualiste, mais il nous répugnait de nous imposer comme tête
de file, comme maîtres à penser dans la voie de la libération
de l’homme par lui-même, sauf par le témoignage tangible
de notre exemple, car notre œuvre en était encore à ses
premiers balbutiements, et nous n’étions pas assez mûrs
pour ambitionner de prendre une telle position, si du moins nous en eussions
eu la vocation sur le plan psychologique, moral et esthétique. Or,
ce en quoi nous nous employons lorsque les jeunes venaient nous voir, c’était
de les inciter à tirer de la vie un évangile de probité,
de la hardiesse, de la foi en l’art, de la liberté de pensée,
de l’esprit de compagnonnage, du goût de la création aussi
nécessaire que le pain et l’eau, mais par contre nous les mettions
en garde contre les pièges du vampirisme protecteur des prospecteurs
de talents, des fabricants de renommée et des faux stimulants comme
l’alcool, les drogues, et toutes les tristes servitudes sociales, qui
étouffent ou débilitent les facultés de création... »
« Somme
toute, affirmait Albert Gleizes, notre fondation était une œuvre sociale
où il s’agissait pour nous d’être avant tout des
hommes qui désiraient rencontrer d’autres hommes, mais sans masques
ni réticences, des vrais frères dans l’œuvre et beaucoup
plus francs que bien des littérateurs et autres artistes en livrée.
L’éthique qu’on pouvait dégager de notre Abbaye,
c’était celle d’une conception et d’une attitude
dans la vie en commun et en petit format, sans engagements ni préjugés
politiques, sans stérilisation doctrinale esthétique. Quant
au mode de penser, il fallait l’assimiler à une sorte de pur
individualisme socratique, fondé sur la connaissance de soi, où
chacun de nous devait se découvrir librement, se réaliser, s’épanouir
par lui-même ».
Quant
à l’orientation poétique dans la forme et le mode d’expression
des poètes fondateurs de l’Abbaye, seul Barzun mérite
d’être considéré comme un précurseur par
ses écrits - eu égard à l’époque 1906 -
1910 - et ses recherches verbophoniques, où il expérimentait
une nouvelle manière d’écriture et d’expression
poétique simultanéiste, plurivocale. « Nous approchons
d’une synthèse supérieure en voie de formation, écrivait-il.
Il faudra bientôt briser notre phrase archaïque, en renouveler
la syntaxe et la délivrer de tous ses parasites. Seule condition pour
la rendre plus adéquate à l’expression spontanée
de notre vie frénétique. Le style télégraphique
n’est-il pas le fait précurseur de l’organe expressif créé
par la fonction ?... Débarrassons-nous d’un ennemi redoutable :
le vers classique farci de « comme ». L’art spontané
est celui qui suggère la vision, la sensation sans intermédiaire
analogique et avec le moindre support intellectuel ; les champions du
direct ne doivent pas l’ignorer. L’univers peut être perçu
à travers une émotion : encore faut-il qu’elle se
présente sans doublure... Chaque poète peut exprimer son chant
selon les états et les aspirations de son être psychique, émotionnel,
sublime, mystique et païen... Ce n’est pas d’une seule qualité
de chant que peut naître un ordre poétique nouveau... Le temps
des barbares annoncé par la génération poétique
précédente ne saurait tirer sa signification que d’une
récréation totale de l’expression poétique au niveau
de la conscience universelle... La synthèse expressive doit se résumer
avec une précision suffisante : transformation du chant poétique
monodique en chant polyphonique ou voix, présences, volontés,
idées-forces essentielles, expriment et manifestent l’individu
dans l’universel, l’expression de réalités nouvelles
dans le sort vertigineux du drame cosmique dont le dernier terme de la perception
psychologique intégrale de l’univers serait la puissance intuitive
de l’individu capable d’en intégrer la synthèse
et de la révéler humainement.
C’est
ce qui ressort de l’argumentation dialectique de Barzun, dont j’ai
épinglé quelques axiomes tirés de son livre l’Air
du Drame.
Par
ailleurs, il faut noter que la vocation esthétique simultanéiste,
qui paraît alimenter l’imagination de la plupart des poètes
de l’Abbaye - Albert Gleizes fut peut-être le seul capable d’en
traduire les arcanes, dans la mesure de ses besoins spirituels - différait
de la plupart des doctrines des mouvements littéraires qui foisonnaient
dans la capitale : l’humanisme de Fernand Gregh, l’intégralisme
de Lacuzon, le synthétisme d’André Joussin, le cérébralisme
de Canudo, l’impulsionnisme de Florian Parmentier, l’unanimisme
de Jules Romain. Dans tous ces mouvements prédominaient
un intellectualisme obtus, féru de théories, dont les postulats
étaient souvent contradictoires dans leurs principes directeurs, ne
constituant pas toujours, ou si peu, une caution suffisante pour en assurer
l’avenir dans le comportement évolutionniste du siècle
nouveau. Somme toute, tant de cérébralisme n’était
pas dans la disposition naturelle des animateurs de l’Abbaye. D’autre
part - Mercereau et Gleizes en particulier - ne voyaient dans la surenchère
du matérialisme, l’idolâtrie de la science, l’esprit
pratique, la passion naissante pour la vitesse, le machinisme, l’industrialisation
à outrance, que toute la presse considérait dévotement
comme le nerf de la civilisation, « qu’une menace dans
le futur pour la création artistique, pour l’autonomie esthétique
et morale de l’artiste, comme pour celle de l’artisan créateur
qui verra se dresser le monde industriel comme son pire ennemi, en détruisant
l’antique joie du travail libre, pour instaurer un travail déshumanisé,
dépersonnalisé, où artistes, artisans et ouvriers ne
seront plus que des rouages sans âme. Quant à l’homme en
général, dans le bouleversement de son mode de vie et de pensée,
il sortira de l’aventure vaincu moralement, amoindri physiquement, l’esprit
vide, à moins que notre structure sociale s’en trouve modifiée
de fond en comble, permettent à l’homme de devenir le maître
de la machine et non son esclave, en lui assurant ainsi l’équilibre
harmonieux nécessaire à son existence et à sa dignité
d’homme libre inséré dans le corps social ».
Mais
voilà que des entrefilets pleins de perfidie commençaient à
paraître dans la presse d’allégeance bourgeoise conservatrice,
puis suivirent des articles agressifs, suggérant que les habitants
de l’Abbaye pouvaient bien être des anarchistes militants ou bien
des marxistes touchant des substantiels subsides d’un parti politique
étranger, en cachant leur jeu derrière la façade d’une
activité artisanale communautaire de caractère artistique et
littéraire. Ainsi, cherchait-on en procédant de la sorte d’acculer
l’Abbaye dans l’impasse politique, créant autour du phalanstère
une sorte d’aura maléfique suscitant la méfiance et l’hostilité
des milieux bourgeois aussi veules qu’instables et futiles. D’autre
part, dans la presse socialiste, syndicaliste ou libertaire et malgré
les articles enthousiastes de Paul Adam, Marcel Schwob, Viele-Griffin, Anatole
France, Mirbeau et Henri Hertz, les critiques commencèrent à
glisser sur la pente raide des réprobations les plus acerbes, les plus
injustes, accusant l’Abbaye d’être un groupement antisocial,
et dont l’esprit fouriériste phalanstérien était
peu conforme au socialisme révolutionnaire, au credo anarcho - syndicaliste
de la société future qu’ils rêvaient d’instaurer.
C’est ainsi qu’on avait petit à petit cristallisé
dans les esprits un tas d’idées fausses. A leur tour, certains
cénacles littéraires envieux, commencèrent à jeter
leur venin en s’aidant de petits chroniqueurs encroûtés
dans des idées conformistes archaïsantes, d’écrivains
universitaires infatués de leur grade, de poètes sans souffle
ni talent, qui avaient fait leur trou dans le fromage des administrations
publiques. Aussi, les attaques les plus virulentes furent lancées contre
l’Abbaye par de plumitifs équivoques, attachés à
certains grands journaux aux petites idées que manipulaient tels des
polichinelles, des politiciens à la solde des banques et du patronat ;
sorte de critiques arrogants professionnels de l’aboiement, qui ne rataient
jamais une occasion de hisser leur maigre personnalité en faisant cocorico
sur le fumier malodorant de leurs turpitudes morales. Il va sans dire, qu’à
l’Abbaye ils n’avaient pas la vocation de la stratégie
littéraire et encore moins celle de la flagornerie, de hypocrisie,
de la lâcheté, car ils étaient, pour la plupart d’entre
eux, moralement désintéressés jusqu'à la candeur
et incapables de la moindre rosserie.
Mercereau
finit par convaincre ses compagnons que, dans la situation intolérable
où se trouvait l’Abbaye, par suite des cabales qui menaçaient
sa vie matérielle, et pour en stériliser les efforts nocifs
dans l’opinion publique, il était urgent d’agir vigoureusement
en se montrant sous leur vrai jour, en s’appuyant sur le fait que leur
communauté n’avait été fondée que sous la
poussée et la nécessité d’une transcendance d’ordre
spirituel et de liberté supérieure, de fraternité artistique,
de création autonome, affranchis des conventions académiques
et celles d’une société imparfaite, déséquilibrée,
tendant vers un probabilisme structurel contestable, empirique, où
l’individu ne serait plus qu’un jouet fragile vite brisé.
C’est pourquoi ils prétendaient défendre leur droit légitime
de vivre et de penser honnêtement dans le meilleur emploi de leur vocation
humanitaire, en tant qu’hommes concrets à l’individualisme
libéral, dans le sens d’un dépassement hardi et courageux
de leur personnalité intégrale, de leur souci d’être
en dehors de tout dilettantisme politique et religieux, de tout parti pris
pessimiste, de toute violence d’inspiration révolutionnaire systématique,
dont les données simplistes étaient sans solutions vérifiables.
En bref, ils aspiraient à une société idéale ou
« l’art s’intégrait au social, en réconciliant
toutes les antinomies et toutes le voix du grand chant humain ».
Tels étaient les postulats qu’ils comptaient
affirmer publiquement dans les causeries qu’ils se promettaient de faire
durant les manifestations artistiques et littéraires qu’ils avaient
projetées ? Sans préjuger des difficultés financières
dans lesquelles ils allaient s’engager, ils entreprirent toute une série
de spectacles : théâtre, récitations, expositions,
concerts, tantôt dans les salons de l’Abbaye, tantôt dans
le théâtre en plein air du parc, tantôt à Paris
dans la salle de la Française, qu’on avait mis à leur
disposition. Un grand nombre de jeunes artistes de renom de la capitale, prêtèrent
bénévolement leur concours : ce furent Yolande Walter,
Jean Férié, Berthe Bovy, Blanche Albane (Qui devait devenir
la femme de Duhamel), André Becque, Doriat, Magnat, ainsi que les musiciens
Albert Doyen et Roland Schacht. Quant aux peintres exposants, il y avait Albert
Gleizes, Henri Le Fauconnier, Berthold Mahn, Henri Doucet, D’Otemar,
Ibels, André Derain, Fernand Léger, Marie Laurencin, Brancusi,
Ardengo Soffici, Carlo Carrà, Brunelleschi.
L’agitation
fiévreuse, le travail harassant, les soucis de toutes sortes, qui sont
les servitudes obligées de ce genre d’entreprises ne les épargnèrent
point. A part quelques articles enthousiastes d’écrivains amis
de l’Abbaye, parus çà et là dans des journaux indépendants
et quelques revues, la majorité de la presse fut pour le moins indifférente,
réticente ou hargneuse, sinon silencieuse. « Malgré
tout, signalait Mercereau, nous
eûmes un bon public réceptif, généreux. Le succès
fut complet, du moins nous le crûmes, mais il ne fut que moral et éphémère,
hélas ! et comme récompense pour tant d’efforts,
la caisse, que nous comptions remplir, se gonfla du bénéfice
fabuleux de Fr. 9,75, au lieu de six ou sept cent francs sur lesquels nous
comptions pour faire face à l’agressivité de nos impitoyables
créanciers ».
Cependant,
mis en éveil par l’agitation de la presse autour de l’Abbaye,
quelques salons littéraires de la haute bourgeoisie, dont les maîtresses
de céans originales ou bien opportunistes à souhait, cherchaient
à s’assurer un succès de surprise ou de scandale et en
manière de défi à certains salons concurrents aux idées
compassées ; sortes de foires des vedettes artistiques et littéraires
à la mode, décidèrent d’ouvrir leur salons aux
compagnons de l’Abbaye, en les invitant à venir parler de leur
vie communautaire, de lire leurs poèmes et d’exposer leurs idées
sur les problèmes esthétiques d’avant-garde. Mais en fait,
il s’agissait surtout de montrer de face et de profil ces monstres sacrés,
dont on parlait tant, à la curiosité indiscrètes des
invités de choix, amateurs de pittoresque exceptionnel, de folklore
artistique, de poétique délirante.
A
tort ou à raison, les cinq de l’Abbaye ne mordirent pas à
l’hameçon, car au lieu de bondir sur l’occasion, comme
d’autres moins scrupuleux l’auraient fait, profitant d’une
publicité mondaine toujours rentable, il jugèrent plus digne
de décliner ces invitations en prétextant « que
la mondanité ne convenait pas à leurs principes phalanstériens,
et aux vertus artistiques, artisanales et communautaires qu’ils avaient
adoptés en se livrant à la méditation, à la création,
dans un esprit de fraternité absolu ».
Par contre, à l’Abbaye, les compagnons vivaient fiévreusement
dans l’espoir de trouver le noble mécène qui, tout en
les aidant financièrement leur permettrait de voler librement de leurs
propres ailes, en les affranchissant de toute tutelle mercantile. Mais Barzun
ne se faisait pas d’illusions, comme il devait le déclarer au
reporter du journal L’Aurore, en décembre 1908 : « Je
n’ai jamais rien attendu que de notre effort collectif, malgré
les promesses en paroles de concours de circonstances qui nous furent offertes
vainement. Mes camarades finirent - trop tard hélas ! - par réaliser
combien était profonde leur erreur de compter sur un Mécène
problématique ».
Désormais
l’Abbaye se voyait prise entre deux feux, ceux de l’extrême
gauche et ceux de l’extrême droite, les illuminés du grand
soir, sourds à tout appel de la raison, les conformistes à contre
sens, les enragés à la plume agressive, et le faquins des lettres
à la bêtise de taureau, qui avaient l’esprit tourné
en arrière, stipendiés par les partis de l’ordre - de
leur ordre -. Ils avaient ainsi contre eux une meute d’adversaires qui
n’usaient pas de la même bonne fois, de la même pureté
dans les idées, ce qui rendait difficile, sinon impossible pour eux
de combattre à armes égales. Tout ce tintamarre finit à
la longue par alerter et inquiéter le sieur Barriquand, le propriétaire,
dont les termes, les avertissements et les menaces commencèrent à
pleuvoir à l’Abbaye. D’autre part, quelques uns de leurs
débiteurs se laissaient tirer les oreilles, tandis que leurs créditeurs
commençaient à montrer les dents.
Dans
leur imprévoyance coupable, et j’ajouterais à leur décharge :
faute de bras disponibles, ils avaient laissé le potager en friche,
ce qui fait que « les pissenlits qui poussaient abondamment
au printemps, témoignait
Christian Sénéchal, et qu’ils consommaient invariablement
en salade avec des frites, cédèrent vite la place à un
magnifique champ de coquelicots ? Ce fut alors une bonne pâture
pour un peintre comme Albert Gleizes, qui en transposa l’éclat sur des toiles, dont une d’elles
devait devenir la propriété de Duhamel ». Quant aux arbres fruitiers, leurs sécateurs
maladroits en avaient détruits les bourgeons à fruits, les rendant
stériles, confirmant ainsi que théorie et pratique sont deux
choses différentes. Ils étaient donc arrivés au point
crucial de leur subsistance. Les quelques dons d’admirateurs généreux
et charitable ; une caisse de bouteille de vin, un seau de miel et les
fameuses conserves de fruits, tant appréciées de Mlle Kamienska,
la fille du docteur de Lyon, n’étaient plus que le souvenir d’aubaines
qui avaient satisfait un trop court moment leurs pauvres estomacs, sans oublier
une pèche miraculeuse, qui fit un jour Albert Gleizes dans les eaux
du Chapitre (23), qui leur permit d’économiser leur dernière
boîte de sardine, qu’ils consommaient chichement depuis quelques
semaine, accompagnées d’un quignon de pain rassis, arrosé
d’un étrange breuvage fait de marc de café. Fini donc
le bel épicurisme tout de sensibilité et d’optimisme sentimental.
L’hiver s’avançait et la réserve de charbon était
épuisée. Le papier et l’encre d’imprimerie diminuaient
d’une manière inquiétante. « La principale
de leurs faute, affirmait Sénéchal, ç’avait été
dès le début de leur entreprise, de payer comptant encre et
papier, se privant ainsi de toute avance pour acquérir ce qui eut été
nécessaire pour un rendement plus considérable, plus efficace ».
Ils se trouvaient ainsi pris de court pour pouvoir terminer l’impression
du livre de Jules Romains, qui n’était alors que le fantassin
Farigoule du peloton de Pithiviers, « barbu, sans élégance,
prudent et guindé, selon le témoignage d’Albert Gleizes, qui, les jours de permission venait
à l’Abbaye corriger les épreuves de son livre : La
Vie Unanime ».
Mercereau
s’efforçait en vain de réchauffer le moral du groupe,
mais le moral commençait à baisser. L’optimisme béat
cédait la place à un pessimisme irascible, pour aboutir à
un sombre désespoir. L’esprit de fraternité s’amenuisait
chez quelques uns des compagnons. « Il y eut pourtant des appels
éloquents, écrivait
Mercereau, des appels angoissés dans la presse du grand et généreux
Paul Adam, du fier Robert de Montesquiou qui dans le Figaro se croyait assez fort d’attendrir
le cœur d’une aristocratie
qui laissait moisir des tous cotés châteaux et propriétés
constamment inhabités, en leur demandant de loger gratuitement
le phalanstère de l’Abbaye de Créteil. Mais ce
fut encore, hélas ! une illusion d’un noble cœur de
poète ». A leur
tour, de grands aînés prirent la relève en lançant
des S.O.S. dans les journaux pour tenter de sauver du naufrage de l’Abbaye.
Ce furent Saint-Pol Roux, René Ghil, Francis Viélé-Griffin,
Gustave Kahn, Emile Verhaeren, Mirbeau, Léon Werth, Henri Hertz et
Anatole France. « Mais autant crier dans le désert »
reconnaissait Mercereau. Pouvaient-ils espérer encore un nouveau
miracle, comme celui de Barzun ? Mais les Barzun étaient devenus
rares à l’époque du cupide potentiel machine et rendement ;
ce monstrueux consommateur d’énergie musculaire. Nos phalanstériens
avaient désormais pris conscience de leur défaite. Ce fut un
rude choc que de voir leur idéal s’effondrer comme un fragile
échafaudage . « Et l’hiver vint et avec lui la faim, déplorait Mercereau, une faim plus atroce que
la bise, que le froid. Quand on a faim et qu’on a froid on s’aperçoit
à la longue que la foi, l’enthousiasme et même l’amour
sont des êtres qui ont un corps et que ce corps spirituel subit les
contrecoups du corps matériel - oh ! vile et piteuse carcasse
que ce corps matériel, affreuse bête pleine de mauvaises suggestions,
de mauvais conseils - et lorsque l’autre a faim, ce sont eux qui
s’affaiblissent les premiers et lorsque l’autre a froid ils se
trouvent tous transis. Alors, comme le vent de la misère vous empoigne
ce fier corps spirituel et vous le secoue, faible arbuste sans défense,
et comme il vous précipite à terre tous ses jolis fruits qui
étaient au-dedans de lui : foi, enthousiasme, amour ».
Le
propriétaire devint menaçant ; il exigeait que les termes
en retard lui soient payés dans les plus brefs délais, faute
de quoi ils seraient obligés d’agir par voie de justice. Mais
ils n’avaient plus d’argent en caisse et voilà que, comble
de malchance - ô ironie du sort ! - sous forme d’un secours
providentiel, Anatole France leur passait la commande d’un de ses livres :
Les Contes de Jacques Tournebroche, qu’il désirait voir imprimé sur papier
Hollande et à 600 exemplaires numérotés. A leur grand
désespoir ils durent refuser, n’ayant pas les moyens matériels
pour en exécuter le travail, car aucune papeterie ne consentait plus
à leur faire crédit.
Il
semblait d’après Arcos, que l’impression du livre Parsiflora, de Robert de Montesquiou, fut responsable de la déconfiture
finale de l’Abbaye « à cause des exigences invraisemblables du Comte, grand
bibliophile, qui voulait que ses vers fussent imprimés en transparence,
se superposant au verso et au recto. Travail énorme qui fut recommencé
plusieurs fois et, ce qui aurait du être au départ une excellente
affaire, pour nous tourna à la catastrophe et nous rapporta en guise
de dédommagement pour tant de travail , d’encre et de papier
gâché que l’aumône de 50 francs ».
Ce
fut alors la dislocation de la
communauté. Tour à tour Vildrac, puis Arcos, puis Barzun
lâchèrent pied. Il ne resta plus à
l’Abbaye que Mercereau, Gleizes
et le typographe Linard, qui s’obstinaient à ne pas déserter
« malgré qu’il avait pour tout salaire,
m’avouez Gleizes, qu’une pitance des plus maigres, et qui de
jour en jour diminuait de plus en plus, l’obligeant à se serrer
la ceinture un cran après l’autre ».
« Mais,
se lamentait Mercereau, nous
n’entendions pas abandonner comme cela notre chère Abbaye, et
nous luttâmes, Dieu ! que nous luttâmes, Gleizes, Linard
et moi jusqu'à la dernière minute dans l’espoir d’un
miracle. Ainsi ne pouvant résoudre le problème de contenter
nos trois estomacs, de ce que l’un d’eux aurait dû se suffire,
nous divisâmes en trois la portion congrue destinée à
un seul. »
Les
voilà les derniers rescapés du naufrage d’un idéal,
d’une foi foudroyée par le plus sordide des matérialismes.
Ils appréhendaient avec
angoisse le moment fatal de la mise sous scellés de ce qui leur était
le plus cher, et d’en imaginer la cruelle dispersion par le marteau
du commissaire priseur ? Cependant il leur était venu une faible
lueur d’espoir, sous la forme d’un billet de Vildrac, leur signalant
selon lui, que Duhamel, grâce à ses nombreuses relations, devrait
être capable de trouver un intermédiaire approchant de très
près le propriétaire, et susceptible de le supplier de surseoir
à l’apposition des scellés et de leur accorder un certain
délai, pour leur permettre de trouver les fonds nécessaires
au payement des termes en retard.
Mais alité avec une bronchite, Vildrac n’avait pas le moyens
d’atteindre Duhamel, absent de Paris. Aussi leur demandait-il de contacter
d’urgence Arcos, qui saurait en la circonstance se débrouiller.
« Duhamel
était introuvable, signalait
Mercereau, car il été trop occupé à cultiver
sa renommée en faisant des conférences en Belgique et en Suisse,
où il parlait des poètes contemporains, c’est à
dire ceux du groupe de Jules Romains et de lui-même, en négligeant
dédaigneusement tous ceux qui n’étaient pas de leur bord ».
Enfin, Arcos, parvint non sans peine
à joindre Duhamel, lors d’un de ses courts passages à
Paris. C’est ainsi que fut contacté un nommé Jean-Joseph
Renaud (24), escrimeur de renom, fidèle habitué de la salle
d’arme Grignard, qui fréquentait le propriétaire Barriquand.
J.J. Renaud promit d’user de son influence auprès de son collègue
Barriquand et d’intervenir en leur faveur. Le propriétaire se
montra irascible et opposa un refus formel à la requête de Renaud.
Ce fut la catastrophe. Mais voilà qu’au bout d’une semaine
d’attente angoissée, ils apprirent que le propriétaire,
cédant à un tardif sentiment de générosité,
mais sans doute avec une arrière pensée moins noble qu’on
pourrait le croire, adressait à J.J.Renaud un pneumatique rédigé
en ces termes « prévenez ces messieurs de l’Abbaye
que je leur fais grâce des termes qu’ils me doivent et qu’ils
peuvent emporter leurs meubles et le matériel d’imprimerie. »
Ainsi grâce à la foi communautaire qui avait opéré
ce miracle, la Libre Abbaye de Créteil ne devait durer que l’espace
de 16 mois, pour finir écrasée sous le poids de la plus lamentable
et sordide conjuration des forces de l’argent. « La foi
était bien à jamais morte pour plusieurs d’entre nous,
constatait Mercereau, plus morte même que pour ma part je l’eus
pu croire, puisque ceux qu’elle avait grandis, la dénatureront,
la trahiront. Ainsi, par un rude soir d’hiver, nous l’enfouîmes
sous la neige cette foi, et dans ce parc devenu lugubre, qui pourtant quelques
mois auparavant était couvert de fleurs, plein d’oiseaux, qui
représentait pour nous l’authentique paradis terrestre. Brr! qu’il était devenu lugubre
et glacial ce parc ! quel sortilège avait pu nous illusionner,
nous enivrer à ce point pour nous l’avoir fait voir si beau !
hélas ! Oui, c’était la foi : cette petite chose
maintenant gisait inerte et dont nous ne rappelions même plus la forme,
ni rien de ce qui avait fait son prestige. Oh ! qu’il faisait froid,
comme tout était devenu d’une tristesse mortelle. Pendant ce
temps, une voiture de déménagement nous attendait au dehors,
où se trouvaient entassés meubles et matériel d’imprimerie.
Gleizes, Linard et moi, la larme à l’œil, nous fermâmes
toutes les portes derrière nous et celle du portail, hâtivement,
de craindre que cette foi ne fut bien morte, cette pauvre petite foi de rien du tout, qui ne
su pas résister à un peu de misère, de craindre que soudain
elle nous courre après et nous vienne tirer par les basques et nous
ramène... ».
La
Minerval et le reste du matériel
furent transportés à Paris dans un triste sous - sol , une sorte
de cave que Mercereau avait pu louer rue de Blainville, dans le 3e
arrondissement. De son côté Linard avait obtenu d’un collègue
confiant, qu’il lui cédât à crédit quelques
rames de papier et de l’encre typographique. Ils furent ainsi, Mercereau,
Linard, Gleizes et Vildrac à terminer le livre de Jules Romains, qui
était resté en souffrance, ainsi que d’autres travaux
de moindre importance. Vildrac, dont la femme venait d’ouvrir rue de
Seine une petite galerie d’art, fit encore quelque rare apparition,
puis disparut définitivement. Après Vildrac ce fut le tour de
Linard, qui s’éclipsa un beau jour sans crier gare. Quant à
Barzun, il avait, plein d’amertume, trouvé à s’occuper
ailleurs et faisait du journalisme. Lui qui avait englouti ses économies
dans l’aventure de l’Abbaye, s’était vu payer de
retour par une sombre ingratitude et en but à l’hostilité
de Duhamel, de Vildrac et même d’Arcos. Seuls étaient restés
ses amis Mercereau et Gleizes. Ce dernier avait réintégré
le logement de Courbevoie où il travaillait avec ardeur à sa
peinture. « Désormais, observait Mercereau, j’étais resté tout seul enchaîné
à mon travail d’imprimerie pour faire face à mes dettes
dans ce caveau obscur, humide, glacial, où l’odeur de l’encre
n’arrivait pas à effacer celle écoeurante de moisissures,
dont aucun moyen de ventilation n’arrivait à en assainir l’atmosphère ». Quelquefois Gleizes quittait son atelier pour venir
voir son ami Mercereau et l’aider dans son travail. « Je
ne pouvais, écrivait Mercereau,
tout en tirant de la presse une à une les feuilles encore humides,
m’empêcher de rêver avec nostalgie à l’atelier
bien éclairé de l’Abbaye, qui était installé
dans une ancienne salle de billard, où nous chantions tous en enlevant
les caractèrse, où nous riions de toute notre jeunesse pendant
que la presse ronronnait. Je revoyais les vastes espaces du domaine, la lumière
grise des cieux changeants, les luxuriantes frondaisons du parc, je me remémorais
les parfums grisants des fleurs, les sifflements du merle, le gazouillement
des oiseaux, les eaux calmes couleur d’émeraude du Chapitre,
où certaine dimanches Duhamel s’apprenait à nager, à
la grande salle à manger où fusaient nos franches reparties
où nous brassions tant d’espoirs ».
Robert
de la Vessière, dans son
Anthologie Des Poètes Du XXe
Siècle, qui parut
chez Georges Crés en 1923, prétendait bien à tort que
« L’Abbaye de Créteil s’était dispersée
dans le courant de l’année 1908 ». Les quelques abandons momentanés, lors de la crise
de la communauté de Créteil n’avait pas signifié
la rupture des conventions établies dès sa fondation. Ainsi,
à l’Abbaye allait succéder la Nouvelle Abbaye de Paris,
non, phalanstérienne, bien sûr, on s’en doute. Le groupe
d’origine, Barzun en moins, s’était considérablement
élargi. Un grand nombre de nouveaux adhérents
s’y étaient inscrits, aussi disparates dans leurs tendances
esthétiques les uns les autres, et dont l’esprit fraternel n’était
qu’un leurre. La Nouvelle Abbaye n’avait plus le même visage.
La conception - ressort qui avait permis le groupement de Créteil -
s’était amollie . Coupée des réactions vitales
et spirituelles, qui caractérisaient celle de Créteil à
son origine, dans la fièvre, l’agitation, les intrigues de la
capitale, le groupement commençait rapidement à se transformer
en une entreprise publicitaire, en une mutuelle d’admiration réciproque.
Mercereau s’efforçait désespérément d’en
exorciser les maléfices, d’en dénoncer les sentiments
de jalousie, d’hypocrisie, de médisance : « Mes
efforts pour tenter un redressement possible dans la bonne voie, se révélèrent
inefficaces, car le ver était dans le fruit, et je pressentais que
le groupe de la Nouvelle Abbaye courait à sa perte, finirait par se
dissoudre dans le marécage de l’opportunisme le plus odieux.
J’observait angoissé, dans sa courbe descendante, que l’esprit
de Créteil en était dénaturé par l’influence
de l’Unanimisme romainsien, qui faisait abstraction de tout individualisme,
emboîtant l’individu, devenu anonyme, dans l’engrenage social,
dans le groupe, qu’il déifiait à la manière d’une
religion. René Ghil l’avait compris lorsqu’il disait :
« L’Unanimisme n’est qu’un vain mot ou un procédé
d’école sans issue. A moins que ce soit une petite dépendance
du sens universel, mais drôlement maquillé ».
L’effondrement
de la communauté de Créteil, tout en coupant court aux polémiques
contradictoires, une certaine presse en avait annoncé l’événement,
non sans quelque ironie ou avec un apitoiement hypocrite. En réalité,
elle était occupée à orienter l’opinion publique
sur des sujets inquiétants de politique internationale, pour servir
à des fins inavouées. Il n’était question que des
crises sociales et politique en Russie, Bosnie, Pologne et Maroc, de l’impérialisme
allemand de la triple entente, des escarmouches anglo-allemandes dans la vallée
de l’Euphrate, etc. Or, ce qui se passait en Mésopotamie c’était
un sorte de conflit larvé pour des rivalité impérialistes
et financières, dont l’exploitation du pétrole en était
l’enjeu, car sous le couvert de recherches archéologiques, allemands
et anglais avaient découvert d’importants gisements de pétrole.
Mais ce dont il s’agissait pour la presse engagée, c’était
de détourner l’attention du public sur les scandales financiers,
sur l’agitation sociale en France qui conduit à une intensification
des mouvements de grève, où on obligeait les militaires à
tirer sur la foule, faisant de nombreuses victimes. Il s’agissait petit
à petit de fixer au lecteur un objectif précis, un quelque chose
qui lui fasse peur, qui l’oblige à haïr devant lui d’autres
uniformes que ceux français, ceux de l’impérialisme allemand,
que l’on agitait comme un épouvantail. En vérité,
plusieurs impérialismes se faisaient face, se heurtaient, ceux du mouvement
des capitaux, des débouchée de l’industrie, des armement,
du commerce, de la domination des gisements de l’or noir, dont les requins
de la finance internationale en
entrevoyaient les bénéfices fabuleux qu’ils tireraient
de l’exploitation des gisement de pétrole de la Perse, de la
Roumanie, et du Venezuela, si une guerre à l’échelle mondiale
venait à éclater.
Au
milieu de l’agitation des événements quotidiens, des nouvelles
les plus contradictoires, tantôt alarmantes, tantôt rassurantes,
Mercereau ne cessait de travailler dans son caveau-atelier, tirant plaquettes
de vers ou de prose et catalogues d’expositions, faisant honneur à
ses engagements. Tout ce travail harassant ne devait pas l’empêcher
d’organiser sous le signe de l’Abbaye, au Salon d’Automne,
des manifestations artistiques et littéraires, des expositions et des
conférences ? Cependant, la triste fin de l’expérience
phalanstérienne l’avait durement touché, terni son optimisme
épicurien, troublé quelque peu sa foi dans la fraternité
humaine, mais sans toutefois l’acculer à un pessimisme chronique,
dissolvant, à un nihilisme moral. Néanmoins, avouait-il « si
j’ai gardé l’impression qu’à Créteil, Gleizes, Barzun et moi avions brassé du vent, je pense que, malgré
tout, ce vent à dû transporter quelques minuscules graines humanitaires,
qui finiraient bien un jour par se fixer et germer dans quelques esprits généreux
et clairvoyants ».
Mercereau
se trouvait ballotté entre ses principes individualistes et ceux humanitaires,
qui cependant, et dans le fond et selon la logique des faits, paressaient
contradictoires. Peut-être cherchait-il a en concilier les deux principes rivaux,
antagonistes : l’individuel et le collectif. Il est vrai que l’état
de la société les pousse à bout, les met dos à
dos, en aliénant le libre épanouissement de l’un, la servilité
consciente de l’autre , tout en ayant un dénominateur commun :
la conversion à l’humain. Somme toute, en fouriériste
convaincu, Mercereau restait persuadé que l’antinomie existant
entre l’individu et la société finirait bien par se résorber
dans un avenir lointain, « en ouvrant les portes d’une
ère nouvelle d’harmonieux équilibre, d’humanisme
intégral, d’une certitude de direction et de but, le jour où
les hommes auront compris ce que contient en substance le mot « vivre »
dans la joie du travail normalisé, honorable , avec les loisir nécessaires
pour les fêtes de l’intelligence, selon le mot de Ruskin, et la
quête du bonheur dans la sécurité et la protection de
l’homme ».
« J’ai
une étrange humeur, disait-il
encore, car lorsqu’il s’agit d’un idéal, il n’y
a pas d’homme plus fervent, plus fanatique que moi. Mais dés qu’il s’agit de la réalité,
me voilà sceptique, ironique, voire même pessimiste lors de mes
moments de détresse morale. C’est que je suis payé pour
savoir ce que vaut l’aune de la réalité dans le positivisme
du quotidien et l’once d’âme humaine. Tant que l’Abbaye
n’avait été qu’un rêve vécu, je ne
trouvais pas la chimère d’ailes assez puissantes pour m’y
porter assez haut. Dès que cette chimère
devint tangible, j’aperçus vite, avec angoisse, les larves
qui rampaient à ses pieds, portant les germes de la destruction. Or
en1910 j’eus la faiblesse de croire encore que l’idéal
allait me sourire. J’ai crus que la Nouvelle Abbaye finirait par s’identifier
à l’esprit de celle de Créteil, qu’il se concrétiserait
désormais dans les bonnes volontés de mes camarades, pour un grand mouvement de toute notre génération,
qui s’accomplirait au bénéfice de toutes les valeurs vraiment
marquées - quelque soient leurs tendances - dans tous les domaines
et à tous les niveaux de l’esprit créateur ».
Mais contrairement à cette expérience, Mercereau dut finalement
se rendre à l’évidence que la Nouvelle Abbaye, malgré
le nom glorieux qu’elle arborait, tendait irrémédiablement
à s’intégrer à l’esprit de chapelle, malgré
toute apparence, car beaucoup de ses membres nourrissaient secrètement
des ambitions démesurées de réussite à tout prix,
aveuglés par l’appât de la renommé et du gain.
« Ceux
qui je considérais comme bons,
avouait Mercereau, honnêtes, désintéressés,
comme je les portais dans ma crédulité, se révélèrent
tout le contraire, et sous le prétexte de réalisme et de nécessité
s’ingéniaient à inaugurer le règne de la jobardise
publicitaire ».
Mercereau
prit enfin conscience qu’en agitant désespérément
le signe de ralliement de l’Abbaye de Créteil, et en mettant
l’accent sur l’idée-force qui l’avait régie :
libre création, travail libre, ne servait plus à rien. Allait-il
abandonner la lutte ? Pourtant, il s’accrochait encore à
son vieil idéal et continuait à faire fonctionner la Minerva
avec tendresse, car elle était pour lui le symbole d’un temps
révolu, mais peut-être à revenir, puisqu’il avait
encore ce faible espoir qu’il arrivait à convertir quelques jeunes
poètes, dont l’ardeur et la manière de vivre par introspection
et libre arbitre, se verraient tentés à son exemple de venir
l’épauler dans sa défense du poète contre toute
emprise dominatrice, commerciale et politique ; car il considérait
l’artisanat comme une voie d’accès à l’autonomie
créatrice, au sein d’une communauté fraternelle, où
le poète doit trouver sa voie vers un ordre spirituel supérieur.
Ainsi, Mercereau croyait encore pouvoir ressusciter une Abbaye dissidente,
aux mêmes dimensions spirituelles que celle de Créteil, mais
avec des ambitions plus modestes et plus équilibrées. Une fois
de plus il fut cruellement déçu par la leçon de la réalité,
car les néophytes se firent rares, peu constants dans leur adhésion,
trop occupés à se laisser tourner la tête par le carrousel
des idéologies dont la validité des expériences était
aussi confuse qu‘arbitraire.
En 1909, ce
fut l’époque du cubisme
qui s’affirmait avec toute la ferveur d’un grand courant mystique
et créatif. Ce mot, à l’origine, ne voulait pas dire grand
chose, mais il n’en était pas moins pourvu d’une idée
sous-jacente déterminée par son nom de baptême suggéré
par une boutade d’Henri Matisse devant une toile de Georges Braque,
qui s’inspirait sans nul doute du paysage des Baux de Provence ? Ce mouvement devait
donner naissance à une conduite esthétique qui allait déboucher
sur un système créatif pour se cristalliser en une école
du tableau-objet, en opposition au rayonnement lumineux, mais fugitif, des
impressionnistes. Inutile de dire qu’ils furent honnis par les peintres
traditionnels, et la critique officielle les traitait de farceurs et d’habiles
spéculateurs cherchant à attirer l’attention du public.
Déjà du temps de l’Abbaye de Créteil, la préoccupation
majeure d’Albert Gleizes, et selon son propre aveu , avait été
de « percer au delà des formes extérieures et
de l’image, la notion de structure ». C’est
ce qu’Albert Gleizes s’était
efforcé d’étudier chez les maîtres anciens et chez
Cézanne, dont la prise de conscience devait l’amener à
une sorte de synthèse géométrique non cubiste, dont l’analytique
s’approchait quelque peu des méthodes d’expérimentation
du groupe des peintres de Pont Aven : Serusier, Gauguin, Bonnard, etc.
et plus tard de celles des italiens futuristes Soffici ,Carrà et du
sculpteur Medardo Rosso, dont les perspectives fuyantes dans les volumes et
les recherches de plans d’ombre et de lumière l’avaient
fortement impressionné.(26).
A
l’Abbaye de Créteil, la démarche esthétique de
Gleizes et son mode d’expression participaient encore de l’anecdote,
mais dont il transposait au moyen de lignes simplifiées, élémentaires,
le rythme intérieur de l’aspect physique d’un objet ou
d’un visage, comme le témoigne le portrait au lavis qu’il
fit de Mercereau en 1908 à Courbevoie, aussitôt après
effondrement de l’Abbaye, ainsi que dans ses illustrations du livre
de Mercereau, La Conque Miraculeuse, qui parut
chez Povolosky en 1909.
Dans
tout ce qu’on a pu écrire sur le phalanstère de Créteil,
on s’est bien gardé trop souvent de nommer Albert Gleizes, sous
le fallacieux prétexte que cette communauté était constituée uniquement
de poètes, et que par conséquent on ne pouvait l’intégrer
sous cette étiquette. Quelle stupidité ! Ainsi n’auraient
droit à l’étiquette de poète que ceux qui usent
uniquement de la palette des mots, des images verbales, des épithètes,
d’adjectifs, de propositions, des phrases nominales destinées
en particulier au papier imprimé, comme si les créateurs de
structures colorées ou ceux des masses spatiales n’étaient
pas des poètes en puissance, au même titre que les inventeurs
des disciplines les plus diverses. N’ont-ils pas tous comme dénominateur
commun la poétique d’un espace mental ? On semble donc ignorer
qu’Albert Gleizes était dans le sens le plus traditionnel du
terme un poète des mots, comme il l’avait été dans
une autre discipline esthétique pour exprimer son moi profond. Voici
comme témoignage, à l’appui de mon assertion un des poèmes
de Gleizes : Rire de clown (27)
Superposition
de l’équerre verte / Dans le trou serti de rouge vermillon/
Est une affolante prunelle inerte/Hallucinante aile d’un papillon/ La
lividité du masque trompé/ Où le jour fardé d’un
violet vineux/ Accroche à l’œil gris un regard dupé/
Tombe du chapeau sinistrement vieux./ Feu blanc du cigare pris entre les dents
jaunes/ Crispant la mâchoire de guingois/ Et tes bras tordus en gesticulant/
Font de la cravate crouler les bleus pois./ Jamais ne saura/ Si rire est la
vie/ Car son rire en bois/ Fait pleurer ma nuit.(28)
Albert Gleizes était donc tout aussi bien peintre
que graveur, que poète et écrivain. C’était un
homme pensant, peignant, écrivant, parlant, dont le souffle créateur
était celui d’un idéaliste, dont la subjectivité
spirituelle était humaniste, pacifiste et dans le cadre d’un
raisonnement aussi sensible qu’analytique, dont la morale d’homme
dans la transcendance de la promotion d’être, était d’une
courageuse loyauté, d’une droiture absolue. C’est ce qui
explique la raison pour laquelle il s’était lié effectivement
à la noble personnalité d’Alexandre
Mercereau.
Après
la première exposition cubiste à la Closerie de Lilas (1908)
fusèrent dans une certaine presse les feux d’artifice des partisans
de cette nouvelle orientation esthétique, dont les principaux artificiers
se nommaient André Salmon, Max Jacob, Henri Hertz, Appollinaire, Albert
Gleize, Metzinger, Picabia, Mercereau. Quant aux littérateurs, peu
avertis sur la quatrième dimension dont se prévalaient les peintres
cubistes, ils se montrèrent réticents ou franchement hostiles.
Ce fut le cas des unanimistes, accusant les peintres et les poètes
nouveaux de « donner un exemple pernicieux de dénaturation
de la pensée et de l’esprit français fait de clarté
et de mesure, favorisant ainsi le tumulte des iconoclastes de tous ordres
et notamment le cosmopolitisme artistique et la barbarie poétique ».
Mais
cela ne devait pas empêcher quelques spéculateurs rusés,
marchands d’art, entrepreneurs de renommée de prendre à
charge le mouvement cubiste, escomptant dans l’avenir la réalisation
des gros bénéfices. Et voilà qu’éclata la
bombe futuriste, sous la forme d’un manifeste signé F.T. Marinetti,
qui parut dans le Figaro du 20 janvier 1909. Ce manifeste allait bouleverser
le monde des lettres et des arts, en dressant les uns contre les autres, classicistes
et modernistes. En bref, il était question dans ce manifeste de culbuter
toutes les valeurs admises :culture traditionnelle, académisme,
et tous les vieux poncifs esthétiques pétrifiant le cerveau,
de briser les charnières usées de la syntaxe ; autrement
dit, d’inaugurer de nouveaux modes d’expression affranchis de
toute contrainte, de libérer la poésie des entraves de la grammaire,
de permettre à l’imagination de se pencher hors des frontières
du rationnel à la rencontre d’un nouvel état de conscience
plastique, d’inventer une dialectique de la vitesse, qui ferait apparaître
la trame consubstantielle de la démarche esthétique à
tous les niveaux de création.
Gleizes,
Barzun et Mercereau à la lecture de ce manifeste furent enthousiasmés,
car il leur apportait la confirmation de quelques unes de leurs aspirations,
de leurs problèmes d’esthétique. Par contre ils furent
fortement intrigués et surpris de lire pareilles déclarations
révolutionnaires dans les colonnes du prudent et bourgeois Figaro.
Mais ils en devinèrent vite les raisons secrètes. Sous le couvert
artistique et littéraire, Marinetti affichait d’une part un nationalisme
aveugle, excessif, et d’autre part, un anti germanisme virulent favorable
aux desseins de la propagande gouvernementale. Mais, si les principaux paragraphes
du manifeste répondaient à leur désir d’une totale
émancipation dans l’acte et le processus créatif, il y
avait un point noir sur lequel butaient moralement les trois amis, c’était
celui où Marinetti revendiquait un nationalisme alimenté de
haine, d’esprit d’agression aboutissant à la glorification
de « la guerre, seule hygiène du monde ».
Ce mot devait les révolter et les brouiller avec l’ami Marinetti,
car le fanatisme de la violence leur était odieux, à eux qui
rêvaient selon l’heureuse définition d’Appollinaire
- à cette époque là - « d’explorer
la bonté et la beauté ».
L’esprit
réactionnaire anti moderniste d’un grand nombre d’adhérants
à la doctrine unanimiste, dont beaucoup d’entre eux militaient
au sein de la Nouvelle Abbaye, alimentait les vives polémiques et les
articles corrosifs des journaux et des revues favorables à l’expansion
d’un mouvement qui se déclarait défenseur du classicisme
moderne de tradition française contre la révolution
cubiste, futuriste, simultanéiste, expérimentale, considérées
d’origine étrangère. Ainsi Georges Chennevière,
fervent partisan des théories de Jules Romain - qu’épaulait
à ce moment là Duhamel - devait écrire : « L’anarchie
littéraire à fait son temps. Il faut aujourd’hui reconstruire
tous les genres, le drame, le roman, le poème, sans tenir compte des
mauvaises objections que l’on peut accumuler contre la nécessité
d’un classicisme moderne où, si les mots effraient, d’une
école appropriée à notre époque. »
Or, le mot école n’implique t-il pas l’inféodation,
la soumission à un système de procédés, à
des recettes de fabrication, à un déterminisme esthétique
où l’impulsion et l’effusion de la création se voit
bridée par des impératifs intellectuels ? Par conséquent,
la doctrine unanimiste allait devenir évangile et servir ses croyants,
à ses thuriféraires, des méthodes pour une stratégie
littéraire. (29).
Le
credo unanimiste était donc à l’opposé de celui
des avant-gardistes, et en particulier de celui des poètes appelés
abusivement cubistes, pour la simple raison qu’ils fréquentaient
les ateliers et bistrots de Montmartre, où se réunissaient les
peintres cubistes, dont l’intempérance n’était pas
seulement verbale, et où régnait l’esprit frondeur, la
vocation révolutionnaire, le cosmopolitisme pittoresque.
Les
articles passionnés d’André Salmon, Appollinaire, Paul
Dermée, Max Jacob, et Henri Hertz avaient suscité malgré
tout, l’émulation d’un petit groupe de jeunes poètes
adhérents à l’esprit nouveau. Or, depuis 1906, Barzun
s’était fait l’ardent propagateur en préconisant
dans différents articles sur l’art poétique, l’usage
du raccourci, de l’ellipse, des images-surprises, en justifiant l’absurde
comme super vérité transcendante dans les régions vierges
de l’absolu. Bien sûr, cette vocation pour la réforme révolutionnaire
des poètes évolutionnistes venait se trouver en parallèle
avec les pressions idéologiques des feuilles avancées de l’époque.
Mais ce mot fétiche : révolution, c’était pour Mercereau comme pour Péguy
la représentation d’une force intérieure à l’homme,
donc morale, celle de sa conversion à l’humain affranchi des
instincts élémentaires, pour un éveil de la conscience
du soi. « C’est alors, disait-il, que l’homme pourra acquérir
le degré de spiritualité nécessaire à la réalisation
de son moi, et qu’il sera à même de saisir alors ce que
le mot de liberté veut dire. Ainsi sa révolution s’accomplira
et telle le sera pour tous. ». Mais, hélas ! cette sagesse n’était
pas l’apanage de la majorité des croyants de la révolution
du grand soir.
Mercereau,
pour étouffer les poussées de rancoeur, qui travaillait et torturait
son esprit et sa conscience, en constatant la décadence morale où
glissait la Nouvelle Abbaye, décida d’abandonner la presse Minerva,
et le sinistre caveau de la rue de Blainville pour entreprendre toutes sortes
d’activités : récitals, expositions, conférences,
travaux littéraires. Il obtint d’Antoine, qui dirigeait le théâtre
de l’Odéon, le consentement de faire lire en public des fragments
de pièces de jeunes acteurs, qu’Antoine avait acceptés,
mais que le manque de temps et de moyens financiers l’avait empêché
de monter dans son théâtre. D’autre part, Paul Fort, l’avait
chargé de prendre la codirection de Vers et Prose, dont les mardis
qu’animait Mercereau étaient
très suivis et où il présentait tous les poètes
et ceux de l’avant-garde comme Apollinaire, Salmon, Max Jacob, Paul
Dermée, Nicolas Beauduin, Pierre-Albert Birot, Henry Hertz, Picabia,
Blaise Cendrars. L’éditeur Povolosky lui avait confié
la direction d’une collection consacrée aux diverses branches
de l’activité contemporaine. Chez ce même éditeur
il publia plusieurs études critiques sur les peintres André
Lhote, Albert Gleizes et Le Fauconnier.
On
avait tellement abusé du titre de Poètes de l’Abbaye pour
toutes sortes de conceptions poétiques, dont les sources d’inspiration
étaient peu en rapport avec celles des fondateurs que, pour finir,
on en était arrivé à créer une telle confusion
que ce furent les poètes unanimistes qui bénéficièrent
de ce titre. Ceux qui donnèrent le branle-bas au mouvement unanimiste
furent Jules Romains et son disciple Georges Chennevière. Puis il
y eut les convertis Duhamel, Arcos, Audisio, Jean-Richard Loch, Luc Durtain,
Pierre-Jean Jouve, et ensuite les suiveurs, dont le nombre était illimité.
Mais peut-on appeler poètes de l’Abbaye tous qui à Créteil
y adhérèrent amicalement ou s’y firent imprimer, et ceux
de Paris auxquels vinrent s’ajouter de nouveaux noms, tels que Jean-Richard
Bloch, Sebastien Voirol, Pierre-Albert Birot, Léon Deubel, Valentine
de Saint-Point (30), Henri Bataille, Saint-Pol Roux, Tristan Derème,
Tancrède de Visan, Tristan Klingsor, Henri Bazalgette, Guy Lavaud,
Emile Verhaeren, Eduard Dujardin, Henri Barbusse, Jean Richepin, Hadrien Mithouard,
etc. La liste en est panachée sans nul doute. Quant à y voir
des accord esthétiques et idéalistes avec les poètes
de Créteil ce serait commettre une profonde erreur. Il est incontestable
que ceux qu’on doit appeler poètes de l’Abbaye ce sont
Vildrac, Arcos, Gleizes, Barzun et Mercereau, ceux qui en avaient l’esprit,
et Duhamel qui en avait tiré le sien.
Ici
nous arrivons au point crucial où l’incorruptible Mercereau révèle
le sens aigu de son individualité intransigeante : «
Je passerai sur les multiples discussions que nous eûmes Duhamel et
moi, concernant les graves divergences de nos points de vue au sujet de
la Nouvelle Abbaye. J’en préciserai quelques unes :
1) D’abord
le persistant et inique ostracisme
frappant mon ami Barzun et celui, après de perfides intrigues contre
Arcos qui, malheureusement me sentant de plus en plus seul, avait fini pour
me lâcher en se laissant endoctriner par le groupe unanimiste.
2) L’insistante,
incurable et insupportable mégalomanie du chef de l’Unanimisme,
qui ne se contentait plus de vouloir faire passer pour sienne une théorie
empruntée intégralement à ses maîtres : Durkheim,
Tarde, Le Bon, et que dans notre génération, Canudo avait formulé
avant lui ; de se donner pour initiateur d’un genre littéraire
qu’il prenait à Paul Adam, à Verhaeren, à Rosny,
ses aînés et sans les égaler, mais voulait encore nous
faire passer pour ses élèves et prétendait encore nous
faire croire, contre toute ironique réalité, que le mot Unanimisme
dépeignait un mouvement qui virilisait, grâce à lui, toute
notre génération, remplaçait avantageusement le romantisme,
les idées des parnassiens, le naturalisme, le symbolisme, l’intégrisme,
ainsi que tous les mouvements naissants : cubisme, futurisme, simultanéisme.
C’est ce qu’il affirmait dans ses tournées de conférences
en Belgique, en Espagne, en Suisse, en parlant des poètes contemporains,
où il éliminait soigneusement tous ceux qui n’étaient
pas de son fief et dont la critique asservie se faisait l’écho.
3) Enfin et surtout la transformation radicale
des intentions fondamentales du groupe de l’Abbaye, dont les statuts
disaient : groupe fraternel d’artistes s’interdisant les
compromis et les chemins de descente, voulant ardemment rester hors des basses
intrigues, loin de l’utilitarisme à outrance et des appétits,
être les artisans d’une Libre Abbaye qui voulait grouper toute
une génération sans distinctions de credo religieux, sociaux,
esthétiques, politiques.
4) Je me rendais parfaitement compte
que notre association couvait désormais le dessein inavoué de
devenir une mutuelle de publicité, la chapelle d’un culte de
la personnalité. Il était évident qu’un complot
se tramait contre la génération artistique et littéraire
montante, au seul profit du groupe unanimiste. Ainsi, après une explication
froide et nette avec Duhamel, je lui déclarais que dorénavant
notre vision n’étant plus la même, je me retirais du groupe
de la Nouvelle Abbaye, en l’abandonnant à son triste destin,
et pour ne plus jamais appartenir à aucun groupe. Je tins parole et
eux réalisèrent leur programme. Ici se place l’écoeurante
et vraie fin du douloureux rêve de l’Abbaye et de son histoire.
La démission de Mercereau avait donné le signal de la
désagrégation de la Nouvelle Abbaye. Par contre, le groupe de
l’unanimisme, sous l’autorité de Jules Romains et de son
lieutenant Georges Chennevière, se renforçait d’un Duhamel,
d’un Vildrac, d’un Arcos, qu’avaient rejoint Gabriel Audisio,
Luc Durtain, J.P. Jouve, Francis Ponge et la poétesse Adrienne Monnier,
qui tenait une librairie rue de l’Odéon, dans la boutique de
laquelle siégeait le centre d’expansion et d’office de
propagande de l’unanimisme.
Une
cohorte de critiques, normaliens, universitaires, s’était mise
à la disposition du mouvement, aidant à sa renommée en
prônant ses théories dans les manifestes, mettant au pinacle
ses poètes et en particulier Romains, Chennevière, Duhamel et
Durtains, tout en étouffant, par la conspiration du silence, tous ceux
qui avaient le malheur de ne pas militer dans les rangs de l’unanimisme.
Quant aux poètes dits cubistes ou futuristes ou simultanéistes,
ils subissaient les étrivières des affiliés à
la conspiration unanimiste, que
Jules Romains, Chennevière et Duhamel avaient eu l’habilité
d’attacher à leur cause dans les principaux journaux et revues,
lorsqu’ils ne le faisaient pas eux mêmes sous de prudents pseudonymes,
comme l’avait fait entendre Henri Le Fauconnier à Amsterdam en
1919.
Ainsi
tous les convertis à l’unanimisme romainsien, ceux d’un
certain talent, bien sûr, prirent figure de poètes de l’Abbaye,
sans qu’on spécifiât de laquelle il s’agissait ;
la vraie ou celle caricaturale, dont Mercereau en fit le procès, celle
dont l’éthique originelle était défigurée
et qui, sous l’impulsion de la politique doctrinale de Jules Romains
voulait voiturer, à des fins sociales assez particulières une
rhétorique raboteuse, terre à terre, anti symboliste, anti romantique,
commandée par les commodités d’une dialectique du discursif,
où le sens de l’expression se trouvait aliéné par
une lourde macération intellectuelle.
Duhamel,
qui ne tarissait pas de louanges dithyrambiques à l’adresse de
Jules Romains, - à cette époque ils s’encensaient mutuellement,
faisant tandem, par un habile accord - écrivait en 1910 : « Un
poète prophétique, Jules Romain, nous est né et nous
invite par l’unanimisme, à la méditation qui donne la
connaissance des dieux et de soi-même ».
Le même Duhamel devait écrire en 1912, une fois assurée
sa position littéraire : « J’avoue pour mon
compte rechercher l’isolement et ne retirer des aventures unanimistes
que méfiance et regret, ou dégoût ». Lorsque Duhamel entra comme critique littéraire
au Mercure de France (1913) « Ce même Mercure, affirmait
Mercereau, pour lequel il avait peu de temps auparavant, luit fit signer
un engagement de boycott, pour des raisons faciles à deviner, - et
que seul le poète Paul Castiaux refusa de signer, ce que lui valut
d’être traité de fourbe - Duhamel donna l’exemple
d’un écrivain qui entre chez les aînés pour y assassiner
les nouveaux venus, qui n’étaient pas dans ses vues et ne faisaient
pas partie de ses amis, - le mot assassiner est d’Apollinaire, qui projetait
alors d’écrire un livre « Les Poètes Assassinés »
et qui devait se concrétiser dans son roman « Le Poète
Assassiné ». Ainsi, Paul Castiaux, Henri-Martin Barzun,
Paul Dermée, Guillaume Apollinaire, Léon Deubel , moi-même
et bien d’autres, chacun eut, plus au moins catégoriquement,
son coup de poignard dans le dos ».
Lorsque paru Alcools d’Apollinaire en 1913, Duhamel dans sa chronique
du Mercure, écrivit un article fort dur, fielleux, dont voici les lignes
principales : « Rien ne fait plus penser à une boutique
que ce recueil de vers publié par Guillaume Apollinaire ... Je dis
boutique de brocanteur parce qu’il est venu échouer dans ce taudis
une foule d’objets hétéroclites, dont certains ont de
la valeur, mais dont aucun n’est le produit de l’industrie du
marchand même. C’est là une des caractéristiques
de la brocante : elle revend, elle ne fabrique pas... il s’est
donne comme tâche de faire le trust de tous les défaut des défuntes
écoles littéraires ... donnait par trop l’impression
de hanter les bibliothèque, de n’écrire que seul les livres ; ; ;Mais,
ce qui lui appartient en propre, c’est ce cosmopolitisme bariolé,
que l’ on peut abhorre, mais dont on doit reconnaître la saveur ».
Or, par de là l’œuvre
elle-même, Duhamel attaquait l’homme : « Une
truculence et étourdissante variété tient lieu d’art
dans l’assemblage des objets . C’est à peine si, par
le trou de la serrure d’une chambre miteuse on perçoit le regard
ironique et candide du marchand, qui tient à la fois du juif levantin,
de l’américain du sud, du gentilhomme polonais et du faquin ».
Cette critique révélait chez Duhamel un esprit étroit,
un parti pris manifeste, dont l’hostilité partisane, où
sous l’apparence d’une sincérité sinueuse cachait
le bourgeois inféodé aux traditions littéraires, défenseur
d’un ordre poétique courant sur rails et par surcroît un
xénophobe, un raciste, hostile à tout cosmopolitisme, qu’il
accusait d’être le foyer révolutionnaire de la juiverie
internationale.
Apollinaire outré par
de pareilles injures, voulut
adresser ses témoins à Duhamel . Ce fut André Billy
qui fit des pieds et des mains pour que cette rencontre n’eut pas lieu.
Mais Apollinaire reçut bien d’autres méchancetés
de la part d’amis de Duhamel. IL fut traité de juif converti
(Urbain Gohin), de saltimbanque, de chantre des digestions difficiles, de cube fait homme(A. Rette) et tant d’autres gentillesses de la
part de ceux qui voulaient le discréditer.
Le
poète Nicolas Beauduin, directeur de la Vie Des Lettres , l’une
des importantes revues d’avant-garde, qu’il fonda en 1913, et
qui fut l’un des collaborateur le la revue Créer, lors d’une
visite que je lui fis en 1923 à Neuilly, où nous vînmes
à parler d’Apollinaire et de la perfidie de ses détracteurs,
me confia que les critiques les plus acerbes, les attaques les plus virulentes,
les sous entendus perfides et compromettants n’avaient point épargné
Apollinaire, surtout de la part de détenteurs de la vérité
et de l’évangile unanimiste. Beauduin me confirma aussi que ni
lui, ni Hertz, ni Ryner, ni Castiaux,, Cendrars, Reverdy, Jacob, Salmon, Dermée
et j’en passe ne furent épargnés. Il me dit que le cubisme,
le simultanéisme et le futurisme et mon synoptisme polyplan furent
pris en haine aveugle, chauvine. Au printemps de 1914, un soir, sortant de
chez la baronne Brault, lui et Apollinaire descendirent le pont Mirabeau.
Apollinaire paraissait morose et il avait perdu sa loquacité coutumière,
lui dit tout à trac qu’il avait vu dans le Journal un article
fort méchant à son égard et où on le traitait
de gros-claude de sa génération. « Cette
article , ajouta-t-il, était signé par les initiés J.
R. « Serait-ce Jean Royère ou bien Jules Romains ? »
demanda-t-il perplexe. « Mais c’est Jules Romains »
s’exclama Beauduin, qui en était averti par Henry Hertz. « En
est tu sûr ? » s’écria Apollinaire en le
tirant par le revers du veston, le regard dur.
Beauduin
lui confirma son affirmation en lui disant que Jean Royère était
un de leurs amis, et qu’il se portait garant de son admiration à
l’égard de lui, Apollinaire. « Dans ce cas, reprit
Apollinaire, je me vois obligé de demander des comptes à Romains,
et je vais de ce pas me renseigner à la rédaction du Journal ».
Beauduin lui conseilla d’être raisonnable , de ne pas s’embarquer
dans un telle aventure, de ne pas se frotter à la mafia unanimiste,
car elle avait des ramifications profondes, occultes et qu’il risquait
fort de se battre avec des moulins à vent. Le conseilla aussi de répondre
par le plus intelligent des mépris, le silence, et de continuer son
œuvre. « Oui, sans doute, répondit Apollinaire, mais
crois moi que c’est dur à avaler et je saurai prendre ma revanche ».
Apollinaire, prit sa revanche
en 1915, où dans une série de portraits littéraires qu’il
donnait au Journal, sous le titre Figure D’aujourd’hui, qu’il
envoyait du front de Champagne, et où d’un burin dur et agressif,
il rendit à Jules Romain la monnaie de sa pièce.
En
1908 en rencontrant à Amsterdam Gérard Welch, l’auteur
de la célèbre Anthologie Des Poètes Français Contemporains,
qui parut en cinq volumes chez Delagrave, et dont le succès fut considérable,
je lui fis part de mon étonnement en constatant que dans son supplément
et les additions de l’un des derniers volumes, parus en 1927, les poètes
de l’Abbaye de Créteil avaient été oubliés,
ainsi qu’Apollinaire et d’autre poètes nouveaux, ce qui
me paressait impardonnable. Voici ce qu’il me répondit :
« Débordé par l’énormité de
ma tâche et la complexité
des renseignement, je me suis adressé à Mlle Adrienne Monnier,
de la librairie de l’Odéon. Elle m’aida dans la mesure
du possible, puis me conseilla d’aller voir Jules Romains et George
Duhamel, qui me dressèrent une liste de noms. Je ne suis donc pour
rien dans les oublis que vous me reprochez et j’en suis navré,
croyez-moi ». Alors, on comprend, inutile d’insister. Les
sources d’information étaient bien partielles,
car il paraît impensable qu’un professeur agrégé
de littérature française, de souche et de culture franco-néerlandaise,
dont l’impartialité était pour le moins discutable, ait
pu ignorer les poètes de l’Abbaye de Créteil, et par surcroît
de grands noms comme Apollinaire, Max Jacob, Cendrars, Claudel, Marcel Schwob,
si ce n’est par des omissions volontaires, un parti pris obligé,
commandé par une coterie, dont Gérard Welch s’était
fait complice en se fiant à de pareils guides. Il reste à noter
que l’unanimisme romainsien y figurait amplement commenté dans
l’un des suppléments de l’anthologie de Welch, composé
en 1914, mais qui ne parut qu’en 1916.
Pour
en finir avec l’unanimisme et l’Abbaye de Créteil, je citerai
de l’agrégé Jean Hytier, un ancien élève
de Romains, du lycée de Laon, ces lignes extraites de son ouvrage Techniques
Modernes Du Vers Française, paru aux Presses Universitaires en 1923 : « Pas
plus qu’Abbaye ne doit pas être confondue avec l’unanimisme,
Abbaye et unanimisme ne doivent être confondus avec technique classique
du vers ». Puis en citant l’Abbaye de Créteil il poursuit : « Si
on devine la belle cohésion morale qui cimentait le groupe, on voit
moins qu’il en soit sortie une esthétique commune et encore moins
l’unanimisme ». Puis il fait encore cette objection : « Je
doute fort que Jules Romains et Chennevière aient fait partager dans
les environs de 1911 (Nouvelle Abbaye) à Vildrac, Arcos et Mercereau
leur propre vision des groupes qui est strictement de l’unanimisme,
pas plus qu’ils ne les convainquirent de se constituer en école »
Cette
attestation suffirait à détruire le mythe d’une Abbaye
unanimiste, comme on l’écrit dans un tas d’ouvrages qui
traitent d’une mesure désinvolte l’histoire littéraire
du début de ce siècle. Tant de divergences de vues nous instruisent
sur l’ambiguïté et la partialité de jugements à
la grosse, dont usent certains critiques historiens de la littérature.
Il est vrai que les mythes procèdent toujours d’un but, discutable
ou non, mais ce qui paraît quelque peu probable, c’est que l’exemple
phalanstérien de Créteil a du avoir une certaine influence sur
la pensée romainsienne qui, par des voies abstraites, a certes contribué
à aider le mûrissement de son idée et en précipiter
l’éclosion et les effets, mais sur un plan psychologique et philosophique
tout à fait différent.
Dans
le combat que menaient les faux modernistes contre les poètes barbares,
sous l’étiquette classique, pour ménager la sacro-sainte tradition vermoulue qu’ils
couvraient d’un mauvais vernis de jeunesse, les dirigeants du mouvement
eurent l’habilité sournoise d’éliminer systématiquement
des catalogues des libraires inféodés au mouvement unanimiste,
sous la férule de la librairie de l’Odéon, d’Adrienne
Monnier, - dont la boutique était le saint des saints de la mystique
du Dieu-Groupe -, le nom où et les ouvrages de Barzun comme de Mercereau
et d’Arcos ; de même sous l’impulsion de Duhamel, ceux
des anciens adhérents à L’Abbaye de Créteil d’appartenance
juive comme Marcel Schwob, André Spire, Jean-Richard Bloch, et un sympatisant
à l’idéologie hébraïque comme Edouard Dujardin.
L’HOMME MERCEREAU
La
deuxième partie de ce livre tire sa substance d’un reportage
que je fis en1926 sur l’homme Mercereau, destiné au Journal Littéraire
de Paul Levy. Il devait paraître plus tard largement développé,
en volume, chez Eugène Figuière, sous le titre Dialogues
sans frein avec l’homme Mercereau. Or, Paul Levy devait brusquement cesser la publication
de son journal pour des raisons impérieuses d’ordre financier.
Quant à Eugène Figuière, il se vit obligé de ralentir
le rythme de ses publications, menacé par la concurrence de nouveaux
éditeurs mieux nantis, et aussi dans la crainte de s’engager
dans une opération hasardeuse, d’une rentabilité hypothétique,
en raison des courants d’idées de la presse de l’époque.
Comme Figuières tirait ses promesses en longueur, agacé par
ses atermoiements, et finalement irrité, je retirais mon manuscrit.
Il resta en instance pendant de nombreuses années dans mes cartons.
Trop absorbé par mes activités, je me promettais quand même
un jour d’intercaler mon manuscrit dans l’ouvrage que je projetais
d’écrire sur l’Abbaye de Créteil, en hommage aux
deux poètes et écrivains sacrifiés : Alexandre Mercereau
et Henri-Martin Barzun.
DIALOGUES SANS FREINS AVEC
L’HOMME MERCEREAU
En
juin 1925, je me rendis chez le poète et écrivain Alexandre
Mercereau, accompagné d’un ami sténographe, au 88,boulevard
du Port Royal.
Une
abondante correspondance concernant l’Abbaye de Créteil avait
cimenté notre amitié. C’était la première
fois que nous nous rencontrions. Je me trouvais donc en présence de
l’homme Mercereau, dont le physique m’était approximativement
connu par certaines photos parues dans la presse. C’était un
bel homme mince, au visage émacié, les lèvres fines qu’ombrageait
une légère moustache, un front haut, des yeux qui exprimaient
un corps ardent, un esprit ascétique. A première vue, il avait
l’aspect d’un clergyman, le regard scrutateur, perçant,
malgré son air timide, réservé. Tout dénotait
chez lui le penseur, le rêveur, le moraliste qui devait avoir eu une
ascendance pénétrante et féconde sur ses camarades du
phalanstère de Créteil. Nous en vînmes vite à parler
de l’Abbaye. Je lui posai cette première question : « Aujourd’hui
que vous pouvez réfléchir à froid, sans passion, à
quoi attribuez-vous, dans ses éléments essentiels, l’échec
du phalanstère de Créteil ? Est-il dû en partie à
la conjoncture d’une campagne de presse sournoise, sur le tard, de confrères
jaloux, médisants, à bout de ressources, se servant
de motifs politiques invraisemblables ?Ce sujet vous l’avez
à peine effleuré dans votre article paru dans Créer en
1923 ; ou bien attribuez-vous cet échec au fléchissement
de la conduite morale d’une partie de l’équipe de Créteil,
de la brusque contagion d’un pessimisme amer, dû à des
circonstances malheureuses, imprévues, d’événements
de tous ordres, dont la soudaineté avait révélé
la faiblesse d’une structure idéologique comme la votre, s’émiettant
par érosion devant la dualité oscillante de la transcendance
et de l’efficace, de la pensée et de l’action, du pourquoi
et du comment, de l’être ou ne pas être ?
MERCEREAU : Vous me posez
là des questions qui ont été longtemps douloureuses pour
moi. Or, contrairement à ce que vous pouvez penser, sur ce sujet là
ma pensée n’est pas refroidie. Bien au contraire. Mais si elle
n’en est pas restée au stade aigu, elle s’est quelque peu
amenuisée, tout en me servant de dissolvant pour tout prétexte
d’exaspération, de rancune, de remords desséchant. A l’Abbaye
nous n’étions pas optimistes au point de croire que nous réussirions
du premier coup la réalisation parfaite de la communauté phalanstérienne
que nous venions d’instaurer pour affirmer notre idéal artistique
et les principes individualistes et humanitaires, pour lesquels nous nous
crûmes indissolublement liés. Mais hélas ! au bout
d’un an nous dûmes nous rendre à l’évidence
que nous étions inférieurs à l’œuvre que nous
venions d’ébaucher avec enthousiasme, ne possédant pas
les perfections morales qu’elle exigeait de nous tous. Ainsi, les premières
difficultés financières que nous rencontrâmes sur notre
chemin, devaient provoquer parmi nos compagnons une triste débandade,
que seul Gleizes, Linard et moi - peut-être étions-nous les moins
contaminés par la peur du désastre - tentâmes de circonscrire
en luttant jusqu'à la dernière minute, souffrant mille privations,
pour défendre notre foi en la communauté de Créteil contre
la conspiration matérialiste d’une société dévorante,
s’acharnant à notre perte, nous qui ne rêvions que d’amour
et de fraternité. Notre grand tort, au départ, fut d’écouter
Vildrac, négligeant toute activité agricole, comme je le préconisait
en 1905, en nous consacrant en partie à un modeste jardinage, maladroits
et mal conseillé, en marge de nos travaux d’imprimerie et ceux
de notre activité artistique, littéraire et éditoriale.
Certes, nous fûmes maladroits, comme devait l’avouer Arcos plus
tard, car nous manquions des fonds nécessaires - notre cher Barzun
avait engagé tout l’argent qu’il possédait pour
notre mise en route - et il nous en fallait malgré tout
pour assurer un rendement honorable à notre entreprise. Nous agîmes
ainsi en dilettantes, persuadés que des secours nous viendraient de
l’extérieur. Malgré quelque réussite, nous restâmes
toujours entravés, mais par contre vaillamment résolus à
durer jusqu’au bout de nos forces. Et, malgré l’esprit
ardent qui pourvoyait à nos insuffisances, nous ne sûmes lutter
contre la meute aboyante des mauvais frères qui, avertis de nos faiblesses,
jugèrent le moment favorable pour nous harceler et précipiter
notre chute. Tout le reste vous le savez aussi bien que moi ».
AP. : « Voulez-vous
me citer dans l’ordre, le composantes principales sur lesquelles s’appuyait
votre expérience phalanstérienne ?
M : « Pour
notre part, et en particulier pour l’ami Gleizes et moi, c’était :
la tolérance respectueuse et bienveillante pour ceux qui ne pensaient
pas comme nous ; mais l’intolérance la plus intransigeante
et le plus profond mépris pour toutes les formes d’hypocrisie
fusent-elles individuelles, sociales, politiques ou religieuses. La recherche
du bonheur dans la notion du bien, de la liberté, de l’équité
et de la fraternité universelle. Se bien connaître soi-même
pour mieux apprendre à aimer. Edifier notre monde de bien-être
sur le bien-être de tous. Rejeter tout ce qui est violence, agressivité,
menaçant l’intégralité du comportement de l’individu
libre. Travailler avec la conception que le travail est une délivrance
morale, dont le but commun est d’assimiler cet acte à celui d’une
communauté universelle, dont le seul et vrai profit est celui de la
possession du monde libre pour la joie d’être et de devenir. Ne
viser plus haut que soi même seulement pour tenter de s’identifier,
au mieux, avec les hommes sages, clairvoyants, qui ont souffert pour l’humanité
en glorieux martyrs de l’esprit. Etre des écrivains, des poètes,
des artistes libres, dans le noble sens du mot, ouvrant en marge de luttes
sordides des arènes sociales, politiques et littéraires où
la dignité compte peu et où les lutteurs sont des hommes à
gage pour les surenchères spectaculaires, dont les profits sont inavoués.
Ne penser que sur le plan éthique qu’à l’individu
ou qu’à l’humanité. Etre un groupe d’hommes
honnêtes, intelligents et travailleurs mais sans pour cela devenir un
groupe contre d’autres groupes, des hommes contre d’autres hommes.
Ainsi nous pensions que la liberté des uns était souvent la
traduction de ce que les autres pensent tout bas. Et par dessus tout, nous
voulions déshonorer la guerre, toute les guerres, nationalistes ou
révolutionnaires, coloniales ou religieuses, où chaque individu
est ravalé au rang d’une brute, qui tient autant du héros
que de la canaille, de l’assassin, et qu’on couvre d’honneurs
s’il appartient aux armées du pays vainqueur ».
A.P. : «
Le quotient intellectuel humanitaire était alors la dominante à
l’Abbaye de Créteil. Mais vous aviez donné aussi une dimension
plus humaine à votre existence de poètes créateurs, d’artistes
et d’artisans individualistes - quels sont les penseurs et les artistes
qui ne le sont pas - Cherchant à réconcilier individualisme
et altruisme, ce qui voulait dire que tout en vous sentant privilégiés
par votre état moral libertaire, vous ne perdiez pas le contact avec
vos semblables, qui vivaient dans un piétinement angoissé de
leur condition humaine, pour des lendemains sans pain ! »
M : « Oui,
certes, nous étions conscients que bien des énergies morales
et créatrices étaient gâchées par les âpres
soucis d’une vie fébrile, désordonnées, dissolvantes
qu’ils menaient et croyaient compenser en s’adonnant aux drogues
et à l’alcool, ce dont nous nous employions au mieux à
chercher de les en détourner, leur démontrant le spectacle de
la déchéance morale et physique, de la sécheresse spirituelle
qui les attendait dans un proche avenir.
Ainsi, on comprend fort bien
que la pureté morale dans le mode d’existence qu’avaient
choisi les compagnons de l’Abbaye de Créteil a pu devenir une
cible facile pour les ennemis de ces sortes de communauté, dont l’incorruptibilité
exemplaire de leur manière de penser et d’agir devait fortement
irriter l’esprit de corruption des mercenaires des lettres. Comment
s’étonner alors que l’Abbaye ait pu soulever tant d’ingratitudes,
de calomnies, d’hostilités, puisqu’elle ne marchait pas
dans les sentiers battus et dont les impératifs catégoriques
étaient amour et liberté ».
« Pour en finir
avec l’Abbaye de Créteil et sa faillite, je dois vous avouer
qu’à ses débuts nous affichions une noble indifférence
aux problèmes d’une réussite matérielle ;
nous agissions sans ménagement : ni compromis, ni affirmations
absolutistes, ni tam-tam publicitaire impératif. Nous n’avions
qu’une hâte, la mise en pratique de notre idéal fraternel,
notre amour de la liberté individuelle et professionnelle. Nous fonçâmes
ainsi vers l’inconnu, pensant vite d’appréhender avec la
pureté de notre élan sans calcul positiviste, ni matérialiste,
avec la confiance absolue dans notre quête de l’humain, du possible,
du transcendant »
A.P. : « Et
ce fut votre perte ».
M: « Non. Le mot
n’est pas tout à fait exact pour ce qui concerne du moins la
minorité de notre groupe,
car, pour Gleizes et moi, nous acquîmes la certitude que notre utopie
fraternaliste communautaire n’était en somme qu’un rêve
de liberté où l’individualisme jouait faux dans une communauté
primaire comme la notre. On ne se croit libre que lorsqu’on se veut
libre de pouvoir l’être. C’est un cas de différenciation
philosophique. Mais dès que l’intellect intervient, le pessimisme
s’installe aussi vite. En confrontation avec notre conscience individuelle,
nous comprîmes que nous devions nous plier à quelques certitudes,
exigences, règles, nécessités, des tendances instinctives
qui régissaient secrètement notre moi profond. Par contre, nous
avions pu nous rendre compte que ce ne sont pas toujours les révoltés
les plus acharnés qui ont le moindre sens de la liberté des
autres et de l’équité humanitariste. Il est triste de
penser que toute coopération aliène une certaine forme d’individualité ;
car l’individualisme représente l’aspect suprême
de l’homme total en confrontation avec ses semblables, par ordre d’affinités
avec les tendances biologiques d’un groupe particulier d’individus
et sans que s’en détériore l’harmonie par l’aspect
trivial d’une compréhension concertée, basée uniquement
sur des accords de principes. C’est par un choix des plus stricts et
des plus judicieux des individualités requises, pour une pareille conjecture,
que devait s’opérer la coopération communautaire dans
un idéal commun. Mais ce ne fut pas, hélas ! notre cas,
car, emportés par un enthousiasme aveugle, nous ne sûmes pas
assez tôt déceler les instincts égoïstes qui sommeillaient
chez certains de nos camarades, et qui se réveillèrent brutalement
le jour où nous fûmes assaillis par des difficultés de
toutes sortes. Ainsi, nous fûmes trompés par les finalités
psychologiques du collectif, et les conflits irrémédiables qu’ils
génèrent. Ce fut là le principal sujet de nos longues
méditations, lorsque Gleizes et moi, et ce brave Linard, le typographe,
étions restés les derniers habitants affamés de la communauté
de Créteil. Malgré les spéculations philosophiques quelque
peu pessimistes de nos entretiens en tant que naufragés de l’idéal,
sur l’épave de nos rêves à la dérive, rien
ne pouvait nous empêcher de garder en veilleuse notre foi et, pour ma
part, de nourrir l’espoir d’une résurrection de l’esprit
de l’Abbaye dans un éventuel regroupement parisien. Vous en connaissez
la pénible issue et mon amère déception, vous qui avez
été le promoteur de mes confessions, dans l’article que
j’ai écrit pour vous dans Créer. Quant à ce cher
Gleizes, il n’en devait pas moins poursuivre son rêve phalanstérien,
envers et contre tous, car il m’annonçait un jour, l’œil
illuminé de joie, qu’il allait fonder à Sablons, dans
l’Isère, dans un petit domaine au bord du Rhône qu’il
venait d’acheter, le phalanstère de Moly Sabata, foyer de régénération
par l’artisanat et l’agriculture, qui serait un groupement libre
d’artistes et d’artisans dont l’impératif communautaire
serait Vivre par la Terre, le Cœur et l’Esprit. Comme je le félicitais chaudement et formulais
des voeux ardents de réussite, Gleizes me répondit : « De
ta part je crois à la sincérité de tes souhaits, mais
il n’en a pas été de même de nos anciens compagnons,
dont les railleries et les sous-entendus ironiques
ne m’ont pas été épargnés et notamment
du sceptique Duhamel. »
A.P. : « Faut-il
considérer l’esprit phalanstérien comme une forme d’évasion
totale, d’impératifs contradictoires et de remous dangereux d’une
société instable, et comme le préconisait Tolstoï
dans ses écrits, une forme de refus passif et absolu de toute obédience
à un Etat protecteur des privilèges iniques, et jusqu’au
refus militaire ».
M: « Evasion, oui,
disons plutôt mode d’assainissement de l’esprit libertaire
et selon la vocation d’être
soi, de vivre intégralement dans son corps et son esprit, travaillant
librement avec ses muscles et sa matière grise, dans l’espoir
d’une future Rédemption, dans une société rénovée,
équitable, affranchie de tous les dogmatisme philosophiques, politiques,
militaires, religieux, et de toutes les odieuses raisons d’Etat. Et
je pense à ce qu’écrivait Stirner : « en
tant qu’homme tu n’as rien de commun avec personne, mais aussi
plus rien d’inconciliable ni d’hostile ».
A.P. : « En
réalité, nous nous essoufflons à courir après
une liberté fluide, miroitante, que nous pensons pouvoir harmoniser
sentimentalement avec un environnement humain, organique, choisi particulièrement,
mais qu’on devine ondoyant et changeant comme l’est toute nature
humaine ».
M: « Mais cette
liberté, cette évasion n’est en somme qu’une quête
du bonheur d’être, je dirais même un combat de notre conscience,
qui soulève des difficultés nouvelles chaque jour, des problèmes
nouveaux. Nous sommes d’autre part et malgré tout, trop prédisposés
à la contamination par toutes sortes de propagandes, qui limitent notre
liberté, détériorent notre conscience,
dénaturent notre libre arbitre. Ainsi tous ceux qui expérimentent
une vie en communauté, en phalanstère, ces soi-disant traqueurs
d’idéal accusés d’être des avortons sociaux,
des théoriciens de l’abstraction, mais qui sont en réalité
des hommes vrais, qui tentent avec une volonté lucide d’aborder
un nouveau champ d’action dans la mutation sociale, en dépensant
leur énergie morale avec un courage infatigable, pour penser et vivre
et donner un sens au mot humanité. Celle-ci serait la synthèse
des vouloir culturels, économiques et sociaux, où chaque
individu serait considéré et respecté comme une entité
inaliénable, mais dont le commun dénominateur social indispensable
serait celui d’une lucide fraternité où devrait agir la
concurrence - émulation pour le bonheur de tous dans un univers sans
frontières, exempt de toute pollution de taches criminelles, de massacres
guerriers. Quelle utopie : devez-vous penser, n’est-ce-pas ?
Comme
j’esquissait un geste de dénégation qui fit légèrement
sourire Mercereau, il poursuivit : «N’oublions pas que de
nombreuses utopies scientifiques, qui ont péniblement cheminé
à travers l’histoire, ont fini un jour par engendrer des vérité
nouvelles, des évidences qui, pour les esprits retardataires, avaient
paru sans signification ni emploi. Quant à celles sociales et philosophiques,
elles ont ouvert de nombreux champs de conscience, qui ont permis et permettront
de prendre possession de nouvelles formes de vie et de pensée. Applaudissons
Anatole France qui a osé écrire que l’utopie est le principe
de tout progrès.
A.P. : « Vous
venez de parler de certaines vérités, celles extérieures,
celles sociales et politiques, qui ne sont , le plus souvent, que des
vérité postiches, qu’on utilise selon les circonstances,
les événements d’une époque, les besoins de la
propagande, les nécessités de l’heure, de l’instant
même Je sais que ces vérités là vous effleurent
à peine, sachant combien est pure votre volonté de conscience.
Mais ce qui vous touche le plus ce sont les vérités psychologiques,
les vérité profondes, irréfutables, et celles-là
agissent comme des abrasifs sur les consciences élastiques, dont le
moi est peu reluisant, et que toute pureté morale, comme la votre,
gêne et humilie. Ce fut le cas, sans nul doute, pour quelques uns de
vos compagnons de l’Abbaye de Paris !
M: « Puisque vous
y revenez à cette Abbaye, je tiens à vous affirmer que c’est
à Créteil que j’ai vécu le début de notre
vie phalanstérienne, les plus nobles heures de ma vie, et les plus
exaltantes ».
A.P. : « Ainsi,
si on devait rééditer la brochure sur l’Abbaye parue chez
Figuière, reproduisant l’article de Créer, pensez - vous
devoir ajouter ou retrancher certains paragraphes ? ».
M ; : « Y
ajouter, ça oui. Retrancher non. J’ai voulu, en rédigeant
mon article sur Créer, dire toute la vérité, la vérité
bête, la vérité triste, comme l’exprimait l’ami
Peguy. Et je me demande qui peut me démentir sans mentir. Je n’ai
dénoncé les cas extrêmes, à titre préventif
contre toute contrefaçon possible. N’est-il pas bon quelquefois
de faire des injections de franche vérité pour permettre d’assainir
certaines plaies morales ? Or, je me demande aujourd’hui s’il
était charitable de ma part de m‘en prendre davantage aux mêmes
malades plutôt qu’au mal qui les étreint »
Je
devinais un voile de tristesse dans le regard de Mercereau ? C’était
un sage par vocation, mais un grand émotif par tempérament.
Je le savais capable de pardonner certains abandons, certaines lâchetés,
certaines offenses, mais irréductible lorsqu’il s’agissait
d’hypocrisie et de mensonges. Si Mercereau croyait en l’homme,
je devinais que dans son fort intérieur il croyait peu aux hommes.
La notion de l’homme avait pour lui un sens mystique, quant à
celle des hommes en général et ce qu’on ose appeler l’humanité,
Mercereau devait se sentir incapable d’en saisir les finalités
morales et spirituelles, car le primat de la raison sur l’instinct y
est souvent peu respecté. C’est ce qui rendait sa démarche
intellectuelle hésitante, douloureuse même, et justifiait son
parti pris d’isolement prudent, qui le faisait accuser d’être
un individualiste perverti par un pessimisme social, ou bien un anarchiste,
dans le mauvais sens du terme, prônant un idéalisme exaspéré
et fou, de prôner un réalisme oppressif et impitoyable, alors
qu’en réalité, l’individualisme philosophique de
Mercereau était une forme de révolte d’essence chrétienne,
impliquant le sentiment de justice comme règle et comme morale, dont
Tolstoï, en quelque sorte, lui servait de modèle. Mercereau aimait
à se classer dans la famille des irréductibles, des individualistes,
s’apparentant à ceux qu’on appelait avec une marque de
mépris, les vagabonds, les gueux, tous ceux en particulier qui étaient
par vocation, avec une juste fierté, une humanité bien supérieure
à tous ces esclaves du commerce et de l’industrie, bien ou mal
payés.
A.P. : « Comment
expliquez-vous la présence du comte Robert de Montesquiou-Fezensac
parmi les familiers de l’Abbaye de Créteil et parmi les auteurs
édités par cette firme, lorsqu’on réfléchit
au goût excessif du comte pour les bibelots verbaux les plus rares et,
dont la dominante de l’esprit créateur était celle d’un
pur symbolisme mallarméen et d’un baroquisme précieux
et aristocratique ».
M: « C’est
très clair. D’une part à cause de son grand cœur,
son esprit d’entraide artistique et sa solide amitié pour l’Abbaye,
qu’il défendit jusqu’au bout courageusement. D’autre
part, son attitude de défenseur d’un groupe phalanstérien
comme le notre était dicté, sans nul doute, par une manière
de défi contre la société aristocratique parisienne,
qu’il aimait rabrouer, scandaliser par d’originales excentricités,
faisant des entorses à la hiérarchie des valeurs de caste non
sans malice et avec un humour qui lui était particulier. Par contre,
s’il se faisait imprimer chez nous et sous notre firme, c’était
pour réaliser une substantielle économie, car nos prix d’impression
étaient des plus modérés, et les finances du comte pas
souvent à la hauteur de ses ambitions. Mais cela ne devait pas signifier
la moindre adhésion de notre part aux concepts esthétiques de
ceux qui nous confiaient leurs manuscrits à imprimer, dont nous n’apprécions
dans leur mode de création que le côté sincère,
généreux et enthousiaste, où l’homme vrai, celui
allongé dans l’universalité des choses, devait être
l’objet principal de leur inspiration ».
AP. : « Quelles
étaient vos lectures favorites pendant vos heures de loisir à
l’Abbaye de Créteil ? J’entends celles des penseurs,
de philosophes, de critiques d’art qui devaient alimenter en particulier
vos sujets de conversation le soir dans le parc ? ».
M: « Elles furent
assez nombreuses. Nous lisions et commentions souvent celles d’Epicure
et de Platon, de Rousseau, Diderot, Schopenauer, Sait-Simon, Fourier, Proudhon,
Nietzsche, Marx, Michelet, Comte, Renan, Ribot, Renouvier, Jaures, Bergson,
et Durkeim. Mais John Ruskin retenait particulièrement notre attention ;
celle de Gleizes, Barzun et moi, surtout lorsqu’il affirmait que :
la seule richesse c’est la vie, la vie avec toutes ses facultés
d’amour, de joie et d’admiration. Et Lorsqu’il réclamait
pour l’ouvrier le droit à la vie, à l’aisance, au
loisir, à la beauté, à la connaissance, tandis qu’il
n’était en réalité qu’un outil à fabriquer
de la richesse patriotique, un esclave de la machine, au lieu de respirer
la santé et la joie, de se sentir un producteur respecté, conscient
du rôle qu’il joue dans la société et non forcé
d’accepter un salaire de misère, livré à toute
sorte d’abus, d’injustice, ne servant qu’à l’accumulation
d’énormes capitaux, alors qu’il représente la véritable
force motrice de tant de richesse. Mais ce que nous reprochions à Ruskin
c’était son peu de respect de l’individualisme et la trop
lourde ascendance qu’il donnait à l’état et à
celle de la société sur l’individu, où il se montrait
ainsi en contradiction avec l’essence même du socialisme. Par
contre, il avait des velléités phalanstériennes à
la Fourier, fort sympathiques, comme le témoignait sa fameuse fondation
de la Compagnie de Saint George, mais où le caractère monastique
et religieux étaient des plus apparent. D’autre part Ruskin,
qui fut un amant de la nature et un des plus fervents, un des plus hostiles
à la limitation esthétique, fut le principal instigateur du
mouvement impressionniste, que lui suggéra l’œuvre de Turner
- cela on tend trop souvent à l’oublier -. Et il y avait encore
Renouvier avec son livre Le Personnalisme. Sa confiance en l’objectivité
de la recherche, son idéal universitaire, son individualisme raisonné,
son réalisme scientifique, en tant que philosophe - vivant en marge
de toute carrière philosophique - attirait notre sympathie.
Il était vite devenu un de nos auteurs préférés,
et fut l’objet de nos discussions les plus passionnées ;
Il en fut ainsi lorsque nous lûmes que l’homme de justice subordonne
la passion à la raison, ce qui doit paraître triste, si son cœur
est froid, mais qui paraîtra sublime si lui aussi sait aimer. Et encore
lorsqu’il affirmait qu’en admettant l’hypothèse de
la liberté, c’était reconnaître l’efficacité
créatrice de l’effort, mais la connaissance de l’esprit
intervenant, tout principe de contradiction pouvait être accepté
ou rejeté. Il y avait aussi et surtout les écrits du grand Tolstoï
- que j’ai vu à Yasnaie Poliana en 1907 avant mon retour en France
- . De ce demi frère de Nietzsche, mais dont la doctrine de non résistance
au mal est celle de toujours aimer et donner sans retour ni condition, que
j’exposais à mes camarades, soulevait chez quelques uns d’entre
eux des objections amères, car ils prétendaient que c’était
là une doctrine anti socratique. Mais ce qui rencontrait notre adhésion
unanime c’était Tolstoï lorsqu’il écrivait
dans son livre Qu’est-ce-que l’art : « L’art
est partout. L’art pénètre notre vie ; ce que nous
nommons : art, théâtre, concerts, livres, expositions, n’en
est qu’une infime partie. Notre vie est remplie de manifestations artistiques
de toutes sortes, depuis les jeux d’enfants jusqu’aux offices
religieux... L’art le plus grand est celui qui traduit une conscience
religieuse, mais qui n’a rien à voir avec une doctrine de l’Eglise.
Or, chaque société a une conception religieuse de la vie ;
une conscience religieuse de son temps, de son époque, qui est l’aspiration
au bonheur, à la liberté, réalisée par la fraternité
des peuples. Mais l’art n’est pas un métier, il est l’expression
de sentiments vrais. L’art supprime la violence et seul il peut le faire.
Sa mission est de faire régner la sagesse de l’amour... Peut-être
la science découvrira - t - elle
un jour à l’art un idéal encore plus élevé
et l’art le réalisera. Mais je ne dois pas oublier l’Américain
Emerson, cet apôtre de l’individualisme, et un des plus optimistes,
dont l’acte de foi était la spontanéité, l’acceptation,
la confiance absolue en soi, que Gleizes et moi avions lu dans des revues
comme le Mercure de France et les Cahiers Idéalistes, certains fragments
extraits de son livre Les Forces Eternelles, que le Mercure de France n’édita
en extension qu’en 1919. Je vous avoue que nous en commentions certains
passages avec une intelligence émue, dont le credo nous était
bien souvent familier. Mais je préfère, en accordant un petit
répit à nos efforts de mémoire, - les paragraphes en
sont forts substantiels et longs - de vous le lire dans la remarquable traduction
de Katherine Johnston, et précisément ceux que Gleizes et moi
avions souligné d’un vigoureux trait de crayon.
Mercereau
tire d’un grand tiroir de sa table
un volumineux dossier contenant quelques revues hérissées
de signets rouges qu’il feuillette nerveusement.
« Voilà !
constatez que je ne mens pas. Les paragraphes soulignés en bleu sont
d’Albert Gleizes, ceux en rouge sont de moi. Ecoutez donc ce qu’écrit
Emerson sur l’amitié, la sainte amitié. « Mieux
vaut être une épine dans le côté de son ami que
d’être son écho. La condition que pose toute amitié
supérieure est la capacité de savoir s’en passer... Je
ne veux pas traiter les amitiés délicatement, mais avec le plus
rude courage. Quant elles sont réelles, ce ne sont pas des broderies
de vers ou de givre, mais bien la chose la plus solide que nous connaissions,
car aujourd’hui, après l’expérience de tant d’âges,
que savons nous de la nature de nous même ? L’homme n’a
pas avancé d’un pas vers la solution du problème de sa
destinée. L’humanité entière est sous une même
condamnation de folie. Mais la douce sincérité de la joie et
de la paix que je retire de cette union avec l’âme de mon frère
est semblable à la noix, et toute nature et toute pensée n’en
sont que l’enveloppe et la coquille. Bienheureuse la maison qui abrite
un ami... Il est rare que nous puissions avoir de rapports sincères
avec les hommes dans un âge de mensonge... Un ami est un être
sain qui fait appel non à mon ingéniosité mais à
moi même ; il m’accueille sans me poser de conditions. Un
ami est donc une sorte de paradoxe au sein de la nature. Moi qui seul suis,
moi qui ne voit rien dans l’univers dont je puisse affirmer l’existence
avec autant de certitudes que la mienne, je vois maintenant l’image
de mon être dans toute sa hauteur, sa diversité, sa particularité
reproduite sous une forme différente, de telle sorte qu’un ami
peut bien être considéré comme le chef-d’œuvre
de la nature ». Ecoutez encore ceci : « Nous blâmons
le bourgeois qui fait de l’amitié une commodité, un échange
de dons, de prêts utiles... J’ai le dégoût du nom
de l’amitié pour décorer les unions selon le monde ou
la mode. Je dois préférer la compagnie de laboureurs et d’artisans
à cette amitié soyeuse et parfumée qui célèbre
ses journées de rencontres par un étalage frivole... Il doit
y avoir essentiellement deux avant qu’il ne puisse y avoir essentiellement
un. Que ce soit l’alliance entre deux vastes et formidables natures
se contemplant et se craignant mutuellement avant de reconnaître l’identité
profonde qui les unit sous ces aspects disparates. Celui-là seul qui
est magnanime et digne de cette société, celui-là qui
est certain que bonté et grandeur d’âme sont une richesse » ...
Etes-vous l’ami de la boutonnière de votre ami ou de sa pensée ?
... Protège l’ami comme ton image. Qu’il soit à
jamais pour toi quelque merveilleux ennemi indomptable, sincèrement
respecté, et non une banale commodité bientôt dépassée
et rejetée ».
Mercereau
s’arrête un court instant ; tourne quelques feuillets :
« j’aimerais encore citer d’autres paragraphes
où se caractérise la pensée d’Emerson tout aussi
vibrants que profonds, mais je préfère terminer par cet aphorisme
qui le résume magnifiquement : « Croire à sa
propre pensée, croire que ce qui est vérité pour vous
dans votre cœur le plus intime est aussi la vérité pour
tous les hommes ; c’est là le génie ».
A.P. : « Et
Rémy de Gourmont ? Boudiez-vous le livre et les articles de cet
étonnant prospecteur d’idées, de l’auteur de tant
d’ouvrages de critiques, les philosophies, de physiologie, de littérature
et de poésie, dont les ouvrages les plus remarquables sont sans conteste
Physique de l’Amour, le Chemin de Velours, Culture des Idées,
Problèmes du Style, le Livre des Masques ; de ce penseur, de cet
individualiste dont la diversité, l’originalité, la complexité
et la richesse de sa pensée vous donne la vertige ; de celui qui
a écrit : « Il y a peut être un sentiment nouveau
à créer, celui de l’amour de la vie pour la vie elle même,
abstraction faite des grandes joie qu’elle ne donne pas à tous,
ni peut être à personne ».
M: « Nous ne le
boudions pas, soyez rassuré, Rémy de Gourmont n’avait pas son pareil comme excitateur de
pensée, guide culturel, objecteur de jugements définitifs, compassés,
superficiels, empêcheur de danser en rond dans les foires littéraires.
C’était un individualiste des plus intelligents et des plus sincères.
Nous le lisions beaucoup. Nous aimions son style dix-septième siècle
français, cursif, précis, incisif, et sa fine ironie. Nous avions
fait notre ces maximes : « La contradiction nous donne l’illusion
de la liberté » et « Rien n’est plus difficile
que ce qui paraît facile ». Son article dans le Mercure de
France : Le joujou patriotique, qui le fit chasser de la Bibliothèque
Nationale, nous remplit d’une vive admiration pour son courage, lorsqu’il
affirmait : « La patrie c’est la vie ». Par
ailleurs nous adhérions franchement à ses idées lorsqu’il
parlait du citoyen : « Le caractère fondamental du
citoyen est dans le dévouement, la résignation et la stupidité ;
il exerce principalement ses qualité selon trois fonctions psychologiques,
comme animal reproducteur, comme animal électoral, comme animal contribuable ».
Et encore : « Le mal est l’hostie ordinaire du culte
propitiatoire du devoir du citoyen, dont le sacrifice obligé le force
à s’immoler sur l’autel de la Patrie, content si les grands
citoyens galonnés et bien pourvus, du fond de leur abri lui témoignent
téléphoniquement leur satisfaction
pour sa belle tenue et son courage patriotique ! ».
Et ceci encore lu dans ses Epilogues : « Il n’y a plus
d’orgueil ; les fiertés individuelles se collent en banc
au même rocher ; la drague du pêcheur d’un coup les
arrache et les capture ; un odeur de dictature flotte sur la mer. Là
encore qui oserait choisir entre le sabot du cheval noir et le poing velu
du meneur de foules ? ».
AP. : « Ainsi,
par sa méthode de dissociation des idées Rémy de Gourmont
se faisait capable de disloquer certaines vérités, disons beaucoup
de vérités, d’en limer en surface les cristaux artificiels.
C’est ce qui le poussait à dire : « La vérité,
mot commode, est tyrannique, seul le doute est libérateur »
et c’était là encore une autre sorte de vérité,
une de celles qui dissolvent toute certitude. Je suis persuadé que
la méthode de dissociation des idées, comme la pratiquait Rémy
de Gourmont, - ce relativiste par essence - devait fournir riche matière
à penser aux compagnons du phalanstère de Créteil, qui
devaient se rendre compte de
la vanité et de fragilité de toute affirmation, même scientifiquement
contrôlées ».
M: « Oui, certes.
Mais ce que nous apprécions dans son systèmes de dissociation
des idées, c’est lorsqu’il écrivait : « L’intelligence
capable d’un tel effort et plus au moins, selon le degré et selon
l’abondance et la variété de nos autres dons, une intelligence
créatrice, capable d’imaginer des rapports nouveaux entre les
vieilles idées, les vieilles images traditionnelles en les considérant
une à une, les remaniant, les ordonnant en une multiplicité
d’associations nouvelles ». Mais où Rémy de
Gourmont nous donnait sur les nerfs c’est lorsqu’il prétendait
que la vie n’était, pour lui, qu’un motif à méditation
philosophique, et qu’il préférait la contempler plutôt
que la vivre ; mais tout en affirmant, par ailleurs que la vie est belle
pour ceux qui savent l’embellir. Par contre, dans son roman Un Cœur
Virginal, nous relevions un passage où se décelait l’influence
de Withman, la moins acceptable, à mon avis, de ce grand visionnaire :
« Oh ! avoir l’immoralité de la nature, sa cruauté
et sa beauté ! N’être pas une chose d’intelligence ;
sentir des instincts et violenter le monde plutôt que de ne pas les satisfaire ! ».
Ce qui était en contradiction avec ce qu’il devait - fort justement
- écrire plus tard : « C’est une vérité
que l’homme ne réalise une belle destinée humaine, que
s’il vainc en lui l’animalité naturelle et sont égoïste
cruauté « .
AP. : « Je
me souviens d’avoir lu en guise de préface pour un ouvrage d’Eugène
Relgis, ces lignes de Han Ryner, où il disait à peu près
ceci : «Dans quel pays l’humanité se dégagera-t-elle
d’abord, Pays où Jésus se manifestera sans être
emprisonné, torturé, bafoué, crucifié, et sans
être après sa mort, utilisé par l’impérialisme
militaire, financier et sacerdotal. Pays où saint François d’Assise
ne risque d’avoir parmi ses fils un Elie. Pays où un Tolstoï
pourrait prêcher la non résistance au mal sans contribuer à
déclencher une révolution sanglante. Le nom de ce pays, je puis
l’avouer, s’appelle Utopie. Ce nom, certes, un jour il y aura
changé de sens pour devenir une vérité nouvelle. L’histoire
alors parlera plus clair et sans ambiguïté ». Cette
histoire là ne sera plus écrite avec le sang. Croyez vous que
ce sera possible, et que l’homme pourra être sauvé un jour,
et comment.
M: « Tout est affaire
d’éducation. Mais, hélas ! cette éducation
c’est toujours dans les mains d’une haute bourgeoisie dirigeante,
intellectuelle, qui ne veille qu’au maintien de ses privilèges.
Ainsi ouvrons les livres de classe, ils semblent tous rédigés
par des militaires ou des fabricants de canons. L’histoire y figure
sous l’aspect d’un immense charnier. Toutes les tueries y sont
détaillées, depuis la Bible jusqu'à Napoléon,
qui sacrifia dix millions d’hommes , et celle du 14 -18 qui fut un horrible
massacre. On appuie tant et plus sur l’héroïsme militaire,
mais on glisse sur la valeur des vrais grands hommes de la pensée,
des sciences, des arts, qui dans l’histoire furent les témoins
impuissants, jugulés, meurtris, réduits au silence, bannis ou
assassinés. Seuls ont droit à la glorification ceux qui, par
leurs inventions diaboliques, ont permis les plus grands massacres, devenant
pourtant, de ce fait, coupables d’être les pires ennemis du genre
humain, en aidant les potentats couronnés et leurs complices, les militaires,
à satisfaire leur orgueil coupable, en faisant massacrer hommes et
femmes et enfants sous le couvert des dogmes religieux, ou d’intérêts
dynastiques, économiques ou bien idéologiques ».
A.P. : « Mais
les forces d’amour, l’altruisme qui était en éveil
chez quelques rares privilégiés, aurait dû, par contagion,
se propager dans tous les milieux sociaux sans distinction, de haut en bas
de l’échelle humaine. Or, on se demande pourquoi l’individu
peut-il justifier sa qualité d’homme, se sentir responsable de
l’homme son frère, d’assumer l’homme dans sa plénitude
psychologique et spirituelle, tel qu’on le fait croire concernant les
premiers temps du christianisme,
Est-ce que les hommes sont capables d’être heureux, Sont-ils vraiment
conditionnés pour le bonheur d’être, Cette forme de bonheur
d’être, de relais sentimental, de détente
psychique, n’a du pénétrer dans l’esprit
et dans la conscience des hommes que par le prêche de certains prophètes,
d’illuminés, de mages, être le fruit de l’arbre de
science occulte, qu’on a exploité et qu’on exploite encore
jusqu'à saturation du sens, pour servir de dérivatif à
l’absurde apparence de la vie pour échapper au mal du désespoir
dans le refus d’être, que seule une foi religieuse, au sein d’une
communauté fraternelle pourrait
guérir, avec pour tout viatique l’espoir, suprême étape
d’un devenir hypothétique, mais toujours fuyant, et d’aspiration
à une sécurité, que les faits contredisent à longueur
d’années ».
M: « Hélas,
oui. Mais l’homme est malléable comme l’argile, perméable
aux complexe psychologiques, aux radiations maléfiques - rarement bénéfiques
- d’une culture dirigée, de propagandes insidieuses, masquées
sous un faux humanisme, où l’on confond l’individu dans
la dureté du plus grand nombre, où les préjugés
des diplômes, des valeurs consacrées par la renommée,
bien souvent factice, sont des entraves à la liberté de pensée,
à tout jugement critique indépendant. Mais il faut tenir compte
de la bêtise humaine, celle qu’Ernest Renan taxait d’être
la seule chose au monde qui donne une idée d’infini. Ainsi, dès
son enfance l’homme, au moment le plus délicat de son évolution
mentale, commence à être pressuré ; on lui met le
carcan moral, auquel on l’oblige à s’adapter ; celui
d’une société peu faite pour lui, celle construite par
des législateurs ambitieux, pressés de tirer des fissures d’une
décadence du christianisme originel, les éléments d’une
doctrine de l’automatisation de l’individu pour le rendre malléable
par toutes les contraintes, toutes les soumissions, capable d’activer
par ses muscles et son esprit des forces d’énergie impitoyable
de l’industrie, dont celles abstraites de l’argent en son corollaire,
et cela au nom d’une civilisation qui n’existe pas encore. Le
christianisme fut pourtant à ses début le premier acte de révolte
morale et spirituelle contre des oligarchies redoutables qui réduisaient
en esclavage l’individu et les peuples. Mais à la longue, et
de siècle en siècle il s’anémia, s’altéra,
réduit au renversement de ses propres valeurs morales et spirituelles,
pour devenir à notre époque le complice obligé d’une
mystique du progrès technique et scientifique, soumis aux besoins de
la production intensive, au profit d’une certaine classe sociale, prônant
cyniquement le postulat de l’utilitarisme, de l’économique,
du rationnel du pratique, où l’homme perd le ressort d’une
réaction réfléchie par son esprit et de sa conscience,
le rendant incapable de juger sa propre dégradation., devenu la chose
d’une monstrueuse ruche humaine ».
A.P. : « A
moins qu’un bouleversement total de la structure sociale...
M: « Ne vienne
à ressusciter certains principes chrétiens primordiaux, non
pollués par les trafics de prières et de politique, en instaurant
un régime humain où la notion de progrès ne sera
plus un piège où se fait prendre la naïve crédulité
de la masse d’hommes consentant à être bernés, et
où l’homme retrouverait son innocence d’animal solaire,
avec une pureté d’âme sans accrocs. Une belle utopie, n’est-ce-pas ?
Sait-on jamais ? L’avenir est bourré de surprises. Les hommes
d’esprit, d’imagination : les poètes ont souvent vu
juste ».
Comme
je demandai à Mercereau s’il avait fait la guerre et dans quelles
conditions, il me toisa du regard, soudain durci, les traits crispés.
M: « Mes compagnons
de l’Abbaye de Créteil et moi n’en avons pas commis la
criminelle forfaiture. Nous avons refusé de porter les armes, résignés
à subir les conséquences de notre geste. Grâce à
la compréhension et à l’humanité d’un colonel
lettré, ami des artistes, mes camarades furent dispensés du
service armé et utilisés selon leurs compétences, comme
infirmiers ou dans des bureaux à l’arrière du front. Quant
à moi, appartenant à un autre bureau de recrutement, et refusant
à mon tour de porter les armes, je fus, malgré
les démarches de mes amis, entre autres René Ghil, Picabia et
Juliette Roche, fille de ministre et future femme d’Albert Gleizes (32),
des lettres anonymes ayant prévenu le colonel que j’étais anarchiste militant
des plus dangereux, on me versa comme infirmier dans une unité combattant
en première ligne. Combien en ai-je vu à Douaumont, de chairs
saignantes, mutilées, incrustées de terre et d’os, d’éclats
d’aciers, de jeunes soldats ou d’âge mûr, d’officiers,
dont les cris, les gémissements, les lamentations lorsqu’on les
transportait sous une grêle de mitraille, me poursuivent encore dans
mes nuits d’insomnie. Je fus blessé, ce qui me permit de quitter
cet enfer pendant quelques semaines, mais pour y retourner aussitôt
et me trouver seul survivant des infirmiers de ma compagnie, dont la moitié
des effectifs avait disparu, tués, blessés ou prisonniers. Ainsi,
j’eus l’occasion de voir à l’action des têtes
brûlées, des ivrognes, des inconscients, des volontaires de la
mort soit disant glorieuse, des fanatiques de la tuerie qu’on affuble
du nom de héros. Quant à tous ces milliers de gisants, sous
des tonnes de terre, ces ensevelis vivants qu’on ne pouvait secourir,
dont parfois on voyait impuissants s’agiter les mains crispées
en signe de malédiction contre les vivants, et toute cette boucherie
d’hommes éclatés en morceaux, c’est ce que l’on
appelle mourir au champ d’honneur. Mais où se loge l’honneur ?
A mourir étripé dans la boue grasse de sang d’un charnier ?
Quelle folie, quelle aberration criminelle atteint ces chefs politiques et
militaires commandant de tels massacres, de telles atrocités qu’on
appelle la guerre. Or, toute guerre en engendre une autre encore plus horrible
grâce aux techniciens et aux hommes de science, ces criminels inconscients
qu’exploitent les chefs d’industries et les compagnies pétrolières
internationales avec l’appui des banques. Quant aux traités de
paix, n’en parlons pas sans un frisson d’horreur, car ils cachent
toujours des pièges où buteront les idéologues des générations
montantes, les patriotes pervertis par les roueries criminelles des diplomates,
mercantis du patriotisme à la solde des compétitions impérialistes
de la haute finance, amenant le peuple à s’entr’égorger
pour une cause qui n’est au fond jamais la leur. N’oublions pas
le mot célèbre de Clémenceau : « Une
goutte de sang français vaut bien un litre de pétrole. »
Quant au traité de Versailles, ne manquait-il pas une porte de sortie
camouflée d’où sortir un jour le spectre hideux de la
prochaine guerre à l’heure H., des carrefours sanglants de l’histoire
des nations ? Il en sera ainsi de l’odieux couloir de Dantzig,
cette épée de Damoclès suspendu sur l’avenir de
notre civilisation ».
A.P. : « Ne
croyez vous pas si par la volonté de faire d’une poignée
d’hommes incorruptibles, imprégnés d’une haute moralité,
d’un humanitarisme sans faille, politiquement purs, sincères
jusqu’au fanatisme, intelligents, lucides et dévoués au
bonheur des peuples dans la paix, si ces hommes avaient le courage de supprimer
d’un trait de plume toutes ces hypocrites lois sur les pensions et les
dommages de guerre, les primes au veuvage, à l’orphelinat, à
la mutilation, aux destructions immobilières, sous l’odieux prétexte
de réparations, de justice, ne croyez-vous pas qu’alors tous
les peuples à l’annonce du décret de mobilisation générale,
unis par le même sentiment d’horreur se soulèveraient par
centaines de millions, disant non aux dirigeants et aux militaires, conscients
désormais que ce cataclysme, la guerre, ne serait plus payant pour
les rescapés et menaceraient irrémédiablement leurs intérêts
vitaux ? ».
M: « Oui sans doute,
mais encore qu’elle noble utopie ! Je crois que ce serait plus
efficace encore, si toutes les femmes du monde se coalisaient en refusant
d’engendrer pour la guerre. Toute démographie, si elle devient
galopante, comme dans les pays sous-développés, est un aimant
de la guerre, c’est le terrain propice aux spéculations sanglantes
des meneurs de peuples, de maquignons de la mort. Or, la guerre fait partie
du folklore des imaginations perverses, au patriotisme de rapport, ou bien
de celle, innocente jusqu'à la bêtise. Aussi lit-on d’intolérables
glorifications de la guerre dans bons nombres de livres, magazines, journaux
par ceux qui l’ont faite bien souvent en pantoufles ou bien en chasseurs
d’hommes professionnels qui osent écrire que la guerre est la
seule école du courage ; hygiène de la fraternité,
héroïsme du meurtre légitime, tonique pour coeurs trop
sensibles, apprentissage de l’abnégation, seul remède
pour viriliser la jeunesse, et j’en passe car cela me donne la nausée.
Ainsi donc il paraîtrait qu’il n’y a pas d’autre moyen
de la viriliser que par l’homicide collectif. Quelle monstruosité !
Il me semble qu’il suffit déjà pour la viriliser de lutter
dans la vie pour s’assurer une place au soleil, au milieu des pièges
de l’envie, de la jalousie, des mafias, de despotismes de toutes sortes.
Et pour ceux qui ont le goût du risque, il y a les dangers de la montagne,
de la mer, de l’air, du feu, de la spéléologie, de la
chasse aux fauves, du secourisme, de l’exploration, des sports de la
vitesse, de certaines recherches scientifiques, de l’industrie lourde
etc... Quant à la viriliser à l’école de la tuerie,
ça, mille fois non ! Dans la fraternité du crime, l’homme
n’est plus qu’une bête fauve assoiffée de sang. Je
pense à ce témoignage sur les hommes en guerre de René
Arcos dans un des ses livres autobiographiques : « Tous à
la guerre avait apporté dans les tranchées leur féroce
égoïsme, leur sottise incurable, leurs faussetés, leurs
vices, leurs mille laideurs morales. Tous à quelque degré social
qu’ils appartenaient : bourgeois, bureaucrates, paysan, prolétaires,
prêtres, étudiants, se sont faits leurs serviteurs butés
ou fanatiques des odieux mensonges d’une propagande journalistique,
dont la foi était corrompue... Cependant, et avant qu’éclata
l’affreuse tuerie de 1914-18, où une presse engagée et
sous des prétextes patriotiques, travaillait sournoisement l’opinion
publique, l’envenimant à souhait, avec mes camarades de l’Abbaye
de Créteil et avec le concours de nombreux amis écrivains et
journalistes, dès 1912 nous nous employâmes à dénoncer
les dessous impérialistes, d’un patriotisme aveugle, soumis à
la dictature bancaire, industrielle et pétrolière. Nous évoquâmes
les atrocités de la guerre de Mandchourie et de toutes les guerres
et divulguâmes la fameuse Lettre Aux Soldats De Tous Les Pays, d’Octave
Mirbeau, qui parut en 1905 dans La Rue de Francis Jourdain, dans le numéro
consacré à la révolution russe. Nous remîmes
en mémoire les terribles épisodes des guerres coloniales d’avant
et du début du siècle, celle de Chine (34), du Maroc, de Pologne,
des Balkans, du Venezuela, de Cuba, du Mexique, et flétrîmes
toutes les aventures sanglantes des empires colonialistes, dont l’odeur
et l’appât du pétrole et de toutes les richesses du sous-sol
faisaient perdre la tête.
M :Cette campagne avait
fini par rallier à la cause pacifiste une masse d’intellectuels,
d’ouvriers et ceux de la bureaucratie et de la petite bourgeoisie. Or,
en un rien de temps, la grande presse vénale, finit par étouffer
tout esprit critique sous une pluie de nouvelles tendancieuses, d’arguments
sophistiqués, en excitant les instincts de violence, en provoquant
une hystérie collective de la peur et de la haine. Ainsi, toute notre
propagande contre la guerre, quel qu’en fut le motif qui essayait de
la justifier, toutes les preuves qui devaient la condamner irrémédiablement,
tout fut contrebalancé par l’argument hypocrite et criminel que
brandissait la presse officielle en affirmant que ce sera la dernière
guerre pour la défense de la liberté, de l’honneur, de
la justice, et pour que nos enfants ne la voient plus.
On avait habilement semé le doute et la veulerie dans la conscience
des hommes, même chez ceux les plus attachés au socialisme doctrinal
- tels que beaucoup de députés -, désarmant tout esprit
critique dans la masse ouvrière, et jusqu’au jour où précédant
le tocsin de la mobilisation générale, le grand Jaurès
fut assassiné par un tueur à la solde d’un parti politique
inavoué, qui l’on fit passer pour un fou (35), faisant disparaître
ainsi l’une des rares forces capables d’arrêter la folie
meurtrière internationale et assurer la paix, comme l’affirmait
Han Ryner. Ce fut alors la déroute des consciences, des derniers résistants
socialistes contre la guerre, nous plongeant dans le malheur, disloquant des
millions de foyers...La presse engagée et celle muselée par
la censure avait reçu l’ordre d’éviter de donner
à la guerre son vrai visage. Mais au bout d’un an d’odieux
massacres, les consciences commencèrent à se révolter.
Il y eut alors la vaillante Severine qui osa écrire : « Cette
guerre est sale, odieuse, injuste ». Gorki de son côté
stigmatisait la guerre en écrivant : « Carnage maudit
et criminel, honteusement provoqué par des hommes possédés
par l’adoration du Veau d’or, dans un tourbillon sanglant de méchanceté
et de haine, dont les soldats se font les complices ». Je vous
ferai remarquer que dans le vocabulaire classique chinoise on se sert du même
mot pour désigner soldat et bandit.
Quant
aux journalistes asservis, ils ne cessaient de puiser dans le répertoire
des mots obligatoires qu’il fallait écrire dans la gamme des
sacrifices héroïques, pour ne pas être accusé de
défaitistes et condamné à aller se faire étriper
en première ligne. Or, malgré la propagande intensive, la majorité
des gens de l’arrière et même des combattants, avaient
compris que cette guerre n’était pas plus nécessaire que
celle de 1870. Il serait injuste, absurde, de croire que la guerre de 1914-18
avait été voulue et acceptée par le peuple français
et tous les autres peuples, tristes troupeaux livrés sans défense
aux tueries des Etats aux abattoirs des champs d’honneur, pour qui vive
l’industrie, la haute finance internationale des trust du pétrole.
A.P. : « Mais
cela n’a pas empêché des grands penseurs, des philosophes
et des sociologues de considérer la guerre comme une nécessité
inéluctable, à cause de certains de ses bienfaits dans l’ordre
de la sélection naturelle, du progrès scientifique et technologique.
Mercereau haussa les épaules
et sa parole devint agressive.
: « Non, non et
non, cela est faux. Si les principes de la lutte permanente pour la vie sont
évidents en biologie, en zoologie, il est absurde psychologiquement
et dans l’ordre phénoménal d’en transférer
les faits dans le domaine social, comme le prétendait Darwin, car il
paressait oublier que le social est un ensemble complexe de faits interdépendants,
où ce ne sont pas les idées qui façonnent en particulier
les institutions. Ce n’est pas au moyen de massacres collectifs, militaires
ou civils - guerres et révolutions - que l’on peut, par des procédés
d’ordre mental, sélectionner les idées et ouvrir les portes
sur l’amour universel. Aussi, je m’insurge contre l’affirmation
de Renan, lorsqu’il prétendait , à l’instigation
du darwinisme social que la guerre est une condition du progrès, le
coup de fouet qui empêche une nation de s’endormir, en forçant
la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir
de son apathie, et il ajoutait à cette énorme imbécillité :
« sinon la moralité et l’intelligence courrait les
plus graves des dangers ». On ne peut pas être plus stupides
en affirmant de pareilles énormités. Pour ma part, je suis fermement
convaincu, contrairement à ce que pensait Renan, que le jour où
la fédération du genre humain, la fédération des
Etats-Unis du monde, enfin guéri
des délires kilométriques, démographiques, nationalistes,
économiques, sera devenu un fait accompli, ce jour-là , le mot
civilisation aura cessé d’être un mythe.
AP :« Vous devez penser, non sans quelque nostalgie
à Fourier, qui était persuadé que le mal disparaîtrait
de la société lorsque tous ses besoins seront satisfaits. Ne
pensez vous pas qu’en même temps qu’une société
protectrice des animaux on devrait fonder un société protectrice
de l’homme ?
M: « Oui. Le mal
plus atroce c’est bien celui d’accepter la guerre, d’en
devenir l’instrument satanique. Il faut absolument que l’on raye
du vocabulaire du progrès le mot guerre. Avec le mot paix, nous aurons
satisfait les plus grands de nos besoins.. Saisira-t-on ce que contient de
monstrueux cynisme, de gigantesque contradiction le mot humaniser la guerre ?
Autant dire qu’il faut assassiner avec humanité »
Je
sentais qu’il était temps que j’arrache Mercereau à
sa hantise de la guerre. Il en était imprégné d’horreur,
de dégoût et il
en souffrait toujours comme d’un chancre dans sa conscience d’honnête homme,
de pur révolté contre l’esclavage des Etats cupides, pourvoyeurs
de massacres rentables. Je tentais donc de l’en détourner en
lui proposant de me parler d’Apollinaire, qu’il avait connu de
près.
M: « Apollinaire
c’était un poète dans le sens absolu du mot. Nous nous
accordions souvent en poésie, mais j’étais quelque fois
désarçonné par ses concepts impromptus, souvent contradictoires
, ses boutades, ses virevoltes, mais fort séduisant par le côté
improvisateur, de sa nature méridionale. Par un secret atavisme, le
futurisme marinettien l’avait conquis - il était l’ami
de Marinetti - dont il appréciait les idées subversives au point
de vue littéraire et esthétique, et le coté postromantique.
Mais ce qui me paressait fort contradictoire chez lui c’était
de le voir partager la même admiration, la même amitié
entre un Jean Moréas et Alfred Jarry. Apollinaire c’était
un être des plus complexes. J’en aimais pourtant les contrastes
de sa nature qui faisait que tantôt il apparaissait comme l’ami
le plus séduisant - mais pas toujours sincère - et tantôt
animé des brusques colères où l’emportait la brutalité,
il se montrait, comme me le confirmait Marie Laurencin, qui avait été
sa maîtresse, qui, pour avoir raté la sauce du risotto, reçut
un magistrale paire de gifles. En tant que poète, son intuition le
projetait au cœur même des choses, où il se tenait aux aguets
dans les régions mystérieuses de la matière, le poussant
à donner par sa tendance à la fiction, une valeur de réalité
vivante, de surréalité . Ce que j’aimais en lui, c’est
qu’il avait foi dans la solidarité de l’art, qui unit d’innombrables
coeurs dans la solitude. Il avait beaucoup d’ennemi, cela se conçoit
par la position qu’il avait prise dans le mouvement cubiste, dont un
bon nombre des participants étaient d’origine étrangère.
Parmi les plus acharnés à le vilipender se trouvaient Duhamel,
Henri Glouard, Jean Maxense, Adrienne Monier et Luc Durtain, pour ne citer
que ceux là. La critique de Duhamel dans le Mercure de France, ce fut
l’une des plus vésicantes et des plus injustes à son égard,
où entre tant d’autres méchancetés, il le traitait
de juif levantin, de brocanteur polonais. Autre critique acharnée fut
celle d’Henri Glouard, qui écrivait dans la Gazette de France :
« Ne voit-on ce barbare des Pouilles débarquer à
Paris pour nous apprendre à faire des vers, en se donnant tout entier
aux barbares dans le secret de son âme, promettant plus qu’il
ne maintien, usant d’acrobaties pittoresques, reniant toute tradition
classique, désorganisant la poétique et en tirant profit de
cette équivoque » Henri Martineau, moins dur, dans sa chronique
littéraire du Divan, considérait Apollinaire comme un poète
charmant, rien plus, à la verve funambulesque et aux richesses de brocanteur.
Lui aussi. Quant à moi, mon admiration pour Apollinaire s’efface
devant l’homme de guerre, le chantre de la mitraille. Je me demande
par quelle aberration spirituelle, sentimentale, a-t-il pu glorifier cette
abomination, avec des prétextes poétiques dont son verbe créateur
se faisait le complice par une jonglerie d’images poétiques des
plus originales, masquant les dessous écoeurants, pitoyables, de tant
de massacres injustifiés, de tant de douleurs sans pitié. Mais
était-ce le même homme qui en 1913 m’écrivait :
« Nous luttons pour une humanité neuve et sans taches, où
l’homme doit l’emporter sur les événements et non
les événements sur l’homme... Somme toute, nous avons
droit à la vie, la notre comme celle des autres, de tous les autres,
et qui peut nous obliger à penser le contraire ? ».
Les volte-face étaient dans sa nature exubérante. Or, après son engagement volontaire, le jour où il reçut
l’ordre de rejoindre le 58ème régiment d’artillerie
de campagne, pensait-il encore à la vie de tous les autres, à
celle de ceux de l’autre côté de la ligne de barbelés,
qu’on allait lui apprendre à déchiqueter, tous des pauvres
types aux couleurs d’uniformes différentes, engagés comme
lui dans un système de violence meurtrière, de mensonge, d’hypocrisie ?
Sans doute avait-il jugé opportun, prudent, se trouvant pris dans les
remous des esprits échauffés par la propagande, de faire peau
neuve en tant qu’étranger, de troquer son opinion de libertaire
contre un patriotisme rentable, à l’exemple de son ami Marinetti,
dont la truculence verbale était légendaire, et qui, avec un
patriotisme exubérant, et en se servant d’images poétiques,
surprenantes avait su glorifier la bataille de Tripoli, que les italiens avaient
commis contre le turcs en 1911 ? Or, Apollinaire se savait capable, en
tant que poète de langue française, de tirer de la guerre, qu’il
avait voulu vivre, une expression poétique et des images neuves, alliant
le fantastique à la réalité, en adoptant un comportement
guerrier à l’héroïsme plantureux, dont il en avait
le romantisme. Espérait-il ainsi surprendre et désarçonner
ses ennemis, qui devaient guetter l’attitude qu’il allait prendre
pendant la guerre ? Certes il y avait chez Apollinaire une charge d’agressivité
qui avait besoin d’un exutoire, mais aussi une part d’exhibitionnisme
individualiste de forme littéraire.. Aussi, je trouve autrement humain,
le livre Chants du Désespère, que Gallimard édita en
1920, où Charles Vildrac, qui fut témoin des horreurs de la
guerre et en supporta un désespoir et une tristesse inguérissables,
qu’il transposa dans des vers poignants, sans aucun romantisme de surcharge
littéraire (36), comme cette élégie à Henri Doucet,
tué au front en mars 1915, en Argonne - Henri Doucet, charmant et fidèle
compagnon, qui dessina la première marque des éditions de l’Abbaye
de Créteil - où il écrivait :
Qu’importe
aux ravageurs du monde,
Qu’importe
un homme, chaque homme,
O
mon frère qu’ils ont tué.
Qu’importe le trésor de ta vie
Aux
trafiquants du monde !
Leurs
enjeux, leurs valeurs se nomment
Patrie,
population, territoires, effectifs,
Main
d’œuvre, marchandise ;
Toutes
choses qu’on divise ou qu’on additionne !
Mais
toi,
Mais
toi, frappé par l’incendie,
Tendre
ami, je ne sais pas même
A
quel point du désert de cendre,
A
quel creux du sol calciné
Gît
ta cendre frêle...
Ces
vers ont une autre portée humaine que ceux d ‘Apollinaire,
dans Calligrammes, parus en 1917, où il dit :
Entend
chanter les nôtres,
Obus
couleur de lune
Pourpre
amour salué par ceux qui vont périr...
Et encore :
Ah
Dieu ! que la guerre est jolie !
et ceci :
Allongez
le tir amour de vos batteries,
qu’agitent
les chérubins fou d’amour
en
l’honneur du Dieu des Armées
A.P. : « En
tant que poètes, je pense que nous devrions avoir une certaine indulgence
envers Apollinaire, malgré qu’il ait trahi l’esprit humaniste
de l’Abbaye de Créteil, qui a du être le sien, avant de
se voir pris dans l’engrenage de cette folie galopante, qu’on
appelait la guerre du droit, qu’on prétendait être la dernière
dans l’histoire des peuples et des nations. Tant de mensonges avaient
surexcité les esprits les plus équilibrés, les moins
échauffés . Apollinaire, dans sa situation d’étranger,
de pionnier d’un esprit nouveau dans les arts, avait eu de très
grands ennuis, provoqués par tous ceux qui, à Paris, le jalousaient.
Vous devez le savoir mieux que moi. Il servit de cible au mafias littéraire,
traditionalistes, patriotardes, xénophobes, qui s’acharnaient
à le déshonorer, pour le faire expulser de France. Peut-être
était-il convaincu, intoxiqué par la propagande, que cette guerre
le concernait dangereusement dans sa position sociale, et qu’il ne pouvait
honnêtement se dérober à l’exemple de millions d’autre
volontaires étrangers, dont le postulat moral c’était
de tuer la guerre par la guerre, selon l’hypocrite formule publicitaire
de la presse belliciste. Et si, par la suite, il « romantisa »
la guerre, ce fut sans nul doute pour s’en cacher les horreurs, en prenant
comme prétexte à poétisation toute les fantasmagories
que lui suggérait son imagination, en utilisant un habile patriotisme,
qui devait, par voie de conséquence, et grâce à sa blessure
et à ses galons, l’élever au rang de héros, par
l’effet du hasard, sous la forme d’un petit éclat d’obus
allemand ; destin que lui tombait du ciel, pendant qu’il lisez
le Mercure de France »
M: « Ce sont la
de bien tristes raisons, que je ne peux admettre lorsqu’on est un poète
authentique, comme Apollinaire, qu’on est un homme de cœur, un
homme libre, qui met sa foi dans une confraternité d’art universelle,
comme il l’affirmait dans ses écrits et dans sa conversation.
D’autre part, il sut habilement tirer gloire de son bandeau de trépané
de guerre, et de son uniforme d’officier français, dont Picasso,
en particulier, et la presse en général, fit étalage,
ce qui aurait dû mortifier Apollinaire, car, en réalité
ses ennemis profitèrent de l’occasion, pour faire passer le poète
au deuxième plan. Ainsi, conquit-il une gloire nationale posthume,
au lieu de la couronne de martyr, qui aurait mieux convenu à son rôle
de poète prospecteur d’un idéal nouveau. Que n’eut-il
la pudeur de se taire, en consommant stoïquement sa honte d’être
parmi les destructeurs d’hommes, car, pour
beaucoup d’entre nous, la guerre ne fut pas un spectacle poétique,
mais une géhenne, dont les atrocités paralysèrent nos
esprits pendant longtemps, et nous laissèrent courbés de honte.
Il est vrai que moralement il devait une certaine reconnaissance à
la France, où il avait trouvé gagne-pain, et où il s’était
fait de nombreux amis qui l’avaient courageusement défendu lors
de ses tristes démêlées avec la justice, au sujet d’un
vol de statuettes phéniciennes au musée du Louvre, dont il n’était
pas le responsable. Or, cela ne devait pas l’autoriser
en s’intégrant à la France comme volontaire de
guerre, en tant qu’homme civilisé et en tant que poète,
et malgré certains intérêt personnels, de prendre une
telle part de responsabilités dans ce vaste homicide collectif, organisé
par les impérialismes antagonistes, où en tant qu’individu
pensant il se devait d’être solidaire avec le destin humain de
tous les individus - hommes ses frères - dont cette guerre ne les concernaient
point. Je suis persuadé que, si Apollinaire avait été
versé dans l’infanterie, et participé aux carnages des
attaques à la baïonnette et à la grenade, ou bien comme
infirmier en première ligne, comme je l’ai été,
ramassant des corps déchiquetés, je suis persuadé qu’il
aurait perdu le goût d’en « romantiser »
les effets et de poétiser le bruit des obus. Par ailleurs, je dois
vous avouer que ce qui m’a fortement déplu chez Apollinaire,
dévoilant son amour du panache, son goût du commandement et sa
vanité - tristes oripeaux de la faiblesse humaine - c’est la
lettre qu’il adressa à Francis Picabia en 1915, que me communiqua
Paul Dermée, conçue dans ces termes : « ...Je
suis brigadier et souhaite vivement conquérir les galons de sous-lieutenant ...si
tu pouvais me faire pistonner auprès du commandant, sans que cela eût
l’air suggéré par moi, tu me rendrais service ».
Ainsi ambitionnait-il de conquérir des galons pour commander des massacres,
ce qui m’a paru intolérable de la part d’un poète.
Quand je pense à toute la peine que l’on se donne pour avoir
le droit et la fierté d’être cette magnifique machine humaine
aux rouages précieux et délicats, qu’on appelle un homme,
indemne de toute souillures morale, de toute violence meurtrière !
ne devrait-on pas être écrasés de honte, rongés
par le remords d’avoir tué, mutilé, déchiqueté,
par ordre supérieur tant d’hommes, qu’on s’emploie
à vous faire prendre pour des ennemis ? Et je pense encore au
poète Blaise Cendrars, qui lui, mais sans enjolivures métaphoriques,
eut la cynique franchise de nous parler froidement de l’homme que
j’ai tué, et bien d’autres,
sans doute inavoués, comme nettoyeur de tranchée volontaire ».
J’étais
décidé de porter notre entretien sur un autre terrain, pour
détourner Mercereau de sa légitime obsession maladive. Mais
quel serait le thème qui de loin ou de près ne le rattacherait
à la guerre ? Il y eut un court silence. Mon camarade sténographe
en profita pour me faire discrètement signe, en touchant de l’index
sa montre bracelet. Certes, il était impatient de voir s’achever
ce trop long entretien. Après un échange de cigarettes, comme
je m’apprêtais à poser à Mercereau un nouvelle et
dernière question, je le vis se lever soudain pour courir vers le fond
de la pièce, en ouvrir un placard, grimper sur une chaise, puis revenir
vers nous tout en époussetant un gros livre couvert d’un maroquin
vert.
M: « Laissez-moi
vous lire un court chapitre du Journal Intime de Tolstoï. Ce livre fut
traduit du russe par Natacha Rostowa, et paru à Genève en 1917,
chez Jeheber. Il répond à mes pensées comme aux vôtres,
j’en suis sûr. De grandes vérités s’y trouvent
consignées. Elles doivent servir à l’édification
spirituelle des élites présentes et futures, jeunes ou vieilles,
et à écroûter les cervelles mal irriguées des conformistes
volontairement aveugles. Ecoutez : « Prenez les journaux de
n’importe quelle époque, la notre comprise, vous y verrez toujours
un point noir, le germe d’une guerre possible. Une fois c’est
la Corée, une autre fois le Pamir, et encore en Afrique, en Abyssinie,
en Arménie, Turquie, Vénézuela, Maroc, Transval. Le travail
des brigands ne s’arrêtera jamais ; la guerre d’escarmouches
est endémique. Puis la vraie guerre éclatera finalement. Ce
qui produit la guerre c’est le désir d’un bien exclusif
pour son peuple : voilà aussi ce que l’on appelle patriotisme.
Par conséquent si on veut abolir le patriotisme, il faut d’abord
faire reconnaître tout le mal qu’il contient. Or, c’est
là que gît la grande difficulté. Dites aux hommes que
la guerre est un mal, une monstruosité, ils riront. Qui donc le nie ?
Dites-leur que le patriotisme est un mal, une majorité sera d’accord,
mais avec une petite réserve. Oui,
le mauvais patriotisme c’est mal ; mais il y a un autre
patriotisme, diront-ils, celui que nous éprouvons. Mais alors, qu’est-ce
que le bon patriotisme ? Personne ne l’explique. Si le bon patriotisme
n’est pas conquérant, il a pour mission de conserver tout ce
qui a été conquis, car tous les Etats ont été
formés par des rapines, par des conquêtes. Mais les conquêtes,
on ne peut les conserver indéfiniment que par la violence, la ruse
ou le meurtre, qui ont servi à se les approprier. Quant au patriotisme
des peuples soumis, opprimés, tels qu'arméniens, polonais, tchèques,
irlandais, africains, hindous, malgaches, cubains, indiens, indochinois, algériens,
marocains, etc. peut-être est-ce encore le pire des patriotismes, car
c’est aussi le plus haineux, celui qui exige violence et massacres,
sous prétexte de conquérir la liberté ». Et
ceci encore : « Chaque guerre, avec tous les dommages qu’elle
entraîne, excès de toutes sortes, injustices, pillages, massacres,
avec la prétendue justification de sa nécessité et de
sa justice, la glorification des actions meurtrières, la bénédiction
des drapeaux, les prières pour la patrie, et l’hypocrite et spectaculaire
souci des blessés, est un des états les plus avilissants, les
plus démoralisants, pour tous ceux qui croient encore à l’humanité ».
En
posant le livre sur son bureau, je remarquais dans ses yeux une étrange
flamme, signe d’une heureuse et brusque détente de son esprit
Il poursuivit toujours debout : «Etre libre de penser, quelle belle
et noble chose. Quelle constance de contact solide, bénéfique,
avec soi et tous les êtres vivants de l’univers : hommes
ou animaux, arbres et plantes. Quel bonheur de vivre en harmonie avec cette
nature extérieure qu’on mutile bêtement au nom de stériles
abstractions, et celle de l’homme naturel et de la nature en nous, sans
oublier que dans tout méfait c’est toujours l’homme qui
est en cause. Ah ! vivre en harmonie avec l’artisan, le paysan,
l’ouvrier, l’inventeur, le poète, l’artiste, et tous
ceux qui ont compris et savent que la réalité ne paye pas de
mots, ni l’amour, ni la liberté. Or, cette liberté vous
l’accorde t-on sans chercher à en jalonner et en limiter son
champs d’activité par un brelan de maîtres à penser
engagés ou non, aux situations bien assises, faisant travailler l’esprit
avec des pourquoi, des comment, des peut-être, confondant toute vérité
extérieure sociale, avec celle psychologique et profonde de l’homme ?
Quant à la liberté de l’homme dans ses actes, dont on
nous bourre l’esprit de prudentes réserves ; Kant prétendait
que cette liberté on ne pouvait jamais la prouver, mais qu’il
fallait toujours la vouloir. Par contre, il faut le reconnaître, que
le mot Liberté avec une majuscule est devenu la formule magique avec
lequel on absout toutes sortes de dérèglements. Toltoï
disait qu’il n’y a pas qu’un domaine dans lequel l’homme
soit absolument libre, c’est celui de l’amour par l’esprit
et le cœur sans que puisse jamais intervenir aucune loi temporelle.
A.P. : « Que
pensez-vous de l’unanimisme romaincien ? Pensez-vous qu’il
y eut des répercussions valables sur la nouvelle école littéraire ?
Eut-il vraiment des attaches sensibles avec l’Abbaye de Créteil ?
M : « Oh !
Le corps doctrinal de l’unanimisme, de ce groupe de néo-classicistes,
virait trop au protectorat des vertus littéraires, historiques, nationales,
obligeant les poètes inféodés à ce mouvement -
dont plusieurs pourtant étaient amoureux de nouveautés - de
mettre un frein à l’effusion poétique spontanée,
à leurs velléités d’hardiesses imaginatives, prosodiques,
rythmiques, pour se soumettre à un système, à une forme
de discipline intellectuelle, où c’est le groupe qui se pense
en fonction d’une déification particulière. Ainsi, les
poètes dits unanimistes, malgré qu‘ils affirmaient une
vive hostilité envers le symbolisme, les symbole ont trouvé
dans leurs poèmes divers emplois. Leur poétique était
une poétique choisie de combinaisons d’assonances de syllabes
régies par des conventions empiriques, dont le formalisme prosodique
dépendaient beaucoup plus d’un certain cérébralisme
normalien que des pulsions du cœur. J’ai bien eu l’impression
que l’unanimisme marchait à reculons vers le futur. Cela me fait
penser au mot de Barzun qui disait que Jules Romains avait élevé
la spéculation intellectuelle unanimiste à la hauteur d’un
mythe, et la poétique à la dimension d’une carrière.
Mais, comme Romains était devenu à cours de souffle, il s’est
jeté finalement sur le roman, refuge des poètes devenus impuissants.
Dans ses poèmes les plus récents l’emportement de la passion
ne s’y révèle pas. Tout romantisme passionnel y est exclu,
car son inspiration est assujettie à un ordre, une mesure à
des normes dialectales d’une objectivité sans effusions. Tout
son théâtre est marqué de l’empreinte de son long
apprentissage intellectuel, des macérations d’idées humoristiques
entreposées dans une thurne d’école normale supérieure.
Dans son roman Lucienne qui préfigurait le futur roman-fleuve :
Les Hommes de Bonne Volonté - ce qui devait pousser Duhamel et Durtin
d’en adopter plus tard la formule pour leur compte personnel - Jules
Romains y déploie une ironie alourdie d’un pédantisme
sociologique, avec ça et là des vulgarités peu attrayantes.
Mais je dois reconnaître qu’on y distingue parfois des élans
d’émotivité inspirée, vite dominées par
un cérébralisme congénital, dont il ne parvient que fort
difficilement à se départir. En un mot, l’unanimisme n’a
été que la détérioration poétique d’un
humanisme social de tendance essentiellement européenne. L’Europe,
ce dada de Jules Romains et de ses fidèles disciples, ne s’inscrivait
que dans le particularisme d’une sorte de chauvinisme continental. Ce
qui n’était pas dans nos idées à l’Abbaye
de Créteil, où un humanisme universaliste caractérisait
nos besoins spirituels ».
Ici,
se termine la première partie de ce reportage. Il se faisait tard.
Mercereau toujours bienveillant, s’était prêté complaisamment
à répondre à toutes mes questions. Lui, comme nous, en
avions oublié l’heure. Mais j’avais encore un tas de questions
à lui poser. Cependant, je savais que Mercereau était très
occupé ; nous n’étions pas faits pour nous rencontrer
facilement - j’habitais Reims, en insistant beaucoup, Mercereau finit
par m’accorder un nouveau rendez-vous pour le dimanche suivant. Mon
reportage ne devait pas se limiter qu’à un seul article et des
plus succincts, destiné au Journal Littéraire de Paul Lévy,
mais devait satisfaire à une plus vaste ambition comme je l’ai
écrit beaucoup plus haut, celle de devenir un livre.
DEUXIEME PARTIE
A.P. : « J’aimerais
que vous me précisiez vos idées sur ce qu’on appelle Humanitarisme.
Il me semble qu’on ne distingue pas assez les caractéristiques
qui séparent l’humanisme - plus connu - de l’Humanitarisme
- qui l’est très mal -. L’autorité libérale
de l’un et les principes révolutionnaires de l’autre. Or,
tous deux rejoignent les mêmes préoccupations philosophiques
de l’homme assujetti à sa culture où il est donné
à l’homme de se rencontrer avec soi, en mettant l’accord
entre ses pensées et son droit à la liberté d’existence,
son intelligence et son cœur, l’esprit et la matière.
M.: « La question
que vous me posez là est très importante. L’humanitarisme,
comme conception générale de la vie humaine, comme doctrine
pratique, mais jamais dogme, a été fort bien défini dans
le manifeste de l’ami Eugène Relgis, paru en 1922, à Bucarest,
où il réside actuellement, manifeste auquel j’adhère
sur tous les points. Je vais essayer de vous en résumer les grandes
lignes. L’humanitarisme n’est pas une simple expression verbale,
vaguement idéaliste, mais synthétise les tendances au progrès
de l’humanité entière. Intuitif et moral, tel qu’il
a été préconisé par les vieilles religions, l’humanitarisme
a pris, à l’aide de la science moderne, un sens profond. Il s’est
avéré que c’est dans l’Europe que se répandent
dans les autres continents les germes de toutes sortes de guerres et de révolutions.
L’humanité est proche de se voir menacée d’une proche
décadence, d’une barbarie exaspérée, comme ces
dernières années de guerres, de carnages, et de famines l’on
prouvé. Ainsi, l’individu, comme le peuple, se voient contraints
de se soumettre à la domination de minorités despotiques, dont
les changements de régime, de politique, et les réformes législatives,
et quel que soient les symboles dont il couvrent leurs usurpations des droits
de l’homme : le faisceau du licteur romain, la faucille et le marteau,
le bonnet phrygien, la croix gammée et j’en passe, qui tous débouchent
irrémédiablement sur des systèmes économiques
aventureux, le plus souvent ruineux pour le peuple. Ce sont là des
manifestation fébriles, violentes, où prédomine l’instinct
de conservation des classes privilégiées aux sordides intérêts
économiques spéciaux - qui ne concordent presque jamais avec
ceux de l’individu - dont les doctrines partiales ne peuvent se maintenir
ou s’écrouler que par la force, la ruse, l’intolérance,
par la terreur des armes, la jugulation de la pensée. Aujourd’hui,
rien ne nous prouve que nous soyons devenus humanisés, malgré
le progrès, la culture, les sciences, les techniques industrielles,
car nous sommes devenus ou resté des barbares avec des machines perfectionnés,
et les théories d’Einstein. Ainsi, un très grand nombre
de représentants de la culture sont devenus des machines à penser,
des laquais décorés
.A.P. : « Des
machines à penser, oui, c’est vrai, et qui pensent sur des rails
et dont le système d’analyse détruit toute impulsion,
toute spontanéité, toute fraîcheur. Incontestablement
tous les régimes d’oppression ont su utiliser pour des fins inavouées
leur propagande, afin d’asservir l’esprit, de l’éteindre,
de le robotiser ».
M.: « Pour ma part,
je puis vous assurer que tous les régimes d’oppression n’ont
jamais asservi l’esprit. Venant à l’appui de ce que je
vous annonce, je me permets de vous conter une anecdote des plus significatives
concernant Barbey d’Aurevilly. Un jour que le directeur de son journal,
pour limiter les critiques acerbes du grand écrivain, dont les idées
subversives le dérangeaient, lui annonça qu’il ne lui
accordait plus qu’une colonne au lieu de quatre. D’Aurevilly eut
alors ce mot remarquable : « Eh bien ! je sauterai dans
un cerceau ! » se permettant de dire en quelques lignes ce
qu’il voulait. Prenons comme exemple notre dix-huitième siècle
français, malgré la censure, le cabinet noir, les lettres de
cachet, n’en fut pas moins l’une des époques les plus fécondes
en spiritualité. Mais je dois reconnaître que chez nous, et à
notre époque, l’autoritarisme se cache fort habilement sous les
apparences d’un libéralisme paternaliste, le respect des libertés
du citoyen, des lois constitutionnelles de la presse, de la justice, etc.
etc.
A.P. : « Excusez
moi, mon cher Mercereau d’avoir interrompu votre entrée en matière
de l’humanitarisme. Si vous le voulez bien, veuillez m’en définir
maintenant les principes ».
M.: « Les programmes
des principes de l’action humanitariste est assez succinct . Je
vais vous l’exposer rapidement selon les paragraphes que j’ai
contresignés en 1923 à Paris, en tant que membre du comité
directeur de la F.I.A.L.S., fédération Internationale des Arts,
des Lettres et des Sciences, en même temps qu’Eugène Relgis,
Han Ryner, Banville d’Hostel, Paul Brulat, Ricciotto Canudo, Félix
Couché, Henri Chaussin, Emile Plignot, Luis Richard, P.N. Roinard,
Henri Strents, Florian Parmentier, Emile Lanty, Raymond Duncan, et Lipchits,
le sculpteur. ».
Mercereau tira un dossier
du tiroir de son bureau qu’il feuilleta fébrilement, et après
une courte pause « Voilà ! je trouve ici les principes
humanitaristes, tels quel nous les proposa Eugène Relgis, le promoteur
de ce mouvement.
1-JE SUIS UN HOMME §-
c’est la réponse qu’il nous faut donner à notre
propre conscience et à ceux qui nous interrogent sur la nationalité,
la confession ou l’état auxquels nous appartenons.
2-L’INDIVIDU ET L’ESPECE
§ - Deux notions qui sont deux réalités formant la base
de notre comportement humain. La libérté peut toujours s’harmoniser
avec la nécessité. La volonté individuelle trouve toujours
un champ d’action créatrice dans le cadre des espèces...
Quant aux fatalités sociales, elles n’existent que pour ceux
qui n’ont ni conscience individuelle, ni conscience de l’espèce.
3-LA CROYANCE AU PROGRES.
§ - Ne doit pas être une croyance mystique ou simplement idéaliste.
Le principe de tous les progrès matériels et spirituels est
dans le progrès du cerveau... Comme la majorité de l’humanité
a le cerveau en léthargie, éveillons par une éducation
libre et positive, toutes les possibilité qu’il recèle.
4-QUE L’IDEE DEVIENNE
ACTE. § - C’est l’un des commandement essentiel de la conscience
humaine. Commandement qui nous mène à la loi naturelle de l’harmonie.
Or, l’humanité c’est l’harmonie des contraires. Nous
devons parvenir à une harmonie unitaire. Toutes les activités
humaines doivent tendre, par un effort particulier au développement
unilatéral de l’humanité
individualiste.
5-LE PACIFISME. § - C’est
l’axe de l’humanitarisme . C’est par la conscience
de l’origine humaine, des conditions de développement des civilisations,
et surtout par la conscience que nous avons de l’organisme de l’humanité,
que nous fortifions en nous le pacifisme individuel avec ses répercussions
dans le collectif.
Basé sur des principes scientifiques,
biologiques, économiques, etc .nous devons donner au
pacifisme la force de conviction qui détermine l’action. Le commandement
de la conscience : tu ne tueras point (ce qui signifie respecter la vie,
toutes les vies) s’unira alors au souhait du cœur : Paix à
vous ! (ce qui signifie fraternité entre tous les individus, quelque
soit leur race et leur nation, en harmonie avec les intérêts
des peuples libres.
6 -INTERNATIONALISME. §
- C’est le deuxième axe de l’humanitarisme. Il a son origine
dans le pacifisme comme les branches dans le tronc de l’arbre. La solidarité
de horde ou de race, les alliances entre les groupes dispersés sur
tout le continent - et même la division du travail entre les individus
et les peuples - ne sont que des formes (les unes embryonnaires, les autres
hybrides) de l’internationalisme, ou plutôt de l’interdépendance.
L’internationalisme économique est un fait, mais bien qu’il
revête encore la forme de l’impérialisme technique, il
se révèle avec les progrès de la machine qui doit remplacer
le travail brut de l’homme. L’internationalisme de la science
est incontestable : la vérité afflue de tous les points
cardinaux, comme le chant des poètes, comme le verbe des prophètes.
La culture de l’art des diverses nations ont une essence commune...et
ce qui fait la splendeur du jardin de l’humanité, où s’harmonisent
dans la même destinée les individualités nationales, sociales
ou personnelles.
7 - TENDANCE A L’UNITE.
§ - C’est la signification essentielle du pacifisme et de l’internationalisme.
La paix entre les nations et l’internationalisme économique,
technique, scientifique, culturel, préparent l’unité suprême
de l’humanité. La tendance à l’unité admet
les progrès le plus divers : la vérité dans l’unité.
Unité morale, dont la loi est l’accord entre l’idée
et l’acte ; unité psychologique, c’est-à-dire
l’équilibre entre le corps et l’esprit ; unité
sociale qui est l’harmonie des intérêts des diverses classes
non parasitaires ; unité nationale, synthèse des unités
individuelles et sociales d’une certaine région géographique,
et sans caractère agressif contre d’autres nations ; unité
de race, autrement dit d’unité continentale, qui comprend les
unités nationales liées entre elles par la même civilisation,
et celle intercontinentale par l’accord universaliste et pacifique.
C’est par toutes ces unités progressives et progressistes que
nous atteindrons à l’unité planétaire de l’humanité.
Ainsi, toutes les activités humaines convergeront vers la création
de l’état unique
de l’humanité ; c’est état universel deviendra
l’expression sociale de la réalité biologique de l’humanité
et du progrès technique, économique, culturel et spirituel de
celle-ci.
8 - EVOLUTION CIVILISATRICE.
§ - C’est la méthode de l’humanitarisme. C’est
par une ascension graduelle que cet idéal se réalisera. Mais
jamais définitivement, et toujours par des transformations insensibles,
par des pulsions naturelles qui seront le fait d’une volonté
de conscience. Il n’y a pas de perfection, il n’y a qu’une
tendance à la perfection. Une méthode révolutionnaire
n’appartient qu’à ceux qui croient que l’idéal
peut être conquis intégralement en anticipant sur l’avenir.
Toute révolution donne naissance à une autre révolution,
de même qu’une guerre en amène une autre. La vraie révolution
ne doit être que le terme final de l’évolution. Les utopiste
et les traditionalistes sont esclaves de l’absolu.
9 - AMOUR ET LIBERTE. §
- Voilà les outils maniables de l’humanisation, suivent une loi
unique : connais-toi toi-même ! C’est en s’émancipant
soi-même d’une tradition devenue parasitaire, d’un amour
trop égocentrique, qui finit par se manifester par de la haine. Ce
n’est qu’en se purifiant dans le vaste fleuve de la vie humaine,
qu’on peut arriver véritablement à aimer son prochain
et à défendre sa propre liberté. La force dans le domaine
social et l’intolérance dans le domaine moral ou intellectuel,
n’ont d’autres effets que de déterminer une force et une
intolérance opposées. Les tyrannies - classes, états,
races, puissances financières, qui oppriment la majorité de
l’humanité, elles périront par leur propre gigantisme.
Elles ont grandi démesurément - dans l’humus sanglant
des charniers de la guerre - refusant d’accepter qu’il y a aussi
d’autres tendances de croissance et de conservation. C’est sous
le poids de leur propre force qu’elles finiront par étouffer.
Le progrès de la civilisation mécaniste dépasse de trop
le progrès moral. Or, il faut que notre humanité intérieure
et celle de toute individualité sociale correspondent à l’humanité
réelle de la planète . Ainsi, si quelqu’un te demande
ta nationalité, à toi qui aspire à être notre homme,
réplique-lui, simple et résolu : je n’en ai pas.
Mais je veux être et me sens citoyen de l’humanité.
Je
pense vous avoir renseigné sur ce que voulait être l’humanitarisme.
A.P. : « Oui.
C’est merveilleux ! Je pense que se sont là des vérités
premières, des vérités de toujours, de celles qui ont
germé, bourgeonné, fleuri dans bien des cerveaux à toutes
les époques, où des hommes d’élite ont cherché
à donner un profil au mot liberté, à lui donner un corps,
un sens pour qu’il devienne une vérité - action. Mais
hélas ! ils se sont bornés à de pures spéculations
intellectuelles, jeux de signes et des mots destinés au papier imprimé ?
Cette vérité - action est toute aussi bien spirituelle que viscérale
et doit être conçue par la vie, expérimentée, exprimée,
objectivée par des actes sans violence, ni haine, par la force de pénétration
d’une raison suprême. Malheureusement, dans des moments d’exaspération,
on a eu souvent recours à la violence, par irréflexion, manque
de fermeté, contagion propagandiste, provocations qui dégénèrent
vite en terreur. Et chaque fois, la violence attirant la violence, la réaction
des hommes au pouvoir, des banquiers, des possédants, a été
rapide et impitoyable, lançant dans la bagarre tous ceux à leur dévotion, policiers ou soldats,
dont les carnages, une fois de plus exacerbèrent les rancoeurs, fortifièrent
les haines. Résultat : on a toujours fait le jeu des forces impérialistes,
qui profitent de l’occasion pour renforcer davantage leurs moyens d’oppression.
Quant à l’esprit humanitariste on l’aura jugulé
encore une fois, et la vérité sociale n’aura pas avancé
d’un pas ».
M.: « On ne les
compte plus les vérités sociales qui sont tombées sur
le pavé pour sentir le sang, la boue, le charnier. Sans doute faut-il
qu’une vérité trébuche, chute pour devenir enfin
une grande vérité ? ».
A.P. : « Or,
ce que j’admire dans les principes humanitaristes, c’est qu’on
n’y invite pas à
la révolte ouverte, à l’insurrection armée, mais
bien au refus catégorique, réfléchi, calme, inflexible,
et par les chemins clandestins de la pensée agissante, on distille
goutte à goutte la vérité humanitariste dans la conscience
de l’homme, tel que l’a fait Gandhi, dans un même ordre
de vérité, en paralysant l’impérialisme britannique,
en l’obligeant à céder. Le refus intelligent, obstiné,
ferme comme un roc, voilà une arme perfectionnée, la seule arme
que l’homme civilisé devrait se permettre d’utiliser. Celle-là
ne tue pas, mais disloque patiemment les forces antagonistes mauvaises en
s’insérant comme un coin dans la vérité sociale
humanitariste. Ainsi, l’amour pour un paradis terrestre semblerait être
une utopie. Mais comme vous l’affirmez, à la suite de Tolstoï,
il faut reconnaître que l’amour comporte des vérités
moins complexes, qu’on ne peut les penser : celles du cœur,
de l’esprit, et celles du charnel qui les contient toutes ».
M.: « Je pense
que le drapeau de la révolte sans violence, ne devrait être ni
rouge, ni noir, mais jaune et vert , couleurs du soleil et de la nature, autrement
dit de la fécondité créatrice et celui du renouveau ».
A.P. : « Votre
choix dans la symbolique des couleurs est des plus justes. Chez les anciens,
la couleur était l’expression d’une idée. Ainsi,
selon Platon, la couleur jaune appartenait au père qui est la vie ?
C’était aussi celle de l’intellectualité. On en
a malheureusement dégradé l’idée par en faire le
symbole de la trahison. La couleur rouge, que vous repoussez sciemment, était
encore selon Platon, la couleur du fils, celle du feu et de l’amour.
Depuis deux siècles elle est devenue celle de la révolte, de
la haine, du combat. Quant à la couleur noire, elle est toujours restée
celle du mal, de la tristesse, de l’oppression, celle du morne Saturne,
maître des sciences et obstacle à toute floraison ».
M. : « ? ».
A.P. : « Quels
sont vos poètes préférés ? ».
M.: « L’énumération
en serait trop longue. C’est selon mon humeur, selon les jours , selon
la charge d’émotion que je demande à l’un ou à
l’autre, ou bien le coup de fouet, le stimulant nécessaire, qui
me mette en état de transe poétique. Depuis mon jeune âge
ils ont été Villon, Dante, le chansons des trouvères
et de troubadours. Puis ce furent Rimbaud et Laforgue, Mallarmé et
René Ghil, l’orchestration verbale, Saint-Pol Roux et Verhaeren.
Depuis 1905 s’ajoutèrent Jarry avec ses Minutes de Sable Mémorial ;
Apollinaire, Max Jacob, Reverdy, Henri Hertz, André Spire, Pierre-Jean
Jouve, Paul Dermée, Vildrac etc. Joseph Delteil, dont j’ai goûté
goulûment ses livres Choléra, Les Cinq Sens, dont le style original,
charnu, juteux, me le font placer au plus haut rang des poètes actuels,
malgré qu’il écrive en prose. Quant aux poètes
étrangers, j’ai conservé une vive admiration pour Walt
Whitmann, Vincente Huidobro et l’italien Corrado Govoni que m’avait
fait connaître Marinetti. »
A.P. : « Comme
je vois, ce sont là depuis Ghil et Apollinaire, des poètes créateurs
qui sont sous le signe de notre temps. Tous ceux qui inventèrent .un
univers d’expression, un langage cosmique, ceux qui, d’après
Rimbaud, ont vu quelque fois ce que l’homme a cru voir.
Et ceux qui ont su dire des choses qui, sans les poètes, ne seraient
jamais dites d’une manière aussi dévorante, aussi passionnée,
en s’efforçant d’instaurer un ordre poétique nouveau ».
M. : « Ordre, ordre, bien sûr ! Mais
chaque époque a inventé le sien, qui n’était jamais
le même ; voyez Rimbaud, voyez Mallarmé, voyez Ghil, voyez
Marinetti et Apollinaire, voyez
Jacob. Sans compter tous ceux qu’on invente encore aujourd’hui,
pas toujours très clairs, ni raccommodables ».
A.P. : « Mais, convenons-en,
depuis le début du siècle, le mouvement poétique a servi
à
des expériences successives extraordinaires, multiples, à
des essais de plus en plus révolutionnaires, malgré les railleries,
les dédains, les critiques acerbes, agressives, de ceux qui
pensent qu’il n’est de vérité esthétique
que par l’académie, l’université, la presse. Or,
- étrange phénomène - pour les poètes impulsifs,
ceux de la phase éruptive de l’après-guerre, le mode de
création est devenu une transposition entièrement vidé
de tout contenu purement intellectuel et analytique, où seul l’effet
était transcrit, capté, rendu dans sa précision télégraphique
et sa vitesse, deux facteurs essentiels, qui éclairent la conduite
poétique de notre époque ».