VERITES SUR ET AUTOUR

 

             LA LIBRE ABBAYE DE CRETEIL

 

 

 

 

 

               ARTHUR PETRONIO

(1973)

traduction : Sergio Cenna

 

 

Dans le domaine des lettres se situant au seuil du XX e siècle, si on a la curiosité de compulser certains documents, dont l’authenticité ne peut être mise en doute, se référant à quelque vérités historiques de cette époque, lorsqu’on les confronte avec les témoignages des critiques, essayistes, historiens, leurs contemporains, on est saisi d’étonnement en constatant combien ces témoignages sont pour la plupart contradictoires, ambigus ou bien d’une malhonnête partialité.

 

            Il est vrai que le voies qui mènent aux vérités historiques des événements littéraires ou artistiques vieux de quelques décennies, sont souvent sinueuses, trompeuses, pleines de déviations inattendues. Tel est le cas de beaucoup de mouvements artistiques et littéraires, dont les courants d’idées, les credo esthétiques, les postulats de tous ordres, qui au début de ce siècle avaient marqué d’une forte empreinte l’un des tournants décisifs du génie créateur français, - comme ceux italien, allemand, flamand, espagnol, anglais et américain - , soit pour des raisons chauvines, soit pour des raisons de prestige personnel, se sont vus déformés, minimisés ou bien ignorés par une certaine catégorie de critiques historiens. Il en est ainsi des données historiques des mouvements constructeurs, comme l’instrumentalisme verbal de René Ghil, le Bauhaus de Weimar ,le Vorticisme d’Ezra Pound, le Futurisme de Marinetti, l’Expressionnisme flamand, l’Ultraisme catalan se Salvat Papasseit, le Créationnisme de Vicente Huidobro, le Projetisme coloro - spatial de Moholy Nagy, le Simultanéisme orphique de Henri Martin Barzun, le Bruitisme symphonique de Luigi Russolo.

Il est vrai, et il faut le reconnaître que beaucoup de vérités d’hier - y compris certains mythes - se sont fanées, desséchées, difficiles à revitaliser du fait que dans la marche du temps elles ont passé dans tant d’engrenages, de laminoirs intellectuels, qu’elles en sont devenues défigurées, plates, pour n’être plus que des ombres chinoises sur l’écran des esprits fatigués, timorés de peu d’imagination. Mais peut-on se fixer aux vérités littéraires ou artistiques colportées par les critiques historiens ? Oui, si ceux-ci sont doués d’une perspicacité peu ordinaire, d’une sincérité courageuse, d’une patiente obstination et surtout d’un stoïque désintéressement. Mais ce n’est pas toujours le cas chez certains plumitifs besogneux, sans scrupules, à l’esprit superficiel, qui ont pris rang de critiques et qui n’écrivent que sous la pression des mafia littéraires, artistiques, politiques, confessionnelles et celles des trusts de l’édition. Pour ceux-là on ne peut s’empêcher de penser à la définition de Rivarol, qui disait déjà au XVIII e siècle, en parlant des critiques historiens de petit taille, de valets de plume : « ils n’écrivent pas l’histoire, ils font des commissions dans l’histoire ».

 

            Certes , on ne peut saisir facilement dans ses lignes internes une époque littéraire, sans s’obliger à prendre le plus prudent des reculs et la plus honnête des objectivité ? La vérité ne correspond - elle pas à un ordre préétabli avant tout motif sincère ? mais elle a ses risques, qu’il serait absurde de vouloir éluder. Or, au bout de soixante-dix ans les critiques en sont encore à rabâcher les mêmes âneries qu’écrivaient leurs prédécesseurs, lorsqu’ils se mêlaient de parler de l’Abbaye de Créteil. Ainsi, en feuilletant les nombreuses anthologies, - ces sortes de bazars d’articles de consommation poétique soigneusement étiquetés -, ou bien ces gros volumes d’histoire de la littérature contemporaine où on y redore soigneusement d’anciennes gloires monolithiques, pour le privilège de certains éditeurs, dans presque tous ces ouvrages on y déplore des omissions scandaleuses et d’odieux parti pris.

 

            En parlant du phalanstère de Créteil, appelé l’Abbaye, des critiques se sont permis d’attribuer à ce groupement toutes sortes de parentés spirituelles, esthétiques, idéologiques, telles que l’Abbaye et le cubisme, l’abbaye et le bolchevisme  culturel, l’Abbaye et le simultanéisme, l’abbaye et l’unanimisme, prêtant à ces étranges tandems, pour le moins hétéroclites, une unité de corps et d’esprit qui n’ont existé que dans l’imagination délirante de leurs auteurs. En réalité, le groupe de l’Abbaye était composé par de poètes et des artistes assoiffés d’idéal, de libre existence, sans codes esthétiques impératifs, sans oeillères doctrinales, mais dont les noms des véritables fondateurs ne sont pas toujours ceux que l’on veut faire croire. Par ailleurs on a tellement corné aux oreilles des littérateurs que l’Abbaye était le berceau de l’unanimisme, qu’on a fini par en admettre l’idée et la considérer comme vérité irréfutable. Aujourd’hui encore on se ferait taxer d’hérésie littéraire si on osait soutenir le contraire, et si on avait le front d’en détacher le nom de Jules Romain de la liste des fondateurs de la Libre Abbaye de Créteil. Pour la justification de faits qui seront exposés tout au long de cet ouvrage, pour leur coordination, la détermination des objectifs et des courants psychologiques qui les motivent, je crois nécessaire avant tout d’amener les lecteurs à faire un saut en arrière, c’est à dire à Amsterdam où je résidais en 1919.

 

            Cette année là, je venais de fonder le groupe Universaliste ainsi que la Revue du Feu (1), dont l’action s’est concrétisée dans l’exploration de nouveaux territoires de la pensée libre au niveau artistique, philosophique, scientifique et social pour détecter les forces cachées de l’époque nouvelle, et appréhender certaines vérités que les barrières d’une culture stéréotypée universitaire en empêchait l’approche. Sur le plan social il s’agissait de mener le combat pour que soient abolies les barrières sanglantes des frontières politiques et militaires, et d’en accélérer le processus pour l’avènement d’une Europe s’agrégeant à un système de fédération mondiale. Pourquoi avais-je choisi dans le titre le mot feu ? Parce que par simple analogie, le feu permet de faire table rase et en même temps fertilise la terre pour de nouveaux ensemencements.

 

            Je m’étais mis dans la tête d’insérer dans le premier numéro de la Revue du Feu en hors texte et en chromolithographie (14 x 24) la reproduction d’une des toiles du peintre Henri le Fauconnier, Le Signal. Cette œuvre correspondait parfaitement à l’esprit de la revue. Le Fauconnier faisait alors figure de chef d’école chez les peintres d’avant-garde Néerlandais. Comme il habitait Amsterdam, je me décidais à aller le voir. Le Fauconnier m’accueillit avec courtoisie, écouta ma requête, puis me retournant comme un poulet à la broche me posa un tas de questions concernant l’art, la littérature, la philosophie et la sociologie, - il était un ancien étudiant en Sciences Politiques -. Apparemment satisfait de mes réponses, et malgré mon jeune âge, il consentit à me faire confiance. Nous devinrent vite de bons amis, ainsi qu’avec sa femme Maroussia. J’avoue que la forte personnalité de Le Fauconnier m’en imposait, m’intimidait même par son humour nuancé, ses réparties percutantes, sans oublier sa grande barbe rousse, ses petits yeux gris malicieux, scrutateurs derrière ses lorgnons cerclés d’or, ses éclats de rire la tête renversée en arrière. Tout chez Le Fauconnier vibrait d’une vie intense et son intelligence était des plus affûtées. Comme je me décidais un jour à lui parler de l’Abbaye de Créteil, en étalant les quelques connaissances que j’en avais, Le Fauconnier m’interrompis brusquement en me disant que je faisais fausse route ; que comme tant d’autres j’étais très mal informé. Il me confia que les compagnons fondateur de l’Abbaye étaient ses amis et qu’il en connaissait parfaitement les idées, les postulats, les joies et les misères de la communauté où il avait maintes fois exposé des toiles à côté de celles de son bon copain Albert Gleizes. Il me dit aussi que des interprétations les plus fantaisistes avaient été divulguées à dessein sur le compte de l’Abbaye par certains faussaires de l’histoire de la littérature française de la première décennie de ce siècle. Et que tout ce que l’on avait pu écrire sur les phalanstères de Créteil frisait l’incompétence et la mauvaise foi. D’une façon péremptoire il me fit savoir que ni Romain, ni Durtain, ni Chennevière, ne pouvaient figurer parmi les fondateurs. Que des journalistes à la petite semaine et même des critiques chevronnés, soit par amitié des bistrots, soit à la solde des monopoles de la renommée, presque tous avaient prétendu que les noms qu’il m’avait cités avaient joué à l’Abbaye le rôle d’animateurs, de guides, voire de fondateurs tout en reléguant au deuxième rang les noms de Mercereau, Gleizes et Barzun, ou bien en oubliant de les nommer. Le Fauconnier m’expliqua aussi que pour ce qui concernait Duhamel, c’était l’homme à éclipse, le fantôme sans chaînes et au verbe persifleur, qui n’apparaissait que lorsqu’on n’avait pas besoin de lui et qui disparaissait aussitôt qu’on lui demandait de donner un coup de main...Pour Le Fauconnier donner à l’Abbaye la paternité du Cubisme ou bien celle du Simultanéisme ou de l’Unanimisme, ça, c’était de la blague, une vaste conspiration de fumistes, de bobards imaginés par des scribouillards à tant la ligne, qui ne savaient pas toujours ce qu’ils écrivaient et tentaient de faire de l’épate avec les pauvres moyens de leurs cerveaux desséchés.

C’était péremptoire et durement dit et cela m’avait incité à vouloir en connaître davantage, mais ce jour là il me laissa sur ma faim.

 

            Le Fauconnier, pris d’une vive amitié pour moi, avait entrepris de m’initier aux rudiments de la peinture, et pour ce faire m’amenait souvent au Rijksmuséum pour me faire admirer les peintures des primitifs Flamands et Italiens, celles de Franz Hals, qu’il adorait et de Rembrant, qu’il commentait savamment en me révélant des tas de secrets de leurs techniques, en m’obligeant par la suite d’en faire la démonstration de visu dans son atelier. Mais dès qu’entre deux coups de pinceau j’osais poser des questions sur le sujet qui me préoccupait tant : l’Abbaye, Le Fauconnier fronçait les sourcils en poussant des grognements significatifs. Somme toute Le Fauconnier était avant tout un peintre, et la littérature ne l’occupait que dans ses courts moments de loisir.

            Mais voilà qu’un soir où nous prenions l’apéritif sur la terrasse de l’Américain, au Leidseplein, Le Fauconnier, sa femme Maroussia, le peintre acteur Lou Salboorn, Gustave de Smet et moi, Le Fauconnier mis en verve par quelques bouteilles de Stout me dit tout à trac que je l’avais assez bassiné avec toutes mes questions sur l’Abbaye. Me complimenta pour ma constance et que si je voulais en savoir plus longuement, de m’adresser à son ami Gleizes, dont il me donna l’adresse de Paris et que de cette façon j’aurais eu d’excellents tuyaux pour pondre un article sensationnel pour la Revue du Feu.

 

            En effet, ce projet d’article me travaillait l’esprit, et j’avais déjà pris de nombreuses notes qui devaient me servir d’entrée en matière en attendant d’avoir de plus amples informations. Or, j’étais surchargé de travail pour ma revue, des conférences, des expositions et des séances artistiques et littéraires sans compter un nombreux courrier en plusieurs langues, dont le dépouillement était des plus laborieux : lettres, articles de journaux provenant d’Italie, de Pologne, de Roumanie, de Turquie et du Japon où nous avions des dépôts en librairie, des correspondants et des abonnés, qui grâce à mon secrétaire polyglotte J. K. Rensburg, nous arrivions à déchiffrer. Mais hélas ! au bout de six numéros la Revue du Feu faisait la culbute, cessait de paraître par la faute d’une gestion chaotique invraisemblable. J’avais eu le tort de faire entièrement confiance à mes collaborateurs, artistes de talent il est vrai, mais peu habilités pour un travail d’administration de revue, qui s’est située sur le plan international. Ainsi, malgré nos sept cent vingt abonnés et une vente appréciable à l’étranger, mais dont l’argent nous parvenait au compte goutte, la Revue du Feu se soldait par un échec financier. Les hors texte remarquables mais fort coûteux en chromolithographie de grand format, sortant des ateliers d’un grand établissement d’Amsterdam spécialisé en la matière, avait pesé trop lourdement sur mon modeste budget. Mais il y eut un événement d’une autre gravité sans quoi j’aurais eu la chance de renflouer la revue grâce à un commanditaire inattendu de Rotterdam, qui s’était présenté proposant d’en financer la publication, en prenant à sa charge l’organisation administrative et publicitaire. Ce fut celui d’un arrêté d’expulsion du territoire des Pays Bas pris contre moi par les autorités néerlandaises, par suite d’une virulente campagne de la grande presse conservatrice de La Haye et  d’Amsterdam, qui m’accusait de pervertir l’esprit de la jeunesse universitaire, et en me soupçonnant d’être un agitateur d’origine étrangère, agissant pour le compte d’une puissance occulte, ce qui était absolument faux.

 

            Les raisons qui avaient motivé ces hostilités à mon égard ce fut d’abord, celle d’avoir donné des conférences dans des cercles d’art (Kunst Kring ), dans différents centres universitaires, où j’avais été invité par des groupes d’étudiants à parler du Rôle de l’esprit nouveau révolutionnaire universaliste dans les lettres et les arts, et ses répercussions dans le milieu social. Ce qui, on le devine avait dû alerter et effaroucher les grands pontifes de l’université. Mais encore celui d’avoir été mêlé à une manifestation tapageuse, organisée par les artistes comédiens et les étudiants, à laquelle s’était joint malencontreusement mon groupe universaliste ; et qui avait dégénéré en émeute par les provocations et les brutalités de la police montée limbourgeoise - détestée par la population d’Amsterdam - qui avait déclenché la colère de la foule qui finit par faire cause commune avec les manifestants en provoquant des incidents malheureux. Mais il ne faut pas perdre de vue que dans l’après-guerre de 14-18, l’avant-garde artistique et littéraire était considérée d’obédience bolcheviste, donc étroitement surveillée par la police et à la moindre incartade durement réprimée.

           

            M’étant installé en 1920 à Liège en Belgique, je fondais la revue Le Libre Essor, puis en 1921 le groupe et la revue Créer, organe de décentralisation de l’activité artistique et littéraire contemporaine (2). Lors de mes contacts avec les milieux universitaires de Liège, Louvain, Bruxelles, lorsqu'il m’arrivait de poser des questions sur l'Abbaye de Créteil, on me répondait invariablement que l’Abbaye était le fief de l’Unanimisme romaincien, ou bien que Jules Romain et Georges Chennevière en étaient les principaux fondateurs avec Luc Durtain et Vildrac. Evidemment de Mercereau, d’Albert Gleizes et d’Henri Martin Barzun il n’en était jamais question. Irrité de constater combien étaient erronées les connaissances de tous ces étudiants concernant l’Abbaye,  selon les quelques vérités historiques dont j’avais été informé à Amsterdam par l’ami Le Fauconnier, je me décidais d’en faire état dans la revue Créer.

 

            J’écrivis aussitôt à Albert Gleizes qui m’adressa en retour une gentille lettre, où il s’excusait de ne pouvoir satisfaire ma demande étant très absorbé par la rédaction d’une importante étude sur la peinture et ses lois (3) que lui avait demandé d’urgence Nicolas Bauduin par sa revue La Vie des Lettres. Aussi me conseilla t - il de m’adresser à son ami Alexandre Mercereau, qui était un des co-fondateurs de l’Abbaye. J’écrivis directement à Mecereau. Après plusieurs semaines m’arriva enfin sa réponse : « Mon cher confrère, je suis heureux grâce à ce cher Albert Gleizes, de l’occasion que vous me donnez de mettre les choses au point concernant notre Libre Abbaye de Créteil, que les assertions fausses, souvent malveillantes de certains critiques, et même d’anciens camarades ont finit par faire accréditer dans les milieux littéraires par toutes sortes d’affirmations souvent peu conformes à la vérité des faits. Aussi, par pli séparé, je vous adresse vingt cinq pages dactylographiées, que vous voudrez bien publier dans votre excellente revue Créer que je vous remercie de m’avoir fait connaître, dont j’avais entendu parler par l’ami Paul Dermée dans l’Intran et l’Esprit Nouveau, et par Paul Fierense dans les Nouvelles Littéraires. ». L’article d’Alexandre Mercereau était un témoignage important, aussi précis qu’émouvant des différentes phases dans l’évolution et l’acheminement des idées vers la création de la libre Abbaye de Créteil. L’auteur y dénonçait toutes les conspirations et les maquillages dus à la mauvaise foi de tous ceux qui avaient intérêt à en dénaturer certaines vérités historiques. J’étais dons persuadé que l’article de Mercereau allait enfin stopper toutes les interprétations équivoques fantaisistes et mensongères qu’on faisait circuler sur le compte de l’Abbaye. Je parvis à convaincre mes camarades du comité de rédaction, non sans quelques réticences de la part de quelques uns entre - autre George Poulet et Gilles Anthelme, de faire paraître cet article au plus vite dans la revue, quitte à reporter dans de prochains numéros certains articles forts intéressants dont la place allait manquer, vu la dimension de celui de Mercereau qui en bouleversait la mise en page. On décida donc de l’insérer dans le numéro 3 de Créer, un numéro spécial, et qui devait paraître le 10 octobre 1922 (4). Selon mes prévisions l’article de Mercereau fit beaucoup de bruit. Plusieurs centaines d’exemplaires furent vendus en un rien de temps dans les brasseries de Montparnasse, le Dôme, la Rotonde, la Clauserie des Lilas, Le Caméléon etc...  et dans les librairies du Quartier Latin où Roger Allard en avait fait le dépôt (5). Le tirage de ce numéro était limité à 1000 exemplaires, et il nous restait tout juste de quoi satisfaire nos abonnés Belges et les dépôts en librairie. Ne pouvant pas suffire aux demandes réitérées des libraires parisiens et, sur la proposition de l’éditeur Eugène Figuière qui assumait les frais d’impression et de distribution à sa charge. Avec l’accord de l’auteur, qui nous donnait carte blanche, nous fîmes un tirage à part de l’article de Mercereau à 2000 exemplaires brochés, sous couverture, avec en hors texte une photo des cinq fondateurs de l’Abbaye, accompagnés de quelques membres adhérents, devant l’un des pavillons du domaine. Le titre de la brochure était le même que dans Créer : l’Abbaye et le bolchévisme en réponse à l’étude de Jean Maxe dans les Cahiers de l’Anti-France, édités par Boissard, dont le titre était l’Abbaye et le bolchévisme culturel. Avant d’écrire son article pour Créer, Mercereau s’était plaint auprès de Jean Maxe des nombreuses inexactitudes dans les informations qui contenaient son étude dans les cahiers de l’Anti-France ; celui-ci répondit : « votre stupéfaction ne se trompe - t - elle pas d’adresse ?la faute en est à Duhamel et à Luc Durtain. Qu’on écrive donc la véritable histoire de l’Abbaye de Créteil ».

 

            Dans l’article de Mercereau, parmi les réfutations qu’il formulait à l’égard de certains critiques, tels que F.L.Ruchon, dans la Revue des Belles Lettres de Genève qui citait un tas de noms de pure fantaisie parmi les fondateurs de l’Abbaye ; Luc Durtain qui truquait une partie de l’histoire de l’Abbaye bien qu’il ait été suffisamment averti pour l’écrire sans erreur ; Florian Parmentier, qui dans son ouvrage La Littérature de l’Epoque, qui paru chez Figuière, faisait de l’Abbaye le foyer du cubisme ; René Lalou qui confondait à dessein dans ses articles l’unanimisme romaincien avec l’anti - isme des tenants de l’Abbaye de Créteil ;il y avait encore un tas de mises au point fort pertinentes sur le comportement et les menées de sectateurs d’une école littéraire, comme celle de l’unanimisme, peu conforme à l’esprit de l’Abbaye.

 

            Eugène Figuière avait fait une copieuse distribution de la brochure d’Alexandre Mercereau, l’adressant aux critiques des journaux et des revues littéraires, ce qui provoqua aussitôt de véhémentes protestations, voire même des insultes de la part d’un quarteron de culs de lettres, comme les appelait Marcello Fabri, inféodés à l’unanimisme qui se proclamaient défenseurs du classicisme moderne.

 

            Je cède la parole à Mercereau : « Je dois dire que, si accoutumé que je sois à voir nager dans des eaux où je ne voudrais pas les suivre, mes anciens compagnons de Créteil, ce ne fus pas sans déchirement que je recueillis de la plume de Jean Maxe, la preuve que ce sont eux mêmes qui répandent de faux rapports sur une œuvre dont les origines étaient si pures. Jusque là, je me refusais systématiquement à penser qu’ils pussent n’avoir pas gardé le respect de cette période de foi sincère et d’amour où la mesure nécessaire à ne pas trop dévoiler leur jeu sur ce point ; jusque là, je ne pouvais admettre qu’ils puisassent dans le silence dont est accompagné aujourd’hui toute mauvaise action, dès qu’elle est assez forte pour s’imposer à la lâcheté générale, une telle impudence, où il est si facile de démontrer que c’est de l’impudence ; jusque là, je voulais me persuader que seuls étaient responsables les auteurs de tant d’articles, et voici bien envolés la dernière illusion, que je pouvais nourrir à l’égard d’hommes en qui j’avais eu pendant plusieurs années une confiance absolue. » (Créer N°3  page 61, 1922).

 

            Le tintamarre qu’avait déjà provoqué dans la presse de Mercereau grâce aux vérités qu’il contenait, aux impostures qu’il dénonçait, aurait dû éveiller la bonne foi des critiques, en les amenant à une plus juste compréhension des faits. Mais voilà que, ô surprise ! quelques mois plus tard paraissait chez George Crès l’Histoire de la Littérature Française Contemporaine de René Lalou. Que lit - on en tête du chapitre VII, page 449 : Jules Romain et l’Abbaye, : Abbaye et unanimisme ont permis bien des confusions. Il en sera ainsi tant qu’une histoire de l’Abbaye de Créteil n’aura pas été écrite ( !) qui séparera les habitants du phalanstère et leurs hôtes de passage, qui distinguera ce que ce groupe doit à l’hospitalité fraternelle de George Duhamel ( ! !) et à la rigoureuse impulsion philosophique et poétique de Jules Romain ( ! ! !) », et ceci encore « Duhamel et Vildrac sont les vrais fondateurs de l’Abbaye de Créteil ». Ainsi, les partisans et défenseurs de la doctrine unanimiste s’obstinaient, de bonne ou mauvaise foi, à faire courir le bruit que Jules Romain avait élaboré sa méthode unanimiste à l’Abbaye, où il logeait et où il avait endoctriné ses compagnons du phalanstère.

 

            L’agrégé André Cusenier, devait affirmer dans Le Mouton Blanc en 1923 : « Jules Romain de 1906 à 1909 était interne à l’Ecole Normale Supérieure . Il ne pouvait donc pas résider en même temps à l’Abbaye de Créteil comme on veut le faire croire, sinon d’y paraître de rares moments, et en particulier lors de l’impression de son livre La Vie Unanime qui parut aux éditions de l’Abbaye en 1908 ».

 

            « Parmi les signataires des articles discourtois qui accueillirent mon article, avouait Mercereau, il fallait compter ceux de Luc Durtain, de Georges Chennevière, de George Duhamel et d’André Puget. Fait significatif, tous ces noms faisaient partie du chorus unanimistes. Tous ou presque tous se faisaient un malin plaisir de transformer la nomenclature des vrais fondateurs de l’Abbaye en y substituant les noms de leurs amis ». Ainsi, selon l’attestation de Mercereau et que devait ratifier Barzun dans son livre l’Air du Drame : « Cinq noms doivent seulement être considérés comme les vrais, les seuls, les authentiques fondateurs de la Libre Abbaye de Créteil, ce sont le peintre Albert Gleizes, les poètes et écrivains Charles Vildrac, Alexandre Mercereau, René Arcos et Henri Martin Barzun. »

 

            Pour éclairer davantage l’exposé de mon sujet, et pour la vérité historique de certains faits, il s’impose que je procède d’étape en étape et dans l’ordre chronologique, en empruntant à l’article de Mercereau de larges extraits, et en me référant aux nombreux témoignages, que j’ai pu recueillir de vive voix ou par écrit, d’Albert Gleizes, Mercereau, Barzun, René Ghil et Nicolas Beauduin, et ce consigné dans le livre de Christian Sénéchal, qui ne sont pas toujours concordants (5).

 

            « En 1900, écrivait Mercereau, de nombreux jeunes gens avaient débarqué en grand nombre à Paris, venant de plusieurs coins de la province et de l’étranger. Ces jeunes gens étaient voués aux arts malgré la volonté de leurs parents, espérant trouver à l’Exposition Universelle un gagne pain conforme à leur vocation. Ils envahirent ainsi le quartier latin, en même temps d’ailleurs que des gens de toutes professions, et surtout sans profession, venus pour tenter fortune ou bien pour s’amuser. Comme on devait s’y attendre, la misère s’abattit sur les plus altiers, les moins débrouillards ou les plus paresseux. Il en résulta qu’une solidarité extraordinaire naquit spontanément entre tous ces assoiffés de libre existence et d’idéal. Ainsi, il était devenu naturel à ceux qui possédaient quelque chose, aussi minime fut-elle de la partager avec ceux qui ne possédaient que leur corps à couvrir et leur bouche à nourrir. Il paraissait normal à ceux-ci de recevoir de ceux-là le couvert et la nourriture. Tout était ainsi, mis en commun : logis, vêtements, aliments et, je dois ajouter, même les compagnes qui passaient de l’un à l’autre au grès de leurs caprices ou de leur pitié. C’est alors que Lucien Aressy, étudiant en médecine, donnait dans son grand atelier de la vieille cour de Rohan, l’hospitalité à tout ce que le quartier latin comprenait de bohème indépendante, des plus dépenaillés aux plus élégants, des plus authentiques étudiants aux plus avérés calicots, épiciers, bureaucrates férus de Murger et de vadrouilles. Mais différents logis des rues d’Ulm, des Feuillantines, de Cujas voyaient défiler - au grand effroi des concierges, des voisins et par conséquent de mon père de qui je finis par refuser la modeste pension afin de demeurer seul juge de mes actes - tout un peuple hétéroclite et pittoresque, avec qui je partageais le pain et les frites, et qui se partageait à mon insu mon linge en ajoutant parfois mes libéralités volontaires, les menus profits que j’ignorais, qu’ils tiraient de la vente de mes livres et bibelots -  voire même des locataires du dessous - quelquefois se trompaient de complet, je veux le supposer, et qui disparaissaient dans mes vêtements, les leurs étant en loques.

 

            Au demeurant, c’étaient tous de bons garçons, ne volant que par nécessité, n’étant paresseux que par réaction contre une certaine adolescence studieuse et vicieux que par misère. En un mot, des hommes à qui ne manquait que la volonté et pourtant la conviction de réussir pour devenir honnêtes et notoires. Or, toute cette jeunesse était insouciante, spirituelle, gaie, tolérante, et les quelques esprits nobles supérieurs qui en faisaient partie suffisaient à entretenir en nous la flamme de l’idéal, idéal qui toujours trahi, désillusionné, irrité par les hommes, ses semblables et ses frères n’en continuaient pas même à suivre la voie droite qui mène peut-être à la solitude, à l’individualisme, mais du même coup aux plus hautes cimes de l’esprit » (Créer N°3 page 62 . 1922).

            Mais voilà que le bel optimisme de Mercereau commençait à se voiler d’un léger scepticisme. Comme ses amis il commençait à comprendre que s’il ne renonçait au grand devoir de la solidarité humaine, il ne pouvait, sans risquer d’être l’éternelle dupe et le complice, à  n’accomplir ce devoir qu’entre pairs, car la société renfermait par trop d’éléments hétéroclites, dont les meilleurs ne pouvaient être que les victimes.

 

            Il y avait à cette époque - nous en connaissons les éternels recommencements - dans tous les sous-sols fumeux des cafés littéraires de la capitale, dans les ateliers d’artistes de la Rive gauche et à Montmartre, toute une population d’intellectuels, d’artistes, de poètes faméliques, désoeuvrés, tous apprentis de la gloire qui sous l’influence du poison vert, l’absinthe, péroraient bruyamment, flanqués de leurs femmes ou de leurs maîtresses, parlant du génie de la création artistique avec un air entendu, persuadés que ce génie les avait touchés au front. Somme toute, l’idéal qu’ils évoquaient, c’était au fond, celui de presque tous, visant à atteindre à la renommée à n’importe quel prix, mais sous les déguisements de l’homme inspiré, qui récolte son mérite avec une feinte humilité d’être élu malgré. Les poètes récitaient leurs poèmes avec emphase, sinon avec le ton confidentiel ou bien tonitruant genre Mauréas ou Fagus, sans oublier ceux qui bredouillaient leurs poèmes sous le coup de l’émotion et des effusions de l’alcool persuadés qu’ils avaient du génie tout en affichant l’amertume des incompris, poussant des soupirs et se consolant en avalant de fortes rasades de Pernod. Quant aux peintres et aux sculpteurs, d’un crayon tremblant par l’ivresse et les toxines du tabac, les doigts imbibés de nicotine dessinaient sur le marbre des guéridons ou bien dans les marges d’un journal l’esquisse de l’œuvre révélatrice, qu’ils se croyaient inspirés de réaliser bientôt, mais qu’ils n’accompliraient sans doute jamais. Il y avait d’autre part les mordus de politique, les sociologues amateurs aux poses hautaines de futurs dictateurs, l’index levé, la mâchoire serrée foudroyant du regard leurs auditeurs en proclamant « Camarades, le jour approche où la société bourgeoise s’écroulera. Alors on verra flamber palais, banques, parlement, la préfecture de police etc... » Mais dans tout ce tohu-bohu d’idéaux faussement vierges, de credos arbitraires, d’aspirations somnambuliques, de rêves d’ivrognes, de technicismes mirobolants, de constructeurs de vide, combien d’authentiques valeurs morales asphyxiées dans ce tourbillon d’idées aventureuses, fausses, incohérentes. L’évangile du plaisir restait malgré tout ancré dans la conscience des milieux bourgeois comme dans l’esprit du monde artistique. L’amour de l’argent était un terrible agent de dissolution, d’égoïsme, de personnalisme, de matérialisme, faisant des ravages à tous les échelons de la hiérarchie sociale. Sous la pression des événements politiques et sociaux, les vocations révolutionnaires ou bien réactionnaires s’improvisaient selon les circonstances, selon les intérêts, selon les servitudes. L’ambiguïté » était reine. La religion était prise en charge par le patronat et la haute finance. La plupart des libres penseurs n’étaient que des dilettantes. Pour paraître indépendants on se disait anarchiste à la mode de Maurice Barrès. Si on s’associait c’était pour écraser les plus faibles. La muflerie gagnait toutes les sphères sociales. On se disait sportif parce qu’on était brutal. Ainsi on voyait se prolonger les moeurs, les idées d’une certaine philosophie bourgeoise de la fin du XIX e siècle. Un positivisme mystique avait pris la relève. La littérature véhiculait tant bien que mal les idées-forces qui se dégageaient des écrits d’un Sorel, d’un Barrès, d’un Maurras, d’un Péguy, d’un Bergson en opposition au déterminisme scientifique du siècle précèdent. D’anachroniques derniers équipages on passait bravement aux premières automobiles ; les senteurs âcres des  petites flaques faisaient concurrence aux odeurs vanillées des crottins de chevaux. L’amour de la vitesse commençait à envahir le monde de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Le cinématographe, la T.S.F., l’aviation faisaient leur apparition. Les taxis, qu’on appelait les vers rongeurs se glissaient timidement parmi l’encombrement des fiacres. Dans les laboratoires expérimentaux on concevait de nouveaux engins de guerre qui entraient dans les ateliers de fabrication. Le style sécession viennoise qu’on appelait nouilles au rococo fleurissait bizarrement les immeubles et leurs intérieurs ainsi que les bouches du métro.

 

            C’est ce que l’on a convenu d’appeler la belle époque. Belle      

n’est-ce pas une antiphrase - Belle par les plaisirs faciles des possédants et non pour les besogneux, qu’ils fussent intellectuels ou simple ouvrier, belle pour les trafiquants de scandales mondains et politiques et non pour les simples délits d’opinions. Les premiers ouvrages de Nietszche, traduit par Henri Albert paraissaient au Mercure de France. Puis ce furent ceux de Tolstoï, Bakounine, Dostoïesvski, Stirner, Barrès, Sorel, Ipsen, Ruskin, Marx et Withman . Tant d’idées nouvelles, de conceptions philosophico - sociales diverses déroutaient ou enfiévraient l’esprit des jeunes intellectuels, des artistes et des poètes. Or, la discipline morale au milieu de tant de directives spirituelles contradictoires échappait aux artistes, aux poètes, - ou bien en faisaient-ils fi ? - car l’égoïsme, la jouissance, le profit de l’intrigue, l’arrivisme, maintenaient leurs prérogatives. On élevait le banquisme intellectuel à la hauteur d’une technique et la prostitution littéraire aux dimensions d’une carrière.

 

            Nous commencions à être écoeurés de tout ce que nous entrevoyons de pourriture sous tout les vernis étincelants d’une certaine bourgeoisie littéraire, écrivait Mercereau, et déjà avertis de tous les apparats de ce monde là, nous décidâmes à quelques uns de partir pour quelque retraite où vivre laïquement la vie monastique. Il y avait, indépendamment de mon ami d’Aressy et de moi les peintres Doucet, tué depuis à la guerre, le grave et flegmatique Léon Kern, caricaturiste bien connu ; les poètes Syffert et Wasseige, ce dernier secrétaire du salon des indépendants et du syndicat des Arts Plastiques ; Charles Iggonet de Villiers et quelques autres encore. Ainsi, le labour nous inspirait des idées fouriéristes qui paraissaient devoir nous offrir un moyen complet d’existence. Alors, nous cherchâmes pas loin de Paris, une demeure propice à la réalisation de nos projets. Nous trouvâmes bien en forêt de Fontainebleau une propriété rêvée, trop rêvée même, car le pays des chimères est un pays qui ne donne asile qu’au rêve, parce qu’il n’a pas de dimension et que, comme le radium il n’alimente son feu qu’en lui-même. Mais l’argent nécessaire à l’achat de cette propriété nous fit défaut, de même que celui nécessaire aux instruments aratoires qui nous eussent permis de vivre une existence harmonieuse. (6)

 

            En 1904, Mercereau et son ami, le poète Valmy-Baysse, fondèrent la revue La Vie, avec l’ambition de prendre la succession du défunt Festin d’Oesope du baron Mollet, - où Apollinaire assumait les fonctions de rédacteur en chef  - en s’inspirant de même postulat :  « n’être l’organe d’aucune école ». Au comité de rédaction vinrent se joindre Charles Vildrac et René Arcos. « Nous nous trouvâmes une âme commune, remarquait Mercereau, et nous nous liâmes d’une amitié suffisamment peu foudroyante pour que nous la puissions croire définitive, et qui l’eût été sans doute, si quelque éléments dissolvants ne s’y ajoutèrent plus tard. » 

            La rédaction de la revue était devenue le principal motif de leurs amicales réunions. Valmy-Baysse, qui à la sauvette gérait la revue, était trop occupé à se faire une place dans le domaine du théâtre, et le plus clair de son temps se passait au Théâtre des Poètes, où il s’occupait à diriger les répétitions de son drame en quatre actes Imperia, négligeant par trop son rôle d’administrateur et de directeur de revue. Au but de quelque numéro des divergences de vue éclatèrent entre Valmy-Baysse et ses collaborateurs, ils décidèrent alors d’un commun accord d’arrêter la publication de La Vie, mais néanmoins, Mercereau, Vildrac et Arcos n’en continuèrent pas moins leurs réunions amicales et travaillèrent à une Anthologie des Poètes de l’Epoque que par la suite ils laissèrent dormir dans leurs cartons. Ils menèrent ainsi une vie harmonieuse selon leurs souhaits favorisant le voeu de Mercereau de voir se constituer une sorte de confrérie laïque, dont le projet alimentait l’ardeur de leurs conversations. C’est ainsi que Vildrac s’en fit le chantre en écrivant dans son livre Poèmes, édité par le Beffroi de Lille en 1905.

 

            « Je rêve l’Abbaye - oh, sans abbé !

               Je rêve l’Abbaye hospitalière

              A tous esprits d’art plus ou moins crottés

              Parce que plus ou moins déshérités...

              A la fois gais et recueillis

              Où vivre libres en thélémistes passionnés...

                .....................................................................

              Etre un peu moins de chers confrères

               Mais être un peu plus de bons frères. »

 

            C’était dans cette foi que Mercereau fervent fouriériste, évangélisait ses camarades, érigeant en dogme l’esprit de fraternité humanitariste des travailleurs manuels , ceux de l’esprit et de l’imagination créatrice. « Après maints projets, disait Mercereau, ce fut Vildrac - il faut le reconnaître - qui proposa le premier comme métier manuel pour notre future Abbaye celui de l’imprimerie ».

 

            Quant à l’habitation et le terrain connexe qui devait nourrir la confrérie, ils avaient décidé de la baptiser la LIBRE ABBAYE à l’exemple de celle de Rabelais et sa thélème avec la fameuse devise du portail « fais ce que tu voudras », mais à laquelle Mercereau proposa d’ajouter « sans nuire à autrui ».

 

            Bientôt ils firent la connaissance du peintre Albert Gleizes avec lequel ils se lièrent rapidement d’une vive amitié. Albert Gleizes leur demanda de l’aider à la fondation de l’ASSOCIATION ERNEST RENAN pour l’union des étudiants universitaires et ceux des universités populaires afin de favoriser le développement des oeuvres d’éducation laïque (7).

           

            Mais voilà que Mercereau dut partir précipitamment à Moscou comme correspondant du journal LA GUERRE SOCIALE de Gustave Hervé (8) - La révolution sévissait en Pologne et en Russie. Il fit donc promettre à ses amis de le tenir au courant des démarches qu’ils espéraient pouvoir faire pour donner corps à leur projet de fondation phalanstérienne de la Libre Abbaye. Il été du reste persuadé qu’il gagnerait assez d’argent à Moscou, et se faisait fort de les aider dans les frais d’installation qui s’avéreraient nécessaires.

 

            « Or, l’élan été donné, observait Mercereau, l’éloignement ne diminuait en rien nos sentiments. Une suite ininterrompue de lettres chaleureuses, enthousiastes, entretenait des deux côtés le feu sacré, et entre cent autre choses, nous ne nous lassions pas de parler sans cesse de notre bienheureuse Libre Abbaye dans le futur et d’y croire avec un telle ferveur, une telle intensité, que nous étions arrivés à nous imaginer quelle existait réellement, et qu’il n’y avait plus qu’un petit effort à faire pour atteindre la porte, l’ouvrir, pénétrer, et travailler en frères ». La présence émeut la puissance, enseigne la scolastique. Mercereau pensait que le contraire pouvait être aussi vrai., ainsi par ses lettres il tenait constamment en haleine ses camarades Gleizes, Vildrac et Arcos, ne cessant de les encourager à chercher le mécène espéré, leur assurant qu’il existait, qu’il rôdait autour d’eux, qu’il n’attendait que le moment propice pour leur tendre la main. Mais qu’attendaient - ils donc pour le détecter dans la foule des inconnus qui les entouraient ? Aussi il n’y avait plus d’amis, de connaissances, de rencontres fortuites qui ne fussent informés de leur projet.

 

            « Il ne se passait pas un jour, me confiait Albert Gleizes, où rencontrant un visage nouveau, nous ne nous gonflions d’espoir en pensant que ce serait peut-être l’homme que nous cherchions, le futur camarade, le mécène qui nous apporterait l’aide nécessaire pour réaliser notre rêve.

 

            Un jour, lors d’une promenade dominicale en forêt de Fontainebleau, sur le territoire de Créteil, le couple Vildrac et René Arcos tombèrent en arrêt, médusés par la beauté d’un domaine abandonné, situé sur les bords de la Marne. Il répondait en tous points au décor qu’ils avaient imaginé pour établir leur phalanstère. Ce Domaine était à louer. « Il y avait 13.000 mètres de parc, signalait Mercereau, comportant des arbres de toutes les essences, une magnifique allée de tilleuls, des pelouses et jusqu’à un énorme rocher de silex, que le curé de Créteil, quelque peu archéologue, déclarait dater de l’âge de la pierre, un potager, deux corps de bâtiment endommagés, où la glycine grimpait jusqu’au toit, des terrasses à balustrade, des dépendances, le tout noyé dans une végétation luxuriante, constituant un véritable décor de poète romantique, mais un décor sur une scène en ruine ».

 

            On devine la joie des trois camarades. Une dépêche avertissait Mercereau de leur magnifique découverte. Tous renseignement pris, il apprirent que le propriétaire du domaine, un nommé Barriquand, était un homme fort riche, passionné de chevaux et d’escrime, mais peu incline à la philanthropie. Leur joie se transforma vite en angoisse. Où trouver l’argent pour louer ce domaine et mettre en état l’immeuble ? Comment contacter le propriétaire et lui donner les garanties nécessaires ? Ils étaient tous quatre aussi pauvres l’un comme l’autre. Mais voilà le miracle. « C’est ainsi, mentionne Mercereau, que par une circonstance fortuite, le plus pur des hasards, où par une secrète voie du destin, que René Arcos fit la connaissance d’un confrère, inconnu la veille, un poète du nom Henri - Martin Barzun (9). Cet homme se révéla très réceptif aux projets qu’Arcos lui exposa avec sa fougue castillane - il en était - et prenant la chose au sérieux, Barzun fixa aux trois camarades un rendez-vous pour le lendemain soir à la Closerie de Lilas ».

 

            Ce fut une rencontre de plus passionnantes, où il était question d’aspirations

phalanstériennes, d’esprit de fraternité artistique et artisanale, et d’un tas de projets qui alimentaient leur rêves. Henri - Martin Barzun partagea vite leurs vues, vibra à l’unisson avec la même ferveur idéologique. Il s’offrit donc de les aider, et leur proposa bientôt d’étudier ensemble les modalité d’une association possible. « Et ce fut autrement qu’avec des bonnes paroles, assurait Mercereau, car il s’engageait de mettre ses économie à la disposition de l’œuvre ».

 

            La jubilation du groupe toucha vite au délire. Mercereau, informé aussitôt, leur annonçait qu’il s’apprêtait à reprendre sa liberté dés qu’il aurait terminé sa mission à Moscou.

 

            Les tractations avec le sieur Barriquand furent pénibles et laborieuses, et malgré qu’il ne trouvait pas facilement de locataire, il poussa son intransigeance jusqu'à refuser de faire la moindre réparation à l’immeuble ; en outre, il trouva moyen d’augmenter le prix du loyer d’un tiers. « Ce qui motivait l’attitude irascible du propriétaire, me confia Albert Gleizes, c’était sa méfiance, car il pensait avoir à faire à un groupe de jeunes anarchistes, voulant imprimer des tracts et livres subversifs, en comptant faire du domaine de Créteil un centre d’activités révolutionnaires, aussi le sieur Barriquand se montait-il intraitable, sans la moindre concession, en ponctuant chacune de ses réponses d’un péremptoire et sec : c’est à prendre ou à laisser, pensant ainsi décourager ses interlocuteurs ». Barzun à bout de nerfs se rendent compte que pour cet homme l’idéal n’avait aucune valeur marchande, et craignant que l’affaire ne leur échappât, se retournant vers ses camarades, dont les visages crispés témoignaient de leur inquiétude, les engagea à signer le bail, et remit au propriétaire la somme correspondant à six mois de loyer, selon les termes du contrat. Les voilà enfin nantis d’un bail en bonne et due forme.

 

            Fidèle à sa parole, Barzun acheta pour la communauté une presse à pédale Minerva, et tout le matériel d’imprimerie nécessaire, ainsi que les outils de jardinage. « Grâce au camarade Barzun, soulignait Mercereau, grâce à son aide providentiel, nous allions faire désormais d’une utopie une réalité ». Pendant que Barzun courait les salles de vente, pour faire l’acquisition des meubles indispensables à l’installation de l’atelier d’imprimerie, Gleizes, Vildrac et Arcos retroussant leurs manches, s’attaquaient aux travaux les plus urgents, s’improvisant tour à tour terrassiers, maçons, couvreurs, plâtriers, plombiers, tapissiers. Car il s’agissait de rendre la demeure habitable dans le plus bref délai. En janvier 1907 tout fut à peu près achevé. Il y avait des logis individuels pour les compagnons fondateurs, des chambres pour les amis et les hôtes de passage, des pièces communes : salon, salle à manger, cuisine, vestibule, un atelier de typographie et un atelier de peinture. Un théâtre en plein air avait été aménagé dans un coins du parc. « Désormais il n’y avait plus qu’à travailler en chantant, à vivre en aimant » reconnaissait Albert Gleizes. Quoique fourbus, courbaturés, meurtris par leurs durs travaux, il purent toutefois chanter victoire. La Libre Abbaye de Créteil se concrétisait.

 

            « Le premier à venir s’installer dans son logement à la Libre Abbaye fut Albert Gleizes, Mentionne Christian Sénéchal. Il y arriva un soir avec une voiture de déménagement venant de Courbevoie, où il habitait, heureux d’échapper aux ennuyeuses servitudes du travail qu’il effectuait chez son père, dessinateur industriel. Il fut donc le premier moine laïque de cette sorte de Thélème...Son logement faisait l’effet d’un véritable damier de dessins depuis le plafond jusqu’aux plinthes, comme peut l’être le logement d’un artiste comme Albert Gleizes, alors plein d’exubérance et de fantaisie... »

 

            Dans le courant du mois de janvier, Madame Vildrac, faisant courageusement le sacrifice d’un petit commerce qu’elle tenait à Paris, vint avec son mari rejoindre Albert Gleizes. Le couple Vildrac s’installa d’abord au deuxième étage du corps de logis principal pour, dans la suite, aller dans le bâtiment situé à côté de la cour d’entrée, derrière un atelier qui n’était qu’un vaste jardin d’hiver, dont on avait descellé les gradins en fer. « Vildrac y percera des portes, sans se soucier de traverses et des poutres, allant jusqu'à scier une énorme solive qui le gênait au risque de faire crouler le bâtiment ». Puis ce furent Arcos, Barzun et Mercereau (fin mars 1907) de retour de Russie, « qui vint apporter à ses camarades, affirme Sénéchal, ses initiatives, son sens de l’organisation et son dévouement à la cause commune ».

 

            Un camarade de régiment d’Albert Gleizes, le typographe Linard, consentit à venir sans salaire partager leur vie communautaire, tout en les initiant aux travaux et à l’art de la composition et de l’imprimerie.

            L’apprentissage fut assez laborieux, mais s’accomplissait dans la bonne humeur et un excellent esprit de compagnonnage, « Désormais, constatait avec joie René Arcos, toutes les portes fonctionnaient, tournaient sans grincer sur leurs gongs à l’Abbaye, les fenêtres avaient toutes leurs vitres, et étaient orné de rideaux aux riantes couleurs, les plafonds étaient d’une impeccable blancheur, les murs recouverts de tapisseries aux teintes unies, les clefs tournaient dans les serrures et des parquets luisants montait une bonne odeur de cire fraîche ». Quant à George Duhamel, qui avait conservé sa chambre d’étudiant à Paris, rue Vaquelin, « il ne venait à Créteil qu’à ses moments perdus et pour y jouer l’excentrique, en se coiffant d’une calotte rabelaisienne, qu’il avait taillé dans le fond d’un chapeau hors de service, relatait Sénéchal, et en ayant fait installer dans la chambre qu’on lui avait réservée un lit des plus ahurissants, tirant de baignoire et du char mérovingien. Or ce lit possédait quatre roues plus une, dont l’utilité ne fut jamais bien définie. Peut-être, suggérait Albert Gleizes, était-ce déjà une roue de secours, comme on devait plus tard en adopter pour les automobiles ». « Duhamel, affirmait Mercereau, nous le vîmes à l’abbaye fort peu, trop occupé par ses études de médecine, ne faisant  que de rares incursions dans l’atelier de typographie, où ses observations à l’ironie calculée et ses sous-entendus sans aménité nous agaçaient et venaient perturber notre travail ; aussi, on peut se demander comment il put avoir acquis l’habilité de lever les caractères et de manoeuvrer la machine, comme il voulait le faire croire à qui voulait l’entendre ». (10)

 

            On devine avec quelle fiévreuse agitation les cinq compagnons s’attelaient aux travaux d’imprimerie, sous la coupe de Linard : levée rapide des caractères qu’ils devaient porter avec précaution sur la gelée, mais qu’ils laissaient souvent choir à terre, provoquant la colère de Linard, puis nouaient les fermes pendant qu’Albert Gleizes gravait avec une patiente obstination dans des bouts de bois de poirier de souche jaune, durs comme pierre bandeaux, culs de lampe, des illustrations.. Combien étaient animée leurs discussions pour la recherche  des meilleures dispositions d’un titre de couverture, pour ses mises en page, et les expériences laborieuses sur les couleurs d’encre nécessaires, avant de trouver celles dont les nuances convenaient le mieux au papier choisi, pour certains ouvrages privilégiés. Par contre, comme ils n’avaient pas de massicot pour rogner les rames de papier - leurs moyens financiers ne leur ne permettant pas de s’en procurer un - Linard avec son amour propre d’homme du métier, répugnait de se voir contraint d’avoir recours à la complaisance de collègues, ce qui occasionnait quelquefois d’amères récriminations de sa part. Mais quelles riches compensations n’avaient-il pas lorsqu’ils procédaient aux premiers tirages, non sans l’inquiétude d’y découvrir quelque coquille. Ainsi tous les cinq, sous l’œil vigilant de Linard, travaillaient soit debout, devant leur caisse, les uns à côté des autres, en sabots paillés, le cache-nez autour du cou, la pipe ou la cigarette aux lèvres, fredonnant un air de caf-conce en vogue, ou bien se relayant pour faire fonctionner la bécane, comme ils avaient baptisé non sans humour la Minerva.

 

            Le premier hiver qu’ils vécurent à l’Abbaye fut des plus sévères, et la réserve de charbon, qui leur paraissait inépuisable fut tarie en moins de deux mois. Ils leur fallu donc aguerrir leurs muscles en sciant bûche sur bûche pour obtenir une bien maigre chaleur. Qu’importe, ils étaient heureux sous le couvert de l’espoir, qui leur tenait lieu de chauffage, soutenait leur moral, tonifiait leur ardeur. Ils étaient convaincus qu’ils étaient parmi les pionniers d’un monde social nouveau, et qu’ils allaient « jeter la semence d’une harmonieuse confraternité artistique et artisanale créatrice autre, en tant qu’hommes libres, non assujettis aux conformismes du siècle révolu », attestait Mercereau. Une de leurs ambitions c’était d’arriver à donner à leurs travaux d’imprimerie et à leurs éditions une tenue originale, aux recherches typographiques hardies, loin des canons traditionnels.

            Et voilà la première de leurs grandes joies, l’arrivée des premiers exemplaires, brochés par un confrère, du livre de René Arcos : la Tragédie des Espaces, vierge de toute coquille. « Ce fut un jour de grande liesse, me confiait Albert Gleizes, où nous nous embrassâmes et dansâmes comme des sioux devant le totem ».

 

            « George Duhamel en 1906 paressait peu voué à la littérature, affirmait Mercereau, du moins si on veut bien ne pas compter comme telles ses chansons de cabaret, qu’il ne tarda pas , à notre contact, à ne plus prendre à sérieux. Ayant pris connaissance du manuscrit d’Arcos : La Tragédie des Espaces (11), Duhamel  eut soudain la révélation que quelque chose d’épique dormait en lui. Il composa alors son livre : Des Légendes, Des Batailles (12) qu’il nous fit lire. Nous décidâmes donc de l’imprimer... Nous acceptâmes Duhamel, oui, mais pas dans notre intimité, car nous ne sentions pas en sa présence, par la froideur de son contact, se déclencher cette affinité élective qui nous avait fait nous pressentir, Arcos, Gleizes, Vildrac, Barzun et moi ».

 

            Tous ceux qui cherchaient à s’intégrer à l’Abbaye poussés par des intérêts personnels et sans noblesse, se voyaient démasqués et rejetés « Car l’Abbaye, me faisait remarquer Gleizes, n’avait rien d’une chapelle ni d’une entreprise de publicité mutuelle ; c’était une association libre de poètes, d’artistes, dont le credo était : amour, fraternité, liberté de création et de pensée ». A l’Abbaye ils étaient totalement indifférents à tout souci d’école, de préjugé, de coterie, qui rétrécissent l’intelligence et flétrissent l’imagination. Cette réconciliation de l’individualisme et de l’altruisme, cette sorte de morale sentimentale, qu’ils tentaient de réaliser, ne les rendais cependant pas complètement libres de ne pas se préoccuper de la conduite idéologique et téléologique du comportement social, et de ses théories mouvantes et complexes, dont l’expérience - nous le verrons plus tard - leur fut des plus amères. D’autre part leurs aspirations poétiques et esthétiques se concrétisaient dans le jaillissement spontané, dans le surgissement exalté du subconscient, sans théories préconçues ni critères absolus ? Ce qui n’était pas le cas des nombreux groupement littéraires et artistiques, qui s’agitaient alors dans la capitale, dont les tendances autoritaires, métaphysiques, cérébralistes, technologiques ne correspondaient pas aux dispositions naturelles des compagnons de l’Abbaye.

 

            Ainsi, s’il y avait une noble et belle cohésion morale qui cimentait le groupe phalanstérien de Créteil, on voit moins qu’il en soit sorti une esthétique commune dominante, et encore moins ce qui devait s’appeler plus tard l’Unanimisme.

 

            Barzun fut le seul d’entre les poètes du groupe de l’Abbaye de Créteil d’avoir eu l’intuition d’une mode expression poétique personnel, autre que celui fondé sur le graphisme linéaire, l’écriture horizontale, faits pour les yeux. Cette idée mûrissait en lui depuis 1907 et ne prit corps qu’en 1912, sous le nom de Simultanéisme, autrement dit que par la simultanéité des voix juxtaposées en contrepoint sur différents plans. C’était en quelque sorte ce qu’on pourrait appeler le choeur parlé, tel qu’il fut adopté par Majakowsky en 1917, pendant la révolution russe. Barzun en développa les idées directrices dans sa revue Poème et Drames, qui parut en douze fascicules de 1912 à 1914.

 

            A la Libre Abbaye de Créteil les journées étaient des plus remplie. Dés le printemps, aux premières heures de la matinée, c’étaient les travaux de jardinage, ceux du potager et d’entretien du parc (13). Les femmes vaquaient aux soins du ménage, de la cuisine, de la couture, du blanchissage. En fin de matinée, les compagnons se retiraient dans leurs logements respectifs pour écrire, méditer, et Gleizes se mettait à peindre dans son atelier. De quatorze à vingt heures c’étaient les travaux d’imprimerie. La cloche annonçait l’heure des repas ; ceux du soir, aussitôt terminés, tout le monde se retirait  dans le grand salon où ils lisaient, fumaient, bavardaient, ou bien écoutaient les concerts que leur donnait Albert Doyen - le futur animateur des Fêtes du Peuple - sur l’orgue que ce dernier avait acquis dans un héritage et fait installer à l’Abbaye, soit au piano où il exécutait de ses oeuvres et celles des jeunes compositeurs, comme Ravel, Samazeuil, Jacques Ibert. Doyen venait souvent avec sa jeune femme passer ses loisirs de fin de semaine à l’Abbaye, où une chambre lui était réservée.

 

            Les longues conversation du soir se déroulaient sur des sujets variés : littérature, poésie, peinture, esthétique, philosophie, sociologie. « Ce dernier sujet, déclarait Mercereau, était abordé dans un libre esprit d’examen, de recherche et d’analyse critique où nous tentions de tirer du désarroi idéologique et politique de notre époque, quelques vues claires, qui satisfassent notre manière d’être intellectuelle, psychologique et notre goût de la vérité toute nue, sans impératifs métaphysiques ». « C’étaient en particulier Barzun et Mercereau qui animaient en parti ces débats, m’expliquait Gleizes, car c’était eux les plus équilibré, les mieux informés sur ces problèmes. Or, jamais ou fort rarement, nos colloques dépassaient la cordialité, même lorsqu’ils s’agissait d’opinions épineuses, personnelles, d’ordre idéologique concernant les maîtres à penser du jour comme Nietzsche, Marx, Bakounine, Tolstoï, Renan, Barrès ,Tarde, Han Ryner, Guyau, Durkheim et Jaurès. Les controverses que ces débats pouvaient susciter ne prenaient que fort rarement le ton agressif, et jamais nous ne prônions la subversion gratuite, la violence, comme voulait le faire croire une certaine presse bourgeoise ». Sous l’impulsion de Barzun et Mercereau, ils en était arrivés dans leur manière de philosopher, d’exercer leur esprit d’analyse à omettre l’essence des choses, pour ne débattre que des liens et des rapports de phénomènes. Mais en général, ce dont ils étaient profondément convaincus à l’Abbaye, c’était qu’une nouvelle synthèse culturelle ne pouvait être possible qu’en fonction du degré de conscience de l’époque nouvelle, en pleine mutation des valeurs morales, psychologiques, philosophiques et sociales qu’il importait de détecter. Idéologiquement, ils espéraient pouvoir orienter leur esprit vers le dépassement et la complémentarité des nouvelles réalités, dont la force de contagion devait être capable  de faire naître une conduite spirituelle autre, où l’individu serait le reflet d’une communauté universelle, sans aucun particularisme métaphysique. « D’autre part, m’avouait Albert Gleizes, Barzun n’était pas prêt d’admettre ce qu’affirmait Marx, lorsqu’il déclarait que le développement individuel, la répartition des richesses, la fluctuation des fortunes serait selon un rythme immuable, réglé désormais pour toujours. Car, affirmait Barzun, les rythmes sociaux  sont aussi mouvants que la vie, changeants, imprévus, et ne se laissent pas enfermer dans des formules, des théories. Et il portait comme exemple : Les hommes de la révolution française en 1793 étaient persuadés qu’ils allaient fonder la République Sociale. Et qu’en en est-il résulté ? L’empire napoléonien. Et ceux de la commune en 1871 ? d’être responsables - malgré eux - de la terrible réaction de la ploutocratie bourgeoise, financière et industrielle ». « Par contre, affirmait Mercereau, le brassage des idées qui se faisait le soir dans le parc à la belle saison, c’était celui d’hommes pacifistes en diable, d’un individualisme tempéré, malgré l’inéluctable dysharmonie que nous entrevoyons entre notre être intime et la société trouble, imparfaite, presque inhumaine où nous refusions de vivre et, dont nous fuyions la contagion en pensant, par notre exemple, faire réfléchir la jeune génération d’artistes, des poètes, d’écrivains, mal prévenus contre le mal du siècle, dont les symptômes se révélaient dans cette attraction fiévreuse vers les foyers d’agitation politique, que sont les cafés littéraires, où l’esprit de révolte règne avec ses extravagances arbitraires, qui leur tenaient lieu de conduite morale, sinon de thème d’épopée ».

 

            Dans cette optique, la sensibilité individualiste des cinq compagnons de l’Abbaye n’avait rien de comparable avec l’égoïsme prudent, vulgaire, confortable de ceux qui pensent vivre en dehors des faussetés, des petitesses, des lâchetés, des compromissions des milieux sociaux, tout en se pliant par des voie détournées, au plus plat et sordide des arrivismes, en feignant de jouer les modestes ou les au-dessus de la mêlée.

 

            Tous cinq, cependant, souffraient des contingences sociales, dont ils déploraient les incohérences. Mais, ils n’espéraient pas moins de découvrir chez leurs semblables des reflets de sincérité, de générosité, d’affectivité, en un mot, de pureté de sentiments, fussent - ils exceptionnels, mais affirmant une différence, comme l’exprimait Tolstoï.

 

            A vrai dire, à L’Abbaye, ils avaient une sainte horreur de commander. Ils obéissaient ainsi à la fameuse maxime de Stendhal ;  « Il faut louer tous ceux qui dans leur vie ne se soucient pas plus  de commander que d’obéir ». Peut-être que leur tendance à se pencher vers les autres, leur altruisme, ne répondait en somme qu’à une forme d’égoïsme sentimental, faisant de cette vocation un plaisir et une satisfaction personnelle dans son accomplissement. 

 

            Chaque dimanche, des groupes de jeunes poètes et d’artistes quittaient Paris pour se diriger vers Créteil, car les habitants de l’Abbaye étaient considérés comme les officiants d’un temple de la liberté, où ils venaient retremper leur ardeur créatrice, se décrasser l’esprit des élucubrations d’éthéromanes pervertis et se réoxygèner les poumons salis par les caves tabagiques malfaisantes et les cafés littéraires. Ainsi, parmi les visiteurs les plus fidèles ils comptaient Berthold Mahn, peintre et graveur, qui dirigeait à Paris un atelier de dessin décoratif, et qui était devenu le portraitiste attitré de l’Abbaye ; les peintres Henri Doucet, tué plus tard à la guerre de 14 - 18, qui dessina la première marque de la firme d’édition de l’Abbaye ; J. Pinta, qui fit de nombreuses vignettes ; André d’Otemar, André Derain, George Bracque, André Lhote, Henri Le Fauconnier, le sculpteur Brancusi ; et il y avait encore la jeune actrice liégeoise Berthe Bovy et Blanche Albane ; les pianistes Roland Schascht et Albert Doyen ; les chanteurs Feriès et Fillacier. Quant aux poètes, c’étaient George et Cécile Perrin, Paul Castiaux - qui exerçait la profession de médecin à Lion - et Theo Varlet, tous deux originaires de Lille, qui avaient installé à Paris un studio poétique, baptisé Thélème, heureux de trouver à l’Abbaye les mêmes aspirations idéalistes ; il y avait encore Paul Dermée, Marinetti, Brunelleschi, Paul Fort, Henri Hertz, Pierre - Napoléon Roinard, Nicolas Beauduin. Parmi les aînés c’étaient Gustave Kahn, Vielé - Griffin, Paul Adam, et surtout René Ghil « qui était le plus constant parmi les visiteurs, séduit par l’idée phalanstérienne, le courage, l’enthousiasme, le credo humanitaire, le sens cosmique, qui caractérisaient la communauté de Créteil » me disait Nicolas Beauduin. Mais il y avait encore une raison d’ordre sentimental majeur qui devait séduire et attirer René Ghil à Créteil, c’était le parc de l’Abbaye, qui lui rappelait son propre ermitage de Sublet en Normandie, ainsi que le style similaire du pavillon, où il allait souvent travailler à son Œuvre jusque à sa mort

 

            L’Abbaye de Créteil était devenue ainsi un centre d’attraction, vers laquelle convergeaient les aspirations culturelles de la jeune génération ; d’autre part, elle était l’objet de commentaires passionnés dans les journaux et les revues du monde entier. Le cinq phalanstériens étaient considérés comme des mystiques d’un ordre nouveau, dans la catégorie des poètes - artisans. Et du fait qu’ils vivaient en communauté, il gagnèrent la sympathie des groupes libertaires et anarchistes. On les considérait même comme des missionnaires d’une nouvelle foi. Par contre, on établissait à leur propos toutes sortes de filiations, de fraternités spirituelles les plus fantaisistes. En réalité, il était difficile de les embrigader dans une idéologie précise, uniforme, rigide. Leur appui moral n’avait besoin d’aucun support dogmatique, ne subissait aucune influence, aucune contrainte extérieure. Ils n’avaient recours qu’à leur conscience individuelle, la recherche de leur propre moi : « aime ton prochain, sois tolérant, mais sois toi - même ». Ce n’était pas une règle commune, c’était un instinct auquel ils n’avaient qu’à se laisser aller. Avaient-ils donc besoin de se créer une morale ? Aucune notion abstraite de soumission à un devoir moral ne leur était nécessaire pour justifier leur manière d’être, sinon en quelque sorte une forme d’hédonisme de la satisfaction dans l’accomplissement de leur vie d’homme indépendants, en marge de tout système, et pour la joie d’être ceux qui surent mettre leur liberté à l’abri en cherchant à accroître leur potentiel humain, pour en partager la jouissance avec tous ceux qui viendraient à eux sans calcul. Certes, il y avait chez chacun d’eux des différences de tension, mais somme toute, un même besoin de liberté dans la pensée et la création.

 

            Il va de soi que les compagnons de l’Abbaye vivaient en s’accommodant d’une poignée de notions, d’idées, de sentiments en commun, et savaient s’entendre à demi - mots, à demi - gestes dans l’ordre relatif de leurs occupations journalières. Seules, venaient troubler leur paix morale, leur unité de conscience, leur certitude d ‘être des purs, la visite de journalistes importuns, aux desseins cachés, qui venaient colporter des informations vraies ou fosses de la capitale, afin de les troubler, les intimider ou les circonvenir, dont les « cocoricades » leurs tapaient sur les nerfs et troublaient leur rythme deöööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööööö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ou proudhonienne. Syndicalistes et anarchistes se combattaient. Rouges et jaunes s’affrontaient à coup de chaussettes à clous qu’ils appelaient faire la chasse au renard. Les débits de boisson se multipliaient à une cadence inquiétante ; morphine, éther, opium, cocaïne, étaient devenus le privilège des mauvais garçons et de la bohème artistique et littéraire de Montmartre. Une vague antimilitariste gagnait tous les esprit, ceux de la petit bourgeoisie en particulier, et des jeunes intellectuels des universités populaires. A Marseille, lors du congrès socialiste en 1907, le secrétaire général de la C.G.T. affirmait solennellement : « En cas de déclaration de guerre entre les impérialismes bourgeois, tous les travailleurs répondrons par la déclaration de la grève générale ». Dans le Roussillon, un régiment qui avait reçu l’ordre de tirer sur les vignerons en révolte, avait mis les crosses en l’air. D’autre part, des artistes et des poètes désoeuvrés, qui menaient la vie à grandes guides dans la capitale, tous fils à papa de la haute bourgeoisie, qui dans l’intimité se prélassaient en fumant des cigarettes de tabac d’orient, dans de capiteuses bergères décorées à la Watteau, dés qu’ils descendaient dans la rue, se transformaient aussitôt en terroristes pourfendeurs de bourgeois et de curés, ou bien  couraient les salles de rédaction des feuilles extrémistes, apportant leurs articles où ils faisaient étalage de doctrines aventureuses, paroxystiques, incendiaires.

 

            Le mot liberté (16) animait toutes les conversations ; mais on paraissait oublier ce que le sens de ce mot comprend de graves responsabilités dans le social, entraîne inconsidérément à de graves désordres, qui entravent la liberté des autres. Rosa Luxembourg disait très justement que la liberté est toujours la liberté de celui qui pense autrement. L’aberration des esprits dans l’agitation sociale était arrivée à un tel niveau de surexcitation que lors de l’exécution de Ravachol, qui avait des morts sur la conscience, et se disait anarchiste, Marcel Schwob, dans l’Echo de Paris, le comparait à Socrate ; lorsque de l’exécution de Vaillant, qui était un anarchiste, et avait lancée une bombe à la Chambre des Députés, sans qu’il y eut mort d’homme, mais tout simplement  un peu de panique, Paul Adam écrivit dans L’Ennemi du Peuple : « Un nouveau saint nous est né ». Malgré l’exagération du terme, il n’en signifiait pas moins que l’exécution de Vaillant avait été une injustice flagrante. Et voilà que le football ou les courses cyclistes, succédanés du culte religieux, commencèrent à capter l’attention de la masse ouvrière, des bureaucrates et des enseignants. Ce fut là un ingénieux dérivatif aux amères préoccupations salariales du peuple, que surent exploiter à fond la haute bourgeoisie commerçante, financière et industrielle, que les remous sociaux mettait en souci. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le sport, qui aurait dû retenir l’attention des hommes du gouvernement, qui aurait pu trouver dans le sport une forme déguisée de préparation militaire, et l’occasion d’embrigader une jeunesse trop turbulente et récriminatrice, ce furent les dirigeants des établissements religieux et des associations catholiques de la jeunesse qui prirent le sport en charge, le développèrent, l’intensifièrent et sous forme confessionnelle l’adaptèrent au scoutisme de Baden Powel. Ce en quoi ils se montrèrent habiles, en faisant contrepoids à la propagande socialiste anticléricale, dont les slogans familier étaient : «  guerre au péril noir » et « Hou - hou, à bas la calotte » ? Cet anticléricalisme sommaire, en vogue dans les milieux de gauche, fut cependant critiqué par bien des intellectuels, dont Rémy de Gourmont, pourtant peu suspect de cléricalisme, qui considérait que « certains ordres religieux étaient nécessaires pour sauvegarder une spiritualité fortement compromise par un matérialisme dévorant ».

 

            L’aristocratie commençait à battre de l’aile, elle se mourait par les fortes ponctions de créditeurs impatients. Quant à la bourgeoisie, elle occupait désormais toutes les plus hautes places dans la finance, l’industrie et le commerce et s’enrichissait. L’idée de progrès barattait les esprits ; mot abstrait, qui au fond ne signifiait rien de précis, sinon le goût pour le changement et la nouveauté, qui allaient devenir des mythes obsédants.

 

            Toute la psychologie sociale, depuis la fin du XIXeme siècle, était imprégnée d’un dilettantisme anarchique réactionnaire, dont un grand nombre de poètes symbolistes avaient donné l’exemple. Ce dilettantisme avait gagné certaines sphères de la petit bourgeoisie et des étudiants. La notion d’individualisme anarchique était entrée dans les habitudes de pensée des jeunes intellectuels et d’un grand nombre d’artistes. C’était devenue une façon d’être dans le vent que de se dire anarchiste intellectuel, ou bien socialiste révolutionnaire. « Nous fûmes tous individualistes, anarchistes, écrivait Rémy de Gourmont dans le Mercure de France, Dieu merci ! et nous le sommes encore assez, je l’espère, pour respecter en nous mêmes et en autrui le développement libre de toutes les tendances intellectuelles ».

 

            Comme l’assurait Stirner, on usait inconsidérément comme synonymes les mots anarchisme et individualisme, et par ailleurs on abusait de l’identification de chacun des termes, en disant l’anarchisme individualiste nietzschéen, proudhonien, marxiste, syndicaliste, chrétien, ou tolstoïen. Mais il n’est pas moins vrai que dans l’interprétation des deux différentes manières particulière d’être libertaires, on commettait la pire des confusions.

 

            Maurice Barrés, ce dilettante esthète anarchisant à ses débuts, dont l’idéalisme nuancé avait fortement influencé les étudiants et les jeunes littérateurs de son temps, écrivait : « Il faut être d’une race qui ne vaut que pour comprendre et désorganiser...Il faut opposer aux hommes une surface lisse, livrer l’apparence de soi-même, être absent », et ceci, qui rejoignait la pensée stirnerienne : « entraînés à détruire tout ce qui est, je ne vois rien de précis à y substituer ». Ce qui ne l’empêcha pas, plus tard, et comme beaucoup d’autres, qui comme lui combattirent dans l’arène politique des lettres, sous le drapeau anarchiste, de se muer un jour en cocardier en diable, comme se fut aussi le cas de bien d’autres, tel que Fagus, qui, de militant anarchiste des plus délirants, devint par la suite, camelot de l’Action Française. Mais Maurice Barrès eut toujours l’habilité de ne jamais contresigner ses écrits, en prenant l’entière responsabilité de ses actes, qui en découlaient pour servir d’exemple. C’était un pur littérateur et un styliste remarquable. Quant au doctrinaire, il était ambigu et quelque fois odieux, comme le prouve ce qu’il écrivait dans le Déracinés : « Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de paix sociale ».

 

            Je pense qu’il était nécessaire que je m’attarde en louvoyant parmi les écueils idéologiques et sociaux de ce début de siècle, afin de mieux situer l’audacieux défi que représentait la fondation de la Libre Abbaye de Créteil, dans une époque aussi tourmentée, confuse, déséquilibrée socialement, où les postulats conservateurs ou subversifs étaient les uns dirigés vers le poncif politique, les autres vers le poncif économique, mais qui, pour finir, venaient se rejoindre dans la coalition des financiers de la droite et les promoteurs et dirigeants de la gauche. Epoque des plus névrosées - sans nul doute, mal du siècle - où tout était instable, secret, miné par l’appât du profit, par les moyens inavoués, les plus malhonnêtes, sous le couvert de la politique et où, même la doctrine d’art et celles philosophiques s’affrontaient violemment, où les idées convergeaient vers les courants à la mode : matérialisme, positivisme, monisme, scientisme, utilitarisme, avec le souci de faire table rase, en manière de réaction contre l’esprit de finesse et le goût de la discipline intérieure

Le lecteur doit se poser cette question : mais quelle était en réalité le rôle que l’Abbaye espérait de jouer à l’extérieur ?.Aspirait-elle par son exemple, rayonner spirituellement, en provoquant une sorte de contagion communautaire ? (17) Voyons ce qui disait Mercereau, dont la vocation missionnaire était manifeste, et dont les parentés spirituelles étaient tolstoïenne et stuartmillienne : « Il s’agissait pour nous d’éveiller les sensibilités, les consciences, les coeurs endormis, susciter de nobles visions, de généreuses passions, illuminer ceux qui se croyaient indéfiniment habité par l’obsession de l’obscurité, dilater les poitrines, éclairer les cerveaux, enseigner à sentir, à comprendre, à aimer ». Mercereau révélait ainsi un noble sentiment altruiste, que sa sensibilité individualiste n’arrivait pas à étouffer. Il disait encore : « Je réserve à ceux que j’aime tout ce qui est à moi. Je ne prend beaucoup que pour donner davantage... En ce qui me concerne je n’éprouve pas le besoin de diminuer personne. Je suis traditionaliste, dans le sens le plus noble du mot, sans sectarisme, sans arrière pensée, mais j’aime à porter le flambeau en avant, à l’avant-garde, et même à l’extrême avant-garde » Tous à l’Abbaye avaient la même optique humanitaire, et le fond le leur pensée c’était qu’ils prétendaient la justifier.

A l’époque de l’Abbaye de Créteil tout à l’opposé de Mercereau, Albert Gleizes était animé d’un agnosticisme absolu. Il affirmait en 1907 que la laïcité était la condition première pour l’établissement du règne de la raison, son contraire étant, bien entendu, un héritage suranné, source de superstition, impliquant toute oppression et toute ignorance. Pour Mercereau, le christianisme il ne le concevait qu’en tant que conception totale de l’homme, sans dogmatisme ni fétichisme, ce qui l’apparentait à Tolstoï. Sa notion de Dieu évoluait suivant ses exigences morales. Il s’opposait ainsi à l’idée du Dieu théologique, qu’il n’imaginait qu’au dedans de l’homme, et comme une loi d’amour . Ce en quoi, et à une nuance près, Gleizes différait à cette époque, avec la pensée de Mercereau.

La rigidité inhumaine d’une justice aveugle et partisane des sois - disant défenseurs de l’ordre, révoltait les cinq compagnons de l’Abbaye, dont le cœur était ulcéré en apprenant les peines sévères dont étaient frappés de pauvres types pour un simple délit d’opinion, ainsi que les victimes, souvent innocentes, des violences policières, de même qu’ils désapprouvaient tous les attentats terroristes, mais qu’on attribuait indifféremment aux seuls anarchistes, lorsque pour des raisons politiques, c’était assez souvent des agitateurs de l’extrême droite qui en étaient les artisans. « Cette vague de haine, reconnaissait Albert Gleizes, faisait partout des ravages, en dressant les uns contre les autres des hommes qui, dans le fond, se seraient entendus entre eux, si on ne les avait pas chauffés à blanc, avec des théories qu’ils comprenaient mal. Néanmoins, pendant ce temps là nous vivions à Créteil, presque égoïstement une petite société, une confrérie idéale, une association libre de compagnons attelés à la même œuvre d’émancipation, de salut moral, spirituel, artistique et artisanal, où chacun était avant tout un homme, et non un pantin d’une organisation sociale aux conventions stéréotypées ».

Il est donc certain que si les phalanstériens avaient choisi de se grouper pour fonder une communauté artistique et artisanale, en excluant toute duperie de caste, de valeur personnelle, de sensiblerie grégaire, ce n’était pas seulement pour satisfaire leur besoin d’indépendance, leur passion de justice, mais encore pour servir d’exemple, être un petit groupe témoin, capable de faire réfléchir, d’attirer l’attention de la jeunesse intellectuelle de la génération montante, trop secouée et déséquilibrée par les problèmes d’une idéologie flottante, confuse, qui commençait à débiliter leurs facultés créatrices, au lieu de la voir s’épanouir en profondeur et en élévation, sans tares ni servitudes, au lieu de se plier aux compromissions manoeuvrières de l’odieux arrivisme, qui en était devenu l’article de foi, et le goût pour la violence, qui s’oppose au primat spirituel d’une société harmonieuse, qui devrait être régie par le juste équilibre des forces vitales, morales et culturelles.

« La forme communautaire que nous avions choisie, me précisait Albert Gleizes, avait comme credo : autonomie, harmonie, solidarité, fraternité ». Ainsi, leur vocation individualiste libertaire était liée indissolublement à celle humanitaire, fondée sur un socio -  morphisme universaliste, selon la définition de Jean-Marie Guyau, et hors de toute pleutrerie corporative, de toute allégeance anarchiste orthodoxe ? C’était en somme une forme de mysticisme profane, qui régissait leurs actes dans la communauté, qui élargissait l’aire de leur affectivité sentimentale, par un compagnonnage libre et autonome. On sait trop bien que la pente qui descend de la mystique à la politique  est glissante, mais heureusement, ce ne fut pas le cas pour l’Abbaye de Créteil. Peut-être à cause de courte durée de son expérience . 

 

Dans la nomenclature des artistes et écrivains, inscrits comme membres adhérents de l’Abbaye, selon les imprimés que j’ai pu consulter chez Mercereau, et dont la liste s’arrêtait à juillet 1907, figuraient les noms suivantes : Les peintres Berthold Mahn, Henri Doucit, Pinta, Henri le Fauconnier, Maurice Robin, Marie Laurencin, André Derain, Ibels, George Braque, Brunelleschi, Ardengo Soffici, Alberto Savinio (le frère de De Chirico), le sculpteur Brancusi, les poètes et écrivains Cécile et George Perrin, André Spire, René Ghil, F. T. Marinetti, Ricciotto Canudo, Gustav Kahn, C.L. Philippe, Anatole France, Robert de Montesquiou, Paul Adam, G. Chennevière, Paul Fort, Henri Hertz, Maurice Magre,, Jean-Richard Bloch, Valentine de Saint-Point, Sébastien Voirol, Théodore de Wizeva, Maquilla Golbert, Napoléon Roinard, Théo Varlet,Paul Dermée, Luc Durtain, Jules Romains, Paul Castiaux, Nicolas Beauduin, Vicente Huidobro, Léon Werth ; les musiciens Albert Doyen, Eric Satie, Roland Schcht ; les actrices Berthe Bovy et Claire Albane

Mais ce qui irritait Mercereau c’était de constater que « beaucoup de ces noms n’ont figure, et ne figurent encore nulle part dans les anthologies et les ouvrage d’histoire de la littérature, qui sont souvent remplacés par des noms qui changent au fur et à mesure des événements littéraires, et qui n’ont jamais eu rien à voire avec l’Abbaye ».

Ainsi « Il régnait à l’Abbaye une atmosphère de cordiale bonhomie, me confiait Albert Gleizes, de franche gaieté de tolérance, chose peu commune dans les milieux littéraires parisiens. Nous étions comme des enfants, dont l’existence était presque comme une longue récréation. Je me souviens avec nostalgie de nos joyeux débats sur la plage du Chapitre, un petit confluent de la Marne, qui bordait notre domaine de Créteil, car nous avions notre petite plage à nous, où, à nos moments perdus, le dimanche, nous nous amusions à taquiner le poisson ».

 

Ici, je vais verser au dossier de l’Abbaye une rapide esquisse caractérologique de chacun des compagnons du phalanstère, en m’autorisant des témoignages de Mercereau et d’Albert Gleizes, dont on ne peut mettre en doute la sincérité.

« Albert Gleizes, m’écrivait Mercereau, était un compagnon idéal, doué d’une fine sensibilité, d’un tact, d’une pudeur les plus attachantes. Il était peu enclin aux éclats de voix ; discret, évitant tout accrochage idéologique trop épineux, toujours souriant, dévoué, sincère, d’une fidélité à toute épreuve. Malgré son esprit sérieux, par moments, il se voyait porté à commettre des facéties grotesques, mais ne dépassaient jamais les limites de la bienséance. C’est ainsi qu’à l’occasion d’une exposition cubiste à la Closerie de Lilas en 1910, il se présenta en habit de académicien, tandis que son ami Severini portait des chaussettes de couleur dépareillées. Par ailleurs, il avait un fort penchant pour les discussions philosophiques et il aimait, amicalement, croiser le fer avec Barzun. Par contre, il était irréductible à tous les poncifs, à tous les dressages du moi, par des théories faites pour l’émondage de l’humain, l’appauvrissement, la stérilisation de l’individu ».

 

« Charles Vildrac, m’affirmait Albert Gleizes, était un être d’une exceptionnelle simplicité. Son humour était nuancé. Il y avait chez lui de la drôlerie, et un abandon plus apparent que réel. Sa physionomie était douce, avec des yeux pleins de songerie, derrière ses lorgnons de myope. Dès qu’une pensée profonde provoquait chez lui l’inquiétude d’un jugement à prononcer, d’une décision importante à prendre,, on voyait alors son front se plisser durement, et ses lorgnons perdaient aussitôt l’équilibre, qu’il rattrapait à temps, chaque fois avec un geste automate qui lui était particulier. Sa gaucherie avait un air d’innocence, quelque fois de gaillardise que revêtait le fils du peuple, peuple auquel il était accroché par toutes les fibres de son être, et qu’il magnifiait par des réparties les plus savoureuses, les plus pittoresques. Il était endoctriné au socialisme jaurèsien, mais sans rigueur partisane. Il rêvait la liberté, comme il rêvait sa vie.

 

D’après Mercereau « René Arcos avait une sensibilité d’écorché, de vrai poète. Il avait l’esprit chagrin et un tempérament de révolté. La moindre injustice sociale, la moindre trahison, toute violence policière ravinaient soudain ses traits d’éphèbe, et ses yeux prenaient une expression de martyr. On l’entendait souvent affirmer que la patrie c’était sa peau, ce qui faisait penser au mot du secrétaire du syndicat cégétiste qui, en plein congrès socialiste s’était écrié que la patrie c’est notre ventre. J’ai encore dans la mémoire ce qu’il nous disait à une des nos veillées dans le parc du domaine, avec un ton d’amertume acerbe : - Les espèces sont faites pour se dévorer. Ainsi, les morues témoignent un goût prononcé pour les harengs. Mais moins dures que les hommes, les morues, ne se détruisent pas entre elles ; les harengs non plus »

 

En parlant de Barzun, Mercereau me disait : « Notre grand barbu avec son nez camus de boxeur, était un pur sang nietzschéen,  un humoriste paradoxal, un compagnon à la verve aiguë. Il avait un esprit tumultueux et une érudition sans faille, dont les idées étaient teintées d’une sorte d’anarchisme discret. L’articisme n’était pas son lot. C’était un riche projecteur d’idées, souvent paradoxales, mais qui frappaient l’esprit. Contrairement à Duhamel, dans la conversation il n’avait pas la vocation d’évider comme un écheveau ses idées, avec la minutie d’un clerc. Ses idées partaient comme des fusées. La raison et l’instinct se partageaient sa riche spiritualité, qu’il savait tour à tour maîtriser, selon qu’il le jugeait nécessaire. Barzun avait le sens de la terre nietzschéenne. Lorsqu’il parlait aux jeunes poètes qui venaient nous voir à l’Abbaye, je l’ai entendu souvent donner ce conseil : 

«Mes jeunes amis, partez dans la vie le cerveau vide de tous préjugés. Il sera toujours temps, si vous en avez le goût, la vocation ou la faiblesse, de le remplir en cours de route . Mais gardez-vous surtout de ne pas céder aux instincts, qui par le truchement de la politique, vous pousseront à vous rallier à des poncifs communs, souvent absurdes, parfois criminels, qui feront de vous les chevaux de trait du char de la mort". Barzun était d’un abord courtois, affable, généreux, supportant patiemment la controverse malgré son aspect de fauve aux aguets, car il était maître de ses nerfs, et savait attendre le moment où il vous décocherait une de ces réparties cinglantes mais sans trop de méchanceté. C’était un brave camarade aux gestes fraternels. Combien de fois ne nous a t-il pas tirés d’un mauvais pas grâce à son aide et à ses conseils judicieux. Ce qu’on pouvait admirer chez Barzun, c’est qu’il ne tirait aucune vanité du geste merveilleux qu’il eut à notre égard, en nous permettant de réaliser notre Libre Abbaye. En s’agrégeant à notre phalanstère, il avait su mettre une sourdine à sa forte personnalité, ne cherchant qu’à plaire, qu’à aider, qu’à se faire aimer. Et nous l’aimions tous. » (18).

Selon ce que me disait Albert Gleize « si l’on peut dire qu’il y avait à l’Abbaye un bel esprit d’équipe artisanal répondant à des postulats individuels, mais à un idéal communautaire, cette entente n’avait rien à voir avec celle de pure camaraderie, qui n’est au fond qu’un doublet et de moindre poids, autrement dit où des hommes se côtoient sans d’autres liens que ceux de l’habitude et de l’acceptation intéressée, d’un travail de rendement mitigé par des rapports de courtoisie et sympathie individuelle, rien de plus, tandis que pour notre part, nous assumions tous cinq nos responsabilités dans les tâches quotidiennes avec autant de fois, de bonne humeur que de courage, dans une amitié franche que nous voulions indissolubles... Or, parmi ceux qui venaient à troubler l’harmonie, il fallait compter Georges Duhamel, dont les escarmouches oratoires avec Barzun, Mercereau et parfois René Arcos ou moi étaient des plus énervantes »

« Bien sûr, m’affirmait Arcos, la tête de Barzun ne revenait pas à Duhamel et encore moins son verbe haut et ses impératifs Nietzschéens, qui ne convenaient pas à son intellectualisme analytique  et sentencieux ». « Au vrai, ajoutait Mercereau, Duhamel paraissait un tantinet jaloux de l’ascendant que Barzun avait pris sur ses camarades, par sa franchise intransigeante, la vivacité de son esprit, ses vastes connaissances, son grand cœur et sa fidèle amitié. Il était visible que l’humour mystificateur à la Jarry, comme celui d’Appollinaire, dont témoignait Barzun, était à l’opposé de l’ironie froide de Duhamel. Du reste, lorsque Duhamel affectait un air débonnaire, tandis que ses yeux reflétaient soit la ruse ou un mépris hautain, nous nous tenions sur nos gardes, pressentant qu’il allait sortir de ses lèvres quelques mots vésicants à l’adresse de Barzun, de Mercereau ou de moi. Quand à Vildrac, - qui devait devenir son beau-frère - il n’était jamais visé, çà se comprend. (19).

Un jour Mercereau fut informé par des amis que dans certains milieux littéraires parisiens, que fréquentait Duhamel, en parlant de Barzun il le traitait de barbare barbu encombrant et vaticineur ou encore de romantique boursouflé, et bien d’autres gentillesses, dont Mercereau n’était pas exempt. Mercereau se garda bien alors d’en informer ses camarades, pour ne pas envenimer les esprits tout en étant convaincu que Vildrac devait être au courant, mais préférait se taire. Un soir où Duhamel était venu partager le repas de la communauté, après le bol de café traditionnel arrosé de cognac, Barzun bien en verve, se proposa de faire la lecture de l’article qu’il venait d’écrire, destiné à Vers et Prose, dont son amis Tancrède de Visan était le secrétaire de rédaction. «  C’était, me confiait Albert Gleizes, un sorte de manifeste au ton exalté, prophétisant, où il était question de littérature, d’art moderne, d’esprit nouveau et où Barzun proposait entre autre, la revalorisation des innombrables vocables utilisés dans la terminologie esthétique, qui dans leur signification désuète avaient perdu toute valeur d’expression. Son article se terminait ainsi : « Nous devons répudier tous les amuseurs sans tempérament, les jongleurs à gage de la littérature poétique. Obligeons les à regarder autour d’eux ! Ils constaterons peut-être qu’il y a quelque chose de changé dans le monde, qu’un esprit nouveau se dessine nettement dans nos manières de sentir, de penser. Il faut désormais mettre son époque dans l’œuvre, y distiller de l’avenir, appréhender du futur, exalter la vie, pour faire lever des cohortes d’athlètes, des légions de pionniers, pour défricher et ensemencer ce siècle neuf. Mais que sont ces athlètes, ces pionniers ? Ils existent ! Ils se reconnaîtrons et se compterons demain   (20). Or, au mot athlètes, Duhamel éclata soudain d’un rire sarcastique en esquissant des gestes grotesques de boxeur, ce qui jeta un froid parmi nous. Alors Barzun, avec son astucieuse malice poursuivit calmement : mes athlètes à moi ne sont pas des boxeurs. Leur force est dans la puissance créatrice, dans la plénitude de leur esprit et le rayonnement de leur cœur. Francs et loyaux, ils combattront les consciences troubles, et s’ils sont capables de tolérance voire même de mépris, ce ne sera que pour les imbéciles qui ont un cerveau là où l’on aimerait leur donner un coup de pied sans noblesse... La flèche avait porté et, nous baissâmes les yeux sur notre assiette, tandis que Barzun, souriant, rallumait son cigare. Je vis alors Duhamel, pâle, les traits crispés, sortir subitement sa montre puis, se levant brusquement il nous serra mollement la main, tendis deux doigts méprisants à Barzun et sorti en flèche. »

 Il est incontestable que Barzun ne méritait pas d’être traité de barbu encombrant. Comme l’assurait Mercereau « c’était un poète exalté, paroxystique sans doute pas toujours très pur, mais c’était un surprenant concepteur de poésie, un critique, un esthéticien d’une rare clairvoyance, un sociologue perspicace, et par surcroît un excellent compagnon, un cœur d’or. Toutes qualités qui eussent dû ajoutées à ce qu’il fut le seul à qui l’on dû la réalisation de nos veux les plus chers, au principal fondateur du phalanstère de Créteil. Or, tout cela aurait dû le préserver d’être le héros ridicule et malhonnête à peine voilé d’une pièce fort méchante, qu’écrivit plus tard Duhamel : l’Oeuvre des Athlètes, dont les personnages secondaire était l’éditeur Figuière et des journalistes qui avaient eu le tort de ne pas mettre sur le pavois le génie de Duhamel, et de n’avoir pas consenti aux procédés de réclame qu’il imposait à ses amis, procédés que Duhamel feignait pourtant de flétrir dans sa pièce... (21).

La presse mondiale ne tarissait pas d’éloges à l’égard du fameux phalanstère de Créteil qu’on appelait arbitrairement Libre Villa Médicis.

En France, certains critiques chevronnés considéraient l’Abbaye comme un défi au monde littéraire embourgeoisé - celui des cénacles -, ces viviers du snobisme, ces entreprises d’admiration mutuelle. De partout, et surtout de l’étranger, leur parvenait des manuscrits, des lettres enthousiastes signées par de jeunes intellectuels de la génération montante. D’autre part, de nombreux étudiants venus à Paris pour parfaire leur éducation artistique ou littéraire : Italiens, Russes, polonais, Roumains, Allemands, aux tendances diverses et plus ou moins socialisants, sinon libertaires, venaient en visiteurs à l’Abbaye, car, mieux que les grands critiques français trop cartésiens et réactionnaires, les étrangers avaient mieux saisi le sens véritable de l’Abbaye, la signification de son mode d’existence, de son apostolat. A côté de ces visiteurs, il y avait un grand nombre de journalistes, pour qui l’Abbaye représentait une mine à reportages sensationnels, mais dont l’information était souvent erronée, les idées contrefaites. Mais il y avait aussi d’étranges visiteurs qui débarquaient à l’Abbaye venant de l’Europe Centrale ou bien d’Amérique du Nord, fouriéristes, anarchistes militants, malthusiens, naturistes, mormons, idéologues de tout poil, pour lesquels Créteil était devenu un endroit privilégié de la vie communautaire « un haut lieu de la libre pensée d’Occident ».

« Un jour nous eûmes la visite d’un pseudo disciple d’Elisée Reclus, écrivit dans Créer, Mercereau, qui fort contrarié constatait non sans quelque amertume que nous ne laissions pas les portes grande ouvertes à tous les vagabonds libres de venir partager ou de s’emparer de tout ce qui ne doit être plus particulièrement à personne, mais à tout le monde : couverts, meubles, linge, literie, habits, livres etc...Une autre fois, ce fut un pédagogue de la lignée allemande marxiste, qui manifesta un vif mécontentement en s’apercevant qu’à notre phalanstère nous n’avions pas une femme en commun. Une autre fois encore nous reçûmes même un somptueux personnage, un fou, qui d’ailleurs n’était pas plus fou que beaucoup de gens qui ont leur place au soleil sans doute un échappé d’un asile d’aliénés suisse, auquel nous donnâmes hospitalité et dont la verve bouffonne avait quelquefois un air prophétique et des accents de vérité. Cet homme curieux amusait follement Albert Gleizes, qui le trouvait beaucoup plus intéressant que bien des normaliens férus d’un savoir arrogant et d’une culture stéréotypée ». Ils hébergèrent également un Américain, un mormon habitant la région de Salt Lake city, qui s’obstinait à leur faire la morale, en leur reprochant de n’avoir qu’une femme au lieu de trois ou quatre ou de nombreux enfants. Ainsi, expliquait-il, chez nous notre communauté est composée de 27 hommes, de 98 femmes, et de 490 enfants. Beaucoup d’entre nous ont de 5 à 6 femmes. Quant à moi, avouait-il avec une triste modestie, je n’en ai que 4 et 17 enfants. Ainsi, considérait-il, la communauté de Créteil comme une forme d’hérésie incompatible avec le pur esprit phalanstérien. Un jour, il se hâta de courir à Paris et en revint accompagné de trois jeunes filles, qu’il avait ramassées Dieu sait où, prétendument vierges et qu’il avait évangélisées. Elles avaient, selon lui, accepté avec une sainte joie de venir s’incorporer à la communauté de Créteil. Il s’était donc mis dans la tête, ce mormon buté, qu’il allait offrir ces demoiselles au charme douteux aux habitants de l’Abbaye, en témoignage de sa vive et indéfectible amitié. Il ne tarda pas à être expulsé avec ses trois donzelles. « Tout cela, observait Mercereau, était fort pittoresque et aurait pu à la rigueur remplacer le cirque, mais non la nourriture, qui commençait à être l’objet de nos graves soucis ».

 

Bientôt les feuilles socialistes avancées de la Métropole soumises au déterminisme matérialiste dogmatique en vogue commencèrent à les blâmer d’user le meilleur de leur temps à faire des choses aussi inutiles que des vers et de la peinture de chevalet et d’éditer des livres futiles - les Cahiers de Mecislas Golbert mis à part - où il n’y avait que poésie, que littérature, ces drogues pour satisfaire l’égoïsme bourgeois, qui ne veut rien savoir ou cherche à éluder l’obsédante réalité de la révolution en marche du peuple qui veut du pain, du travail, de la justice et non des fariboles rimées. Dans le courant du printemps 1907, à l’Abbaye, les périodes d’enthousiasme s’alternaient avec celles du désenchantement. Des auteurs qu’ils avaient imprimés négligèrent de les payer ; il y eut des promesses d’aides financières qui finirent par échouer lamentablement ; des commandes importantes, pour des travaux d’imprimerie dont on leur avait assuré l’exécution et pour lesquelles ils avaient engagé de gros frais passèrent inopinément chez des confrères mieux outillés. Ils eurent ainsi des réveils cruels, mais ils n’en continuèrent pas moins à faire fonctionner la Minerva en imprimant des brochures d’un maigre rapport.

Cependant, depuis le début et sous la firme de l’Abbaye, beaucoup d’ouvrages étaient sortis de l’atelier portant la signature d’André Verdot, de Robert de Montesquiou, de Valentine de Saint-Point, Pierre Jean Jouve, André Pelletier, François Van Derpy, Roger Allard, Le Prince de Liguori (22), Marcel Lenoir, Paul Adam, Berthold Mahn, Sébastien Voirol, Louis Hangmar, Jules Romain, Mecislas Golbert, Henri Hertz, Georges Duhamel,  sans oublier ceux des fondateurs du phalanstère : la Tragédie des Espaces de René Arcos, Gens de Là et d’Ailleurs d’Alexandre Mercereau, Poèmes, Images et Mirages de Charles Vildrac, La Terrestre Tragédie d’Henri Martin Barzun, y compris quelques albums de dessins, linos, et bois gravés d’Albert Gleizes, Mahn, Doucet, D’Autemare, Le Fauconnier et Derain. On devine la somme de travail qu’ils avaient du fournir dans l’espace de quelques mois.

« Toutes les commandes d’impression de livres, faisait remarquer Mercereau, celles d’auteurs en dehors de notre groupe, nous ne faisions payer que le prix des ouvriers d’imprimerie, lorsque nous n’éditions pas à nos frais ».

Malgré que de nombreux périodiques avaient signalé que les ouvrages publiés par l’Abbaye étaient soigneusement imprimés et d’une présentation impeccable, petit à petit et par on ne sait quelles occultes manoeuvres, les commandes se raréfièrent, et bientôt la vente en librairie baissa d’une manière inquiétante. Les charges financières de la communauté étaient des plus lourdes. « La misère commençait à faire entendre ses cruels ricanements », attestait Mercereau. René Arcos, auquel avait échu le rôle de trésorier, était à même de juger de la précarité de la situation financière de l’Abbaye, reconnaissait que « notre inaptitude à régler les affaires commerciales avec profit allait nous entraîner au pire des désastres ».

 

En somme, quel était le rôle véritable qu’espérait jouer l’Abbaye dans la génération montante de son temps ? Avait-elle une conduite d’action précise ou une orientation esthétique, intellectuelle, morale, s’opposant à l’excitation cérébraliste post-parnacienne, matérialiste ou classicisante, qui régnait alors dans les principaux cénacles de la capitale ? Ou bien se contentait-elle par l’œuvre salutaire entreprise, de prouver à la jeunesse intellectuelle qu’une communauté de poètes artisans, d’artistes sans préjugés d’école, étaient encore capables d’exister en marge d’une société dévorante, niveleuse des valeurs artistiques et littéraires englué dans le matérialisme le plus sordide, engagée sur la voie du rendement , du profit immédiat et par surcroît hostile à tout effort de transcendance spirituelle, morale, de création individualiste ?

« Si l’avenir n’appartient à personne, il appartient à tous » disait Barbus. Mais selon Mercereau « à condition que tous acceptassent de se rallier avec une confiance raisonnée, à quelque pur esprit appartenant à une minorité efficiente d’individus affranchis de toute servitude, non polluée de toute politique acerbe et empirique, d’abandon calculé et de tout hédonisme de la corruption du moi, en un mot, des êtres dont la vocation du bien, de l’humain, du juste, de l’individuel, serait le plus noble des actes de foi ». Cet avenir en ce début de siècle se trouvait bloqué par la vanité d’une société bourgeoise désorientée, traînant le mal du siècle avec tout ce qui comportait d’idées fausses frelatées, d’hypocrisie, de maigre spiritualité, d’érotisme larvé, dominé par l’évangile de la jouissance de l’argent, du pouvoir, ne rêvant que privilèges et domination. Mais cette bourgeoisie là, la guerre de 1870 l’avait assez secouée, le terrible sursaut populaire de la Commune de Paris en avait un court moment compromis la structure. Mais elle se rattrapa vite, pour retomber bientôt dans la médiocrité » de l’esprit conformiste malgré certains courants d’idées naissantes, tonifiantes, révolutionnaires, provenant de certains prophètes du futur comme Nietszche, Tolstoï, Ipsen, Saint-Simon, Prudhomme, Fourrier, Marx, Bakounine, courants que la bourgeoisie avait tout juste effleurée, non sans la laisser quelque peu perplexe, mais ne l’empêchant pas de se replier aussi vite dans son confortable égoïsme.

Et comment lutter contre les facteurs psychologiques troubles, les prêts-à-diriger d’une culture officielle qui traînait son anémie dans les derniers sursauts fiévreux de la lente agonie du XIXe siècle, jusqu’au seuil du siècle nouveau ? Que pouvaient espérer nos honnêtes chevaliers de l’En Dehors, si mal nantis du nerf de la finance, sinon tout bonnement de jouer le rôle de simples guetteurs sonnant l’alerte, tout en restant impuissants devant le ras de marée des routines nouvelles sous le masque du progrès, du conformisme matérialiste sous le couvert du réalisme, de la politique de la liberté sous la férule de l’étatolâtrie, de la désagrégation de l’individu sous l’asservissement du social ? Peut-être auraient-ils dû s’affirmer en tant que défricheurs, de traceurs de voies menant vers le futur, d’aplanisseurs des chemins les plus difficiles, où les jeunes générations allaient moralement s’embourber en noyant leur individualité sous tant d’efforts stériles d’un arrivisme sans noblesse. Mais dans une telle conjoncture il eût fallu que l’Abbaye assumât auprès de la génération montante la lourde responsabilité d’une direction morale et psychologique pour la préparer à penser en avant et non en arrière et par-dessus un présent entaché de finasseries politico-idéologiques, d’égotismes et de mensonges.

Dans ce cas, seule une revue sinon un journal bien à eux, imprimé à l’Abbaye, aurait pu satisfaire une pareille ambition. En quoi ils ont manqué d’audace, disons plutôt de moyens matériels pour réaliser un tel projet. Mais écoutons Mercereau. « Nous voulions bien servir de cobaye pour une certaine expérience communautaire individualiste, mais il nous répugnait de nous imposer comme tête de file, comme maîtres à penser dans la voie de la libération de l’homme par lui-même, sauf par le témoignage tangible de notre exemple, car notre œuvre en était encore à ses premiers balbutiements, et nous n’étions pas assez mûrs pour ambitionner de prendre une telle position, si du moins nous en eussions eu la vocation sur le plan psychologique, moral et esthétique. Or, ce en quoi nous nous employons lorsque les jeunes venaient nous voir, c’était de les inciter à tirer de la vie un évangile de probité, de la hardiesse, de la foi en l’art, de la liberté de pensée, de l’esprit de compagnonnage, du goût de la création aussi nécessaire que le pain et l’eau, mais par contre nous les mettions en garde contre les pièges du vampirisme protecteur des prospecteurs de talents, des fabricants de renommée et des faux stimulants comme l’alcool, les drogues, et toutes les tristes servitudes sociales, qui étouffent ou débilitent les facultés de création... »

« Somme toute, affirmait Albert Gleizes, notre fondation était une œuvre sociale où il s’agissait pour nous d’être avant tout des hommes qui désiraient rencontrer d’autres hommes, mais sans masques ni réticences, des vrais frères dans l’œuvre et beaucoup plus francs que bien des littérateurs et autres artistes en livrée. L’éthique qu’on pouvait dégager de notre Abbaye, c’était celle d’une conception et d’une attitude dans la vie en commun et en petit format, sans engagements ni préjugés politiques, sans stérilisation doctrinale esthétique. Quant au mode de penser, il fallait l’assimiler à une sorte de pur individualisme socratique, fondé sur la connaissance de soi, où chacun de nous devait se découvrir librement, se réaliser, s’épanouir par lui-même ».

 

Quant à l’orientation poétique dans la forme et le mode d’expression des poètes fondateurs de l’Abbaye, seul Barzun mérite d’être considéré comme un précurseur par ses écrits - eu égard à l’époque 1906 - 1910 - et ses recherches verbophoniques, où il expérimentait une nouvelle manière d’écriture et d’expression poétique simultanéiste, plurivocale. « Nous approchons d’une synthèse supérieure en voie de formation, écrivait-il. Il faudra bientôt briser notre phrase archaïque, en renouveler la syntaxe et la délivrer de tous ses parasites. Seule condition pour la rendre plus adéquate à l’expression spontanée de notre vie frénétique. Le style télégraphique n’est-il pas le fait précurseur de l’organe expressif créé par la fonction ?... Débarrassons-nous d’un ennemi redoutable : le vers classique farci de « comme ». L’art spontané est celui qui suggère la vision, la sensation sans intermédiaire analogique et avec le moindre support intellectuel ; les champions du direct ne doivent pas l’ignorer. L’univers peut être perçu à travers une émotion : encore faut-il qu’elle se présente sans doublure... Chaque poète peut exprimer son chant selon les états et les aspirations de son être psychique, émotionnel, sublime, mystique et païen... Ce n’est pas d’une seule qualité de chant que peut naître un ordre poétique nouveau... Le temps des barbares annoncé par la génération poétique précédente ne saurait tirer sa signification que d’une récréation totale de l’expression poétique au niveau de la conscience universelle... La synthèse expressive doit se résumer avec une précision suffisante : transformation du chant poétique monodique en chant polyphonique ou voix, présences, volontés, idées-forces essentielles, expriment et manifestent l’individu dans l’universel, l’expression de réalités nouvelles dans le sort vertigineux du drame cosmique dont le dernier terme de la perception psychologique intégrale de l’univers serait la puissance intuitive de l’individu capable d’en intégrer la synthèse et de la révéler humainement.

C’est ce qui ressort de l’argumentation dialectique de Barzun, dont j’ai épinglé quelques axiomes tirés de son livre l’Air du Drame.

Par ailleurs, il faut noter que la vocation esthétique simultanéiste, qui paraît alimenter l’imagination de la plupart des poètes de l’Abbaye - Albert Gleizes fut peut-être le seul capable d’en traduire les arcanes, dans la mesure de ses besoins spirituels - différait de la plupart des doctrines des mouvements littéraires qui foisonnaient dans la capitale : l’humanisme de Fernand Gregh, l’intégralisme de Lacuzon, le synthétisme d’André Joussin, le cérébralisme de Canudo, l’impulsionnisme de Florian Parmentier, l’unanimisme de Jules Romain. Dans tous ces mouvements prédominaient un intellectualisme obtus, féru de théories, dont les postulats étaient souvent contradictoires dans leurs principes directeurs, ne constituant pas toujours, ou si peu, une caution suffisante pour en assurer l’avenir dans le comportement évolutionniste du siècle nouveau. Somme toute, tant de cérébralisme n’était pas dans la disposition naturelle des animateurs de l’Abbaye. D’autre part - Mercereau et Gleizes en particulier -  ne voyaient dans la surenchère du matérialisme, l’idolâtrie de la science, l’esprit pratique, la passion naissante pour la vitesse, le machinisme, l’industrialisation à outrance, que toute la presse considérait dévotement comme le nerf de la civilisation, « qu’une menace dans le futur pour la création artistique, pour l’autonomie esthétique et morale de l’artiste, comme pour celle de l’artisan créateur qui verra se dresser le monde industriel comme son pire ennemi, en détruisant l’antique joie du travail libre, pour instaurer un travail déshumanisé, dépersonnalisé, où artistes, artisans et ouvriers ne seront plus que des rouages sans âme. Quant à l’homme en général, dans le bouleversement de son mode de vie et de pensée, il sortira de l’aventure vaincu moralement, amoindri physiquement, l’esprit vide, à moins que notre structure sociale s’en trouve modifiée de fond en comble, permettent à l’homme de devenir le maître de la machine et non son esclave, en lui assurant ainsi l’équilibre harmonieux nécessaire à son existence et à sa dignité d’homme libre inséré dans le corps social ».

Mais voilà que des entrefilets pleins de perfidie commençaient à paraître dans la presse d’allégeance bourgeoise conservatrice, puis suivirent des articles agressifs, suggérant que les habitants de l’Abbaye pouvaient bien être des anarchistes militants ou bien des marxistes touchant des substantiels subsides d’un parti politique étranger, en cachant leur jeu derrière la façade d’une activité artisanale communautaire de caractère artistique et littéraire. Ainsi, cherchait-on en procédant de la sorte d’acculer l’Abbaye dans l’impasse politique, créant autour du phalanstère une sorte d’aura maléfique suscitant la méfiance et l’hostilité des milieux bourgeois aussi veules qu’instables et futiles. D’autre part, dans la presse socialiste, syndicaliste ou libertaire et malgré les articles enthousiastes de Paul Adam, Marcel Schwob, Viele-Griffin, Anatole France, Mirbeau et Henri Hertz, les critiques commencèrent à glisser sur la pente raide des réprobations les plus acerbes, les plus injustes, accusant l’Abbaye d’être un groupement antisocial, et dont l’esprit fouriériste phalanstérien était peu conforme au socialisme révolutionnaire, au credo anarcho - syndicaliste de la société future qu’ils rêvaient d’instaurer. C’est ainsi qu’on avait petit à petit cristallisé dans les esprits un tas d’idées fausses. A leur tour, certains cénacles littéraires envieux, commencèrent à jeter leur venin en s’aidant de petits chroniqueurs encroûtés dans des idées conformistes archaïsantes, d’écrivains universitaires infatués de leur grade, de poètes sans souffle ni talent, qui avaient fait leur trou dans le fromage des administrations publiques. Aussi, les attaques les plus virulentes furent lancées contre l’Abbaye par de plumitifs équivoques, attachés à certains grands journaux aux petites idées que manipulaient tels des polichinelles, des politiciens à la solde des banques et du patronat ; sorte de critiques arrogants professionnels de l’aboiement, qui ne rataient jamais une occasion de hisser leur maigre personnalité en faisant cocorico sur le fumier malodorant de leurs turpitudes morales. Il va sans dire, qu’à l’Abbaye ils n’avaient pas la vocation de la stratégie littéraire et encore moins celle de la flagornerie, de hypocrisie, de la lâcheté, car ils étaient, pour la plupart d’entre eux, moralement désintéressés jusqu'à la candeur et incapables de la moindre rosserie.

Mercereau finit par convaincre ses compagnons que, dans la situation intolérable où se trouvait l’Abbaye, par suite des cabales qui menaçaient sa vie matérielle, et pour en stériliser les efforts nocifs dans l’opinion publique, il était urgent d’agir vigoureusement en se montrant sous leur vrai jour, en s’appuyant sur le fait que leur communauté n’avait été fondée que sous la poussée et la nécessité d’une transcendance d’ordre spirituel et de liberté supérieure, de fraternité artistique, de création autonome, affranchis des conventions académiques et celles d’une société imparfaite, déséquilibrée, tendant vers un probabilisme structurel contestable, empirique, où l’individu ne serait plus qu’un jouet fragile vite brisé. C’est pourquoi ils prétendaient défendre leur droit légitime de vivre et de penser honnêtement dans le meilleur emploi de leur vocation humanitaire, en tant qu’hommes concrets à l’individualisme libéral, dans le sens d’un dépassement hardi et courageux de leur personnalité intégrale, de leur souci d’être en dehors de tout dilettantisme politique et religieux, de tout parti pris pessimiste, de toute violence d’inspiration révolutionnaire systématique, dont les données simplistes étaient sans solutions vérifiables. En bref, ils aspiraient à une société idéale ou « l’art s’intégrait au social, en réconciliant toutes les antinomies et toutes le voix du grand chant humain ». Tels étaient les postulats qu’ils comptaient affirmer publiquement dans les causeries qu’ils se promettaient de faire durant les manifestations artistiques et littéraires qu’ils avaient projetées ? Sans préjuger des difficultés financières dans lesquelles ils allaient s’engager, ils entreprirent toute une série de spectacles : théâtre, récitations, expositions, concerts, tantôt dans les salons de l’Abbaye, tantôt dans le théâtre en plein air du parc, tantôt à Paris dans la salle de la Française, qu’on avait mis à leur disposition. Un grand nombre de jeunes artistes de renom de la capitale, prêtèrent bénévolement leur concours : ce furent Yolande Walter, Jean Férié, Berthe Bovy, Blanche Albane (Qui devait devenir la femme de Duhamel), André Becque, Doriat, Magnat, ainsi que les musiciens Albert Doyen et Roland Schacht. Quant aux peintres exposants, il y avait Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier, Berthold Mahn, Henri Doucet, D’Otemar, Ibels, André Derain, Fernand Léger, Marie Laurencin, Brancusi, Ardengo Soffici, Carlo Carrà, Brunelleschi.

L’agitation fiévreuse, le travail harassant, les soucis de toutes sortes, qui sont les servitudes obligées de ce genre d’entreprises ne les épargnèrent point. A part quelques articles enthousiastes d’écrivains amis de l’Abbaye, parus çà et là dans des journaux indépendants et quelques revues, la majorité de la presse fut pour le moins indifférente, réticente ou hargneuse, sinon silencieuse. « Malgré tout, signalait Mercereau, nous eûmes un bon public réceptif, généreux. Le succès fut complet, du moins nous le crûmes, mais il ne fut que moral et éphémère, hélas ! et comme récompense pour tant d’efforts, la caisse, que nous comptions remplir, se gonfla du bénéfice fabuleux de Fr. 9,75, au lieu de six ou sept cent francs sur lesquels nous comptions pour faire face à l’agressivité de nos impitoyables créanciers ».

Cependant, mis en éveil par l’agitation de la presse autour de l’Abbaye, quelques salons littéraires de la haute bourgeoisie, dont les maîtresses de céans originales ou bien opportunistes à souhait, cherchaient à s’assurer un succès de surprise ou de scandale et en manière de défi à certains salons concurrents aux idées compassées ; sortes de foires des vedettes artistiques et littéraires à la mode, décidèrent d’ouvrir leur salons aux compagnons de l’Abbaye, en les invitant à venir parler de leur vie communautaire, de lire leurs poèmes et d’exposer leurs idées sur les problèmes esthétiques d’avant-garde. Mais en fait, il s’agissait surtout de montrer de face et de profil ces monstres sacrés, dont on parlait tant, à la curiosité indiscrètes des invités de choix, amateurs de pittoresque exceptionnel, de folklore artistique, de poétique délirante.

A tort ou à raison, les cinq de l’Abbaye ne mordirent pas à l’hameçon, car au lieu de bondir sur l’occasion, comme d’autres moins scrupuleux l’auraient fait, profitant d’une publicité mondaine toujours rentable, il jugèrent plus digne de décliner ces invitations en prétextant « que la mondanité ne convenait pas à leurs principes phalanstériens, et aux vertus artistiques, artisanales et communautaires qu’ils avaient adoptés en se livrant à la méditation, à la création, dans un esprit de fraternité absolu ». Par contre, à l’Abbaye, les compagnons vivaient fiévreusement dans l’espoir de trouver le noble mécène qui, tout en les aidant financièrement leur permettrait de voler librement de leurs propres ailes, en les affranchissant de toute tutelle mercantile. Mais Barzun ne se faisait pas d’illusions, comme il devait le déclarer au reporter du journal L’Aurore, en décembre 1908 :  « Je n’ai jamais rien attendu que de notre effort collectif, malgré les promesses en paroles de concours de circonstances qui nous furent offertes vainement. Mes camarades finirent - trop tard hélas ! - par réaliser combien était profonde leur erreur de compter sur un Mécène problématique ». 

Désormais l’Abbaye se voyait prise entre deux feux, ceux de l’extrême gauche et ceux de l’extrême droite, les illuminés du grand soir, sourds à tout appel de la raison, les conformistes à contre sens, les enragés à la plume agressive, et le faquins des lettres à la bêtise de taureau, qui avaient l’esprit tourné en arrière, stipendiés par les partis de l’ordre - de leur ordre -. Ils avaient ainsi contre eux une meute d’adversaires qui n’usaient pas de la même bonne fois, de la même pureté dans les idées, ce qui rendait difficile, sinon impossible pour eux de combattre à armes égales. Tout ce tintamarre finit à la longue par alerter et inquiéter le sieur Barriquand, le propriétaire, dont les termes, les avertissements et les menaces commencèrent à pleuvoir à l’Abbaye. D’autre part, quelques uns de leurs débiteurs se laissaient tirer les oreilles, tandis que leurs créditeurs commençaient à montrer les dents.

Dans leur imprévoyance coupable, et j’ajouterais à leur décharge : faute de bras disponibles, ils avaient laissé le potager en friche, ce qui fait que « les pissenlits qui poussaient abondamment au printemps, témoignait Christian Sénéchal, et qu’ils consommaient invariablement en salade avec des frites, cédèrent vite la place à un magnifique champ de coquelicots ? Ce fut alors une bonne pâture pour un peintre comme Albert Gleizes, qui en transposa l’éclat sur des toiles, dont une d’elles devait devenir la propriété de Duhamel ». Quant aux arbres fruitiers, leurs  sécateurs maladroits en avaient détruits les bourgeons à fruits, les rendant stériles, confirmant ainsi que théorie et pratique sont deux choses différentes. Ils étaient donc arrivés au point crucial de leur subsistance. Les quelques dons d’admirateurs généreux et charitable ; une caisse de bouteille de vin, un seau de miel et les fameuses conserves de fruits, tant appréciées de Mlle Kamienska, la fille du docteur de Lyon, n’étaient plus que le souvenir d’aubaines qui avaient satisfait un trop court moment leurs pauvres estomacs, sans oublier une pèche miraculeuse, qui fit un jour Albert Gleizes dans les eaux du Chapitre (23), qui leur permit d’économiser leur dernière boîte de sardine, qu’ils consommaient chichement depuis quelques semaine, accompagnées d’un quignon de pain rassis, arrosé d’un étrange breuvage fait de marc de café. Fini donc le bel épicurisme tout de sensibilité et d’optimisme sentimental. L’hiver s’avançait et la réserve de charbon était épuisée. Le papier et l’encre d’imprimerie diminuaient d’une manière inquiétante. « La principale de leurs faute, affirmait Sénéchal, ç’avait été dès le début de leur entreprise, de payer comptant encre et papier, se privant ainsi de toute avance pour acquérir ce qui eut été nécessaire pour un rendement plus considérable, plus efficace ». Ils se trouvaient ainsi pris de court pour pouvoir terminer l’impression du livre de Jules Romains, qui n’était alors que le fantassin Farigoule du peloton de Pithiviers, « barbu, sans élégance, prudent et guindé, selon le témoignage  d’Albert Gleizes, qui, les jours de permission venait à l’Abbaye corriger les épreuves de son livre : La Vie Unanime ».  

Mercereau s’efforçait en vain de réchauffer le moral du groupe, mais le moral commençait à baisser. L’optimisme béat cédait la place à un pessimisme irascible, pour aboutir à un sombre désespoir. L’esprit de fraternité s’amenuisait chez quelques uns des compagnons. « Il y eut pourtant des appels éloquents, écrivait Mercereau, des appels angoissés dans la presse du grand et généreux Paul Adam, du fier Robert de Montesquiou qui dans le Figaro se croyait assez fort d’attendrir le cœur  d’une aristocratie qui laissait moisir des tous cotés châteaux et propriétés constamment inhabités, en leur demandant de loger gratuitement  le phalanstère de l’Abbaye de Créteil. Mais ce fut encore, hélas ! une illusion d’un noble cœur de poète ». A leur tour, de grands aînés prirent la relève en lançant des S.O.S. dans les journaux pour tenter de sauver du naufrage de l’Abbaye. Ce furent Saint-Pol Roux, René Ghil, Francis Viélé-Griffin, Gustave Kahn, Emile Verhaeren, Mirbeau, Léon Werth, Henri Hertz et Anatole France. « Mais autant crier dans le désert » reconnaissait Mercereau. Pouvaient-ils espérer encore un nouveau miracle, comme celui de Barzun ? Mais les Barzun étaient devenus rares à l’époque du cupide potentiel machine et rendement ; ce monstrueux consommateur d’énergie musculaire. Nos phalanstériens avaient désormais pris conscience de leur défaite. Ce fut un rude choc que de voir leur idéal s’effondrer comme un fragile échafaudage . « Et l’hiver vint et avec lui la faim, déplorait Mercereau, une faim plus atroce que la bise, que le froid. Quand on a faim et qu’on a froid on s’aperçoit à la longue que la foi, l’enthousiasme et même l’amour sont des êtres qui ont un corps et que ce corps spirituel subit les contrecoups du corps matériel - oh ! vile et piteuse carcasse que ce corps matériel, affreuse bête pleine de mauvaises suggestions, de mauvais conseils - et lorsque l’autre a faim, ce sont eux qui s’affaiblissent les premiers et lorsque l’autre a froid ils se trouvent tous transis. Alors, comme le vent de la misère vous empoigne ce fier corps spirituel et vous le secoue, faible arbuste sans défense, et comme il vous précipite à terre tous ses jolis fruits qui étaient au-dedans de lui : foi, enthousiasme, amour ».

Le propriétaire devint menaçant ; il exigeait que les termes en retard lui soient payés dans les plus brefs délais, faute de quoi ils seraient obligés d’agir par voie de justice. Mais ils n’avaient plus d’argent en caisse et voilà que, comble de malchance - ô ironie du sort ! - sous forme d’un secours providentiel, Anatole France leur passait la commande d’un de ses livres : Les Contes de Jacques Tournebroche, qu’il désirait voir imprimé sur papier Hollande et à 600 exemplaires numérotés. A leur grand désespoir ils durent refuser, n’ayant pas les moyens matériels pour en exécuter le travail, car aucune papeterie ne consentait plus à leur faire crédit.

Il semblait d’après Arcos, que l’impression du livre Parsiflora, de Robert de Montesquiou, fut responsable de la déconfiture finale de l’Abbaye « à cause des exigences invraisemblables du Comte, grand bibliophile, qui voulait que ses vers fussent imprimés en transparence, se superposant au verso et au recto. Travail énorme qui fut recommencé plusieurs fois et, ce qui aurait du être au départ une excellente affaire, pour nous tourna à la catastrophe et nous rapporta en guise de dédommagement pour tant de travail , d’encre et de papier gâché que l’aumône de 50 francs ».

Ce fut alors la dislocation de la communauté. Tour à tour Vildrac, puis Arcos, puis Barzun lâchèrent pied. Il ne resta plus à l’Abbaye que Mercereau, Gleizes et le typographe Linard, qui s’obstinaient à ne pas déserter « malgré qu’il avait pour tout salaire, m’avouez Gleizes, qu’une pitance des plus maigres, et qui de jour en jour diminuait de plus en plus, l’obligeant à se serrer la ceinture un cran après l’autre ».

« Mais, se lamentait Mercereau, nous n’entendions pas abandonner comme cela notre chère Abbaye, et nous luttâmes, Dieu ! que nous luttâmes, Gleizes, Linard et moi jusqu'à la dernière minute dans l’espoir d’un miracle. Ainsi ne pouvant résoudre le problème de contenter nos trois estomacs, de ce que l’un d’eux aurait dû se suffire, nous divisâmes en trois la portion congrue destinée à un seul. »

Les voilà les derniers rescapés du naufrage d’un idéal, d’une foi foudroyée par le plus sordide des matérialismes. Ils appréhendaient  avec angoisse le moment fatal de la mise sous scellés de ce qui leur était le plus cher, et d’en imaginer la cruelle dispersion par le marteau du commissaire priseur ? Cependant il leur était venu une faible lueur d’espoir, sous la forme d’un billet de Vildrac, leur signalant selon lui, que Duhamel, grâce à ses nombreuses relations, devrait être capable de trouver un intermédiaire approchant de très près le propriétaire, et susceptible de le supplier de surseoir à l’apposition des scellés et de leur accorder un certain délai, pour leur permettre de trouver les fonds nécessaires au payement  des termes en retard. Mais alité avec une bronchite, Vildrac n’avait pas le moyens d’atteindre Duhamel, absent de Paris. Aussi leur demandait-il de contacter d’urgence Arcos, qui saurait en la circonstance se débrouiller.

« Duhamel était introuvable, signalait Mercereau, car il été trop occupé à cultiver sa renommée en faisant des conférences en Belgique et en Suisse, où il parlait des poètes contemporains, c’est à dire ceux du groupe de Jules Romains et de lui-même, en négligeant dédaigneusement tous ceux qui n’étaient pas de leur bord ». Enfin, Arcos, parvint non sans peine à joindre Duhamel, lors d’un de ses courts passages à Paris. C’est ainsi que fut contacté un nommé Jean-Joseph Renaud (24), escrimeur de renom, fidèle habitué de la salle d’arme Grignard, qui fréquentait le propriétaire Barriquand. J.J. Renaud promit d’user de son influence auprès de son collègue Barriquand et d’intervenir en leur faveur. Le propriétaire se montra irascible et opposa un refus formel à la requête de Renaud. Ce fut la catastrophe. Mais voilà qu’au bout d’une semaine d’attente angoissée, ils apprirent que le propriétaire, cédant à un tardif sentiment de générosité, mais sans doute avec une arrière pensée moins noble qu’on pourrait le croire, adressait à J.J.Renaud un pneumatique rédigé en ces termes « prévenez ces messieurs de l’Abbaye que je leur fais grâce des termes qu’ils me doivent et qu’ils peuvent emporter leurs meubles et le matériel d’imprimerie. » Ainsi grâce à la foi communautaire qui avait opéré ce miracle, la Libre Abbaye de Créteil ne devait durer que l’espace de 16 mois, pour finir écrasée sous le poids de la plus lamentable et sordide conjuration des forces de l’argent. « La foi était bien à jamais morte pour plusieurs d’entre nous, constatait Mercereau, plus morte même que pour ma part je l’eus pu croire, puisque ceux qu’elle avait grandis, la dénatureront, la trahiront. Ainsi, par un rude soir d’hiver, nous l’enfouîmes sous la neige cette foi, et dans ce parc devenu lugubre, qui pourtant quelques mois auparavant était couvert de fleurs, plein d’oiseaux, qui représentait pour nous l’authentique paradis terrestre. Brr!  qu’il était devenu lugubre et glacial ce parc ! quel sortilège avait pu nous illusionner, nous enivrer à ce point pour nous l’avoir fait voir si beau ! hélas ! Oui, c’était la foi : cette petite chose maintenant gisait inerte et dont nous ne rappelions même plus la forme, ni rien de ce qui avait fait son prestige. Oh ! qu’il faisait froid, comme tout était devenu d’une tristesse mortelle. Pendant ce temps, une voiture de déménagement nous attendait au dehors, où se trouvaient entassés meubles et matériel d’imprimerie. Gleizes, Linard et moi, la larme à l’œil, nous fermâmes toutes les portes derrière nous et celle du portail, hâtivement, de craindre que cette foi ne fut  bien morte, cette pauvre petite foi de rien du tout, qui ne su pas résister à un peu de misère, de craindre que soudain elle nous courre après et nous vienne tirer par les basques et nous ramène... ».

La Minerval et le reste du matériel furent transportés à Paris dans un triste sous - sol , une sorte de cave que Mercereau avait pu louer rue de Blainville, dans le 3e arrondissement. De son côté Linard avait obtenu d’un collègue confiant, qu’il lui cédât à crédit quelques rames de papier et de l’encre typographique. Ils furent ainsi, Mercereau, Linard, Gleizes et Vildrac à terminer le livre de Jules Romains, qui était resté en souffrance, ainsi que d’autres travaux de moindre importance. Vildrac, dont la femme venait d’ouvrir rue de Seine une petite galerie d’art, fit encore quelque rare apparition, puis disparut définitivement. Après Vildrac ce fut le tour de Linard, qui s’éclipsa un beau jour sans crier gare. Quant à Barzun, il avait, plein d’amertume, trouvé à s’occuper ailleurs et faisait du journalisme. Lui qui avait englouti ses économies dans l’aventure de l’Abbaye, s’était vu payer de retour par une sombre ingratitude et en but à l’hostilité de Duhamel, de Vildrac et même d’Arcos. Seuls étaient restés ses amis Mercereau et Gleizes. Ce dernier avait réintégré le logement de Courbevoie où il travaillait avec ardeur à sa peinture. « Désormais, observait Mercereau, j’étais resté tout seul enchaîné à mon travail d’imprimerie pour faire face à mes dettes dans ce caveau obscur, humide, glacial, où l’odeur de l’encre n’arrivait pas à effacer celle écoeurante de moisissures, dont aucun moyen de ventilation n’arrivait à en assainir l’atmosphère ». Quelquefois Gleizes quittait son atelier pour venir voir son ami Mercereau et l’aider dans son travail. « Je ne pouvais, écrivait Mercereau, tout en tirant de la presse une à une les feuilles encore humides, m’empêcher de rêver avec nostalgie à l’atelier bien éclairé de l’Abbaye, qui était installé dans une ancienne salle de billard, où nous chantions tous en enlevant les caractèrse, où nous riions de toute notre jeunesse pendant que la presse ronronnait. Je revoyais les vastes espaces du domaine, la lumière grise des cieux changeants, les luxuriantes frondaisons du parc, je me remémorais les parfums grisants des fleurs, les sifflements du merle, le gazouillement des oiseaux, les eaux calmes couleur d’émeraude du Chapitre, où certaine dimanches Duhamel s’apprenait à nager, à la grande salle à manger où fusaient nos franches reparties où nous brassions tant d’espoirs ».

 

Robert de la Vessière, dans son Anthologie Des Poètes Du XXe  Siècle, qui parut chez Georges Crés en 1923, prétendait bien à tort que « L’Abbaye de Créteil s’était dispersée dans le courant de l’année 1908 ». Les quelques abandons momentanés, lors de la crise de la communauté de Créteil n’avait pas signifié la rupture des conventions établies dès sa fondation. Ainsi, à l’Abbaye allait succéder la Nouvelle Abbaye de Paris, non, phalanstérienne, bien sûr, on s’en doute. Le groupe d’origine, Barzun en moins, s’était considérablement élargi. Un grand nombre de nouveaux adhérents  s’y étaient inscrits, aussi disparates dans leurs tendances esthétiques les uns les autres, et dont l’esprit fraternel n’était qu’un leurre. La Nouvelle Abbaye n’avait plus le même visage. La conception - ressort qui avait permis le groupement de Créteil - s’était amollie . Coupée des réactions vitales et spirituelles, qui caractérisaient celle de Créteil à son origine, dans la fièvre, l’agitation, les intrigues de la capitale, le groupement commençait rapidement à se transformer en une entreprise publicitaire, en une mutuelle d’admiration réciproque. Mercereau s’efforçait désespérément d’en exorciser les maléfices, d’en dénoncer les sentiments de jalousie, d’hypocrisie, de médisance : « Mes efforts pour tenter un redressement possible dans la bonne voie, se révélèrent inefficaces, car le ver était dans le fruit, et je pressentais que le groupe de la Nouvelle Abbaye courait à sa perte, finirait par se dissoudre dans le marécage de l’opportunisme le plus odieux. J’observait angoissé, dans sa courbe descendante, que l’esprit de Créteil en était dénaturé par l’influence de l’Unanimisme romainsien, qui faisait abstraction de tout individualisme, emboîtant l’individu, devenu anonyme, dans l’engrenage social, dans le groupe, qu’il déifiait à la manière d’une religion. René Ghil l’avait compris lorsqu’il disait :  « L’Unanimisme n’est qu’un vain mot ou un procédé d’école sans issue. A moins que ce soit une petite dépendance du sens universel, mais drôlement maquillé ».

L’effondrement de la communauté de Créteil, tout en coupant court aux polémiques contradictoires, une certaine presse en avait annoncé l’événement, non sans quelque ironie ou avec un apitoiement hypocrite. En réalité, elle était occupée à orienter l’opinion publique sur des sujets inquiétants de politique internationale, pour servir à des fins inavouées. Il n’était question que des crises sociales et politique en Russie, Bosnie, Pologne et Maroc, de l’impérialisme allemand de la triple entente, des escarmouches anglo-allemandes dans la vallée de l’Euphrate, etc. Or, ce qui se passait en Mésopotamie c’était un sorte de conflit larvé pour des rivalité impérialistes et financières, dont l’exploitation du pétrole en était l’enjeu, car sous le couvert de recherches archéologiques, allemands et anglais avaient découvert d’importants gisements de pétrole. Mais ce dont il s’agissait pour la presse engagée, c’était de détourner l’attention du public sur les scandales financiers, sur l’agitation sociale en France qui conduit à une intensification des mouvements de grève, où on obligeait les militaires à tirer sur la foule, faisant de nombreuses victimes. Il s’agissait petit à petit de fixer au lecteur un objectif précis, un quelque chose qui lui fasse peur, qui l’oblige à haïr devant lui d’autres uniformes que ceux français, ceux de l’impérialisme allemand, que l’on agitait comme un épouvantail. En vérité, plusieurs impérialismes se faisaient face, se heurtaient, ceux du mouvement des capitaux, des débouchée de l’industrie, des armement, du commerce, de la domination des gisements de l’or noir, dont les requins de la finance internationale  en entrevoyaient les bénéfices fabuleux qu’ils tireraient de l’exploitation des gisement de pétrole de la Perse, de la Roumanie, et du Venezuela, si une guerre à l’échelle mondiale venait à éclater.

Au milieu de l’agitation des événements quotidiens, des nouvelles les plus contradictoires, tantôt alarmantes, tantôt rassurantes, Mercereau ne cessait de travailler dans son caveau-atelier, tirant plaquettes de vers ou de prose et catalogues d’expositions, faisant honneur à ses engagements. Tout ce travail harassant ne devait pas l’empêcher d’organiser sous le signe de l’Abbaye, au Salon d’Automne, des manifestations artistiques et littéraires, des expositions et des conférences ? Cependant, la triste fin de l’expérience phalanstérienne l’avait durement touché, terni son optimisme épicurien, troublé quelque peu sa foi dans la fraternité humaine, mais sans toutefois l’acculer à un pessimisme chronique, dissolvant, à un nihilisme moral. Néanmoins, avouait-il « si j’ai gardé l’impression qu’à Créteil, Gleizes, Barzun et moi avions brassé du vent, je pense que, malgré tout, ce vent à dû transporter quelques minuscules graines humanitaires, qui finiraient bien un jour par se fixer et germer dans quelques esprits généreux et clairvoyants ».

Mercereau se trouvait ballotté entre ses principes individualistes et ceux humanitaires, qui cependant, et dans le fond et selon la logique des faits, paressaient contradictoires. Peut-être cherchait-il  a en concilier les deux principes rivaux, antagonistes : l’individuel et le collectif. Il est vrai que l’état de la société les pousse à bout, les met dos à dos, en aliénant le libre épanouissement de l’un, la servilité consciente de l’autre , tout en ayant un dénominateur commun : la conversion à l’humain. Somme toute, en fouriériste convaincu, Mercereau restait persuadé que l’antinomie existant entre l’individu et la société finirait bien par se résorber dans un avenir lointain, « en ouvrant les portes d’une ère nouvelle d’harmonieux équilibre, d’humanisme intégral, d’une certitude de direction et de but, le jour où les hommes auront compris ce que contient en substance le mot « vivre » dans la joie du travail normalisé, honorable , avec les loisir nécessaires pour les fêtes de l’intelligence, selon le mot de Ruskin, et la quête du bonheur dans la sécurité et la protection de l’homme ».

« J’ai une étrange humeur, disait-il encore, car lorsqu’il s’agit d’un idéal, il n’y a pas d’homme plus fervent, plus fanatique que moi. Mais dés qu’il s’agit de la réalité, me voilà sceptique, ironique, voire même pessimiste lors de mes moments de détresse morale. C’est que je suis payé pour savoir ce que vaut l’aune de la réalité dans le positivisme du quotidien et l’once d’âme humaine. Tant que l’Abbaye n’avait été qu’un rêve vécu, je ne trouvais pas la chimère d’ailes assez puissantes pour m’y porter assez haut. Dès que cette chimère  devint tangible, j’aperçus vite, avec angoisse, les larves qui rampaient à ses pieds, portant les germes de la destruction. Or en1910 j’eus la faiblesse de croire encore que l’idéal allait me sourire. J’ai crus que la Nouvelle Abbaye finirait par s’identifier à l’esprit de celle de Créteil, qu’il se concrétiserait désormais dans les bonnes volontés de mes camarades, pour un grand mouvement de toute notre génération, qui s’accomplirait au bénéfice de toutes les valeurs vraiment marquées - quelque soient leurs tendances - dans tous les domaines et à tous les niveaux de l’esprit créateur ». Mais contrairement à cette expérience, Mercereau dut finalement se rendre à l’évidence que la Nouvelle Abbaye, malgré le nom glorieux qu’elle arborait, tendait irrémédiablement à s’intégrer à l’esprit de chapelle, malgré toute apparence, car beaucoup de ses membres nourrissaient secrètement des ambitions démesurées de réussite à tout prix, aveuglés par l’appât de la renommé et du gain.

« Ceux qui je considérais comme bons, avouait Mercereau, honnêtes, désintéressés, comme je les portais dans ma crédulité, se révélèrent tout le contraire, et sous le prétexte de réalisme et de nécessité s’ingéniaient à inaugurer le règne de la jobardise publicitaire ».

Mercereau prit enfin conscience qu’en agitant désespérément le signe de ralliement de l’Abbaye de Créteil, et en mettant l’accent sur l’idée-force qui l’avait régie : libre création, travail libre, ne servait plus à rien. Allait-il abandonner la lutte ? Pourtant, il s’accrochait encore à son vieil idéal et continuait à faire fonctionner la Minerva avec tendresse, car elle était pour lui le symbole d’un temps révolu, mais peut-être  à revenir, puisqu’il avait encore ce faible espoir qu’il arrivait à convertir quelques jeunes poètes, dont l’ardeur et la manière de vivre par introspection et libre arbitre, se verraient tentés à son exemple de venir l’épauler dans sa défense du poète contre toute emprise dominatrice, commerciale et politique ; car il considérait l’artisanat comme une voie d’accès à l’autonomie créatrice, au sein d’une communauté fraternelle, où le poète doit trouver sa voie vers un ordre spirituel supérieur. Ainsi, Mercereau croyait encore pouvoir ressusciter une Abbaye dissidente, aux mêmes dimensions spirituelles que celle de Créteil, mais avec des ambitions plus modestes et plus équilibrées. Une fois de plus il fut cruellement déçu par la leçon de la réalité, car les néophytes se firent rares, peu constants dans leur adhésion, trop occupés à se laisser tourner la tête par le carrousel des idéologies dont la validité des expériences était aussi confuse qu‘arbitraire.

 

          En 1909, ce fut l’époque du cubisme qui s’affirmait avec toute la ferveur d’un grand courant mystique et créatif. Ce mot, à l’origine, ne voulait pas dire grand chose, mais il n’en était pas moins pourvu d’une idée sous-jacente déterminée par son nom de baptême suggéré par une boutade d’Henri Matisse devant une toile de Georges Braque, qui s’inspirait sans nul doute du paysage des Baux  de Provence ? Ce mouvement devait donner naissance à une conduite esthétique qui allait déboucher sur un système créatif pour se cristalliser en une école du tableau-objet, en opposition au rayonnement lumineux, mais fugitif, des impressionnistes. Inutile de dire qu’ils furent honnis par les peintres traditionnels, et la critique officielle les traitait de farceurs et d’habiles spéculateurs cherchant à attirer l’attention du public. Déjà du temps de l’Abbaye de Créteil, la préoccupation majeure d’Albert Gleizes, et selon son propre aveu , avait été de « percer au delà des formes extérieures et de l’image, la notion de structure ». C’est ce qu’Albert Gleizes s’était efforcé d’étudier chez les maîtres anciens et chez Cézanne, dont la prise de conscience devait l’amener à une sorte de synthèse géométrique non cubiste, dont l’analytique s’approchait quelque peu des méthodes d’expérimentation du groupe des peintres de Pont Aven : Serusier, Gauguin, Bonnard, etc. et plus tard de celles des italiens futuristes Soffici ,Carrà et du sculpteur Medardo Rosso, dont les perspectives fuyantes dans les volumes et les recherches de plans d’ombre et de lumière l’avaient fortement impressionné.(26).

            A l’Abbaye de Créteil, la démarche esthétique de Gleizes et son mode d’expression participaient encore de l’anecdote, mais dont il transposait au moyen de lignes simplifiées, élémentaires, le rythme intérieur de l’aspect physique d’un objet ou d’un visage, comme le témoigne le portrait au lavis qu’il fit de Mercereau en 1908 à Courbevoie, aussitôt après effondrement de l’Abbaye, ainsi que dans ses illustrations du livre de Mercereau, La Conque Miraculeuse, qui parut chez Povolosky en 1909.

            Dans tout ce qu’on a pu écrire sur le phalanstère de Créteil, on s’est bien gardé trop souvent de nommer Albert Gleizes, sous le fallacieux prétexte que cette communauté  était constituée uniquement de poètes, et que par conséquent on ne pouvait l’intégrer sous cette étiquette. Quelle stupidité ! Ainsi n’auraient droit à l’étiquette de poète que ceux qui usent uniquement de la palette des mots, des images verbales, des épithètes, d’adjectifs, de propositions, des phrases nominales destinées en particulier au papier imprimé, comme si les créateurs de structures colorées ou ceux des masses spatiales n’étaient pas des poètes en puissance, au même titre que les inventeurs des disciplines les plus diverses. N’ont-ils pas tous comme dénominateur commun la poétique d’un espace mental ? On semble donc ignorer qu’Albert Gleizes était dans le sens le plus traditionnel du terme un poète des mots, comme il l’avait été dans une autre discipline esthétique pour exprimer son moi profond. Voici comme témoignage, à l’appui de mon assertion un des poèmes de Gleizes : Rire de clown (27)

            Superposition de l’équerre verte / Dans le trou serti de rouge vermillon/ Est une affolante prunelle inerte/Hallucinante aile d’un papillon/ La lividité du masque trompé/ Où le jour fardé d’un violet vineux/ Accroche à l’œil gris un regard dupé/ Tombe du chapeau sinistrement vieux./ Feu blanc du cigare pris entre les dents jaunes/ Crispant la mâchoire de guingois/ Et tes bras tordus en gesticulant/ Font de la cravate crouler les bleus pois./ Jamais ne saura/ Si rire est la vie/ Car son rire en bois/ Fait pleurer ma nuit.(28)

           

            Albert Gleizes était donc tout aussi bien peintre que graveur, que poète et écrivain. C’était un homme pensant, peignant, écrivant, parlant, dont le souffle créateur était celui d’un idéaliste, dont la subjectivité spirituelle était humaniste, pacifiste et dans le cadre d’un raisonnement aussi sensible qu’analytique, dont la morale d’homme dans la transcendance de la promotion d’être, était d’une courageuse loyauté, d’une droiture absolue. C’est ce qui explique la raison pour laquelle il s’était lié effectivement à la noble personnalité d’Alexandre  Mercereau.

            Après la première exposition cubiste à la Closerie de Lilas (1908) fusèrent dans une certaine presse les feux d’artifice des partisans de cette nouvelle orientation esthétique, dont les principaux artificiers se nommaient André Salmon, Max Jacob, Henri Hertz, Appollinaire, Albert Gleize, Metzinger, Picabia, Mercereau. Quant aux littérateurs, peu avertis sur la quatrième dimension dont se prévalaient les peintres cubistes, ils se montrèrent réticents ou franchement hostiles. Ce fut le cas des unanimistes, accusant les peintres et les poètes nouveaux de « donner un exemple pernicieux de dénaturation de la pensée et de l’esprit français fait de clarté et de mesure, favorisant ainsi le tumulte des iconoclastes de tous ordres et notamment le cosmopolitisme artistique et la barbarie poétique ».

            Mais cela ne devait pas empêcher quelques spéculateurs rusés, marchands d’art, entrepreneurs de renommée de prendre à charge le mouvement cubiste, escomptant dans l’avenir la réalisation des gros bénéfices. Et voilà qu’éclata la bombe futuriste, sous la forme d’un manifeste signé F.T. Marinetti, qui parut dans le Figaro du 20 janvier 1909. Ce manifeste allait bouleverser le monde des lettres et des arts, en dressant les uns contre les autres, classicistes et modernistes. En bref, il était question dans ce manifeste de culbuter toutes les valeurs admises :culture traditionnelle, académisme, et tous les vieux poncifs esthétiques pétrifiant le cerveau, de briser les charnières usées de la syntaxe ; autrement dit, d’inaugurer de nouveaux modes d’expression affranchis de toute contrainte, de libérer la poésie des entraves de la grammaire, de permettre à l’imagination de se pencher hors des frontières du rationnel à la rencontre d’un nouvel état de conscience plastique, d’inventer une dialectique de la vitesse, qui ferait apparaître la trame consubstantielle de la démarche esthétique à tous les niveaux de création.

            Gleizes, Barzun et Mercereau à la lecture de ce manifeste furent enthousiasmés, car il leur apportait la confirmation de quelques unes de leurs aspirations, de leurs problèmes d’esthétique. Par contre ils furent fortement intrigués et surpris de lire pareilles déclarations révolutionnaires dans les colonnes du prudent et bourgeois Figaro. Mais ils en devinèrent vite les raisons secrètes. Sous le couvert artistique et littéraire, Marinetti affichait d’une part un nationalisme aveugle, excessif, et d’autre part, un anti germanisme virulent favorable aux desseins de la propagande gouvernementale. Mais, si les principaux paragraphes du manifeste répondaient à leur désir d’une totale émancipation dans l’acte et le processus créatif, il y avait un point noir sur lequel butaient moralement les trois amis, c’était celui où Marinetti revendiquait un nationalisme alimenté de haine, d’esprit d’agression aboutissant à la glorification de « la guerre, seule hygiène du monde ». Ce mot devait les révolter et les brouiller avec l’ami Marinetti, car le fanatisme de la violence leur était odieux, à eux qui rêvaient selon l’heureuse définition d’Appollinaire - à cette époque là - « d’explorer la bonté et la beauté ».

            L’esprit réactionnaire anti moderniste d’un grand nombre d’adhérants à la doctrine unanimiste, dont beaucoup d’entre eux militaient au sein de la Nouvelle Abbaye, alimentait les vives polémiques et les articles corrosifs des journaux et des revues favorables à l’expansion d’un mouvement qui se déclarait défenseur du classicisme moderne de tradition française contre la révolution cubiste, futuriste, simultanéiste, expérimentale, considérées d’origine étrangère. Ainsi Georges Chennevière, fervent partisan des théories de Jules Romain - qu’épaulait à ce moment là Duhamel - devait écrire : « L’anarchie littéraire à fait son temps. Il faut aujourd’hui reconstruire tous les genres, le drame, le roman, le poème, sans tenir compte des mauvaises objections que l’on peut accumuler contre la nécessité d’un classicisme moderne où, si les mots effraient, d’une école appropriée à notre époque. » Or, le mot école n’implique t-il pas l’inféodation, la soumission à un système de procédés, à des recettes de fabrication, à un déterminisme esthétique où l’impulsion et l’effusion de la création se voit bridée par des impératifs intellectuels ? Par conséquent, la doctrine unanimiste allait devenir évangile et servir ses croyants, à ses thuriféraires, des méthodes pour une stratégie littéraire. (29).

            Le credo unanimiste était donc à l’opposé de celui des avant-gardistes, et en particulier de celui des poètes appelés abusivement cubistes, pour la simple raison qu’ils fréquentaient les ateliers et bistrots de Montmartre, où se réunissaient les peintres cubistes, dont l’intempérance n’était pas seulement verbale, et où régnait l’esprit frondeur, la vocation révolutionnaire, le cosmopolitisme pittoresque.

            Les articles passionnés d’André Salmon, Appollinaire, Paul Dermée, Max Jacob, et Henri Hertz avaient suscité malgré tout, l’émulation d’un petit groupe de jeunes poètes adhérents à l’esprit nouveau. Or, depuis 1906, Barzun s’était fait l’ardent propagateur en préconisant dans différents articles sur l’art poétique, l’usage du raccourci, de l’ellipse, des images-surprises, en justifiant l’absurde comme super vérité transcendante dans les régions vierges de l’absolu. Bien sûr, cette vocation pour la réforme révolutionnaire des poètes évolutionnistes venait se trouver en parallèle avec les pressions idéologiques des feuilles avancées de l’époque. Mais ce mot fétiche : révolution, c’était pour Mercereau comme pour Péguy la représentation d’une force intérieure à l’homme, donc morale, celle de sa conversion à l’humain affranchi des instincts élémentaires, pour un éveil de la conscience du soi. « C’est alors, disait-il, que l’homme pourra acquérir le degré de spiritualité nécessaire à la réalisation de son moi, et qu’il sera à même de saisir alors ce que le mot de liberté veut dire. Ainsi sa révolution s’accomplira et telle le sera pour tous. ». Mais, hélas ! cette sagesse n’était pas l’apanage de la majorité des croyants de la révolution du grand soir.

            Mercereau, pour étouffer les poussées de rancoeur, qui travaillait et torturait son esprit et sa conscience, en constatant la décadence morale où glissait la Nouvelle Abbaye, décida d’abandonner la presse Minerva, et le sinistre caveau de la rue de Blainville pour entreprendre toutes sortes d’activités : récitals, expositions, conférences, travaux littéraires. Il obtint d’Antoine, qui dirigeait le théâtre de l’Odéon, le consentement de faire lire en public des fragments de pièces de jeunes acteurs, qu’Antoine avait acceptés, mais que le manque de temps et de moyens financiers l’avait empêché de monter dans son théâtre. D’autre part, Paul Fort, l’avait chargé de prendre la codirection de Vers et Prose, dont les mardis qu’animait Mercereau étaient très suivis et où il présentait tous les poètes et ceux de l’avant-garde comme Apollinaire, Salmon, Max Jacob, Paul Dermée, Nicolas Beauduin, Pierre-Albert Birot, Henry Hertz, Picabia, Blaise Cendrars. L’éditeur Povolosky lui avait confié la direction d’une collection consacrée aux diverses branches de l’activité contemporaine. Chez ce même éditeur il publia plusieurs études critiques sur les peintres André Lhote, Albert Gleizes et Le Fauconnier.

 

            On avait tellement abusé du titre de Poètes de l’Abbaye pour toutes sortes de conceptions poétiques, dont les sources d’inspiration étaient peu en rapport avec celles des fondateurs que, pour finir, on en était arrivé à créer une telle confusion que ce furent les poètes unanimistes qui bénéficièrent de ce titre. Ceux qui donnèrent le branle-bas au mouvement unanimiste furent Jules  Romains et son disciple Georges Chennevière. Puis il y eut les convertis Duhamel, Arcos, Audisio, Jean-Richard Loch, Luc Durtain, Pierre-Jean Jouve, et ensuite les suiveurs, dont le nombre était illimité. Mais peut-on appeler poètes de l’Abbaye tous qui à Créteil y adhérèrent amicalement ou s’y firent imprimer, et ceux de Paris auxquels vinrent s’ajouter de nouveaux noms, tels que Jean-Richard Bloch, Sebastien Voirol, Pierre-Albert Birot, Léon Deubel, Valentine de Saint-Point (30), Henri Bataille, Saint-Pol Roux, Tristan Derème, Tancrède de Visan, Tristan Klingsor, Henri Bazalgette, Guy Lavaud, Emile Verhaeren, Eduard Dujardin, Henri Barbusse, Jean Richepin, Hadrien Mithouard, etc. La liste en est panachée sans nul doute. Quant à y voir des accord esthétiques et idéalistes avec les poètes de Créteil ce serait commettre une profonde erreur. Il est incontestable que ceux qu’on doit appeler poètes de l’Abbaye ce sont Vildrac, Arcos, Gleizes, Barzun et Mercereau, ceux qui en avaient l’esprit, et Duhamel qui en avait tiré le sien.

 

            Ici nous arrivons au point crucial où l’incorruptible Mercereau révèle le sens aigu de son individualité intransigeante : «  Je passerai sur les multiples discussions que nous eûmes Duhamel et moi, concernant les graves divergences de nos points de vue au sujet de la Nouvelle Abbaye. J’en préciserai quelques unes :

1)  D’abord le persistant  et inique ostracisme frappant mon ami Barzun et celui, après de perfides intrigues contre Arcos qui, malheureusement me sentant de plus en plus seul, avait fini pour me lâcher en se laissant endoctriner par le groupe unanimiste.

2)  L’insistante, incurable et insupportable mégalomanie du chef de l’Unanimisme, qui ne se contentait plus de vouloir faire passer pour sienne une théorie empruntée intégralement à ses maîtres : Durkheim, Tarde, Le Bon, et que dans notre génération, Canudo avait formulé avant lui ; de se donner pour initiateur d’un genre littéraire qu’il prenait à Paul Adam, à Verhaeren, à Rosny, ses aînés et sans les égaler, mais voulait encore nous faire passer pour ses élèves et prétendait encore nous faire croire, contre toute ironique réalité, que le mot Unanimisme dépeignait un mouvement qui virilisait, grâce à lui, toute notre génération, remplaçait avantageusement le romantisme, les idées des parnassiens, le naturalisme, le symbolisme, l’intégrisme, ainsi que tous les mouvements naissants : cubisme, futurisme, simultanéisme. C’est ce qu’il affirmait dans ses tournées de conférences en Belgique, en Espagne, en Suisse, en parlant des poètes contemporains, où il éliminait soigneusement tous ceux qui n’étaient pas de son fief et dont la critique asservie se faisait l’écho.

3)   Enfin et surtout la transformation radicale des intentions fondamentales du groupe de l’Abbaye, dont les statuts disaient : groupe fraternel d’artistes s’interdisant les compromis et les chemins de descente, voulant ardemment rester hors des basses intrigues, loin de l’utilitarisme à outrance et des appétits, être les artisans d’une Libre Abbaye qui voulait grouper toute une génération sans distinctions de credo religieux, sociaux, esthétiques, politiques.

4)   Je me rendais parfaitement compte que notre association couvait désormais le dessein inavoué de devenir une mutuelle de publicité, la chapelle d’un culte de la personnalité. Il était évident qu’un complot se tramait contre la génération artistique et littéraire montante, au seul profit du groupe unanimiste. Ainsi, après une explication froide et nette avec Duhamel, je lui déclarais que dorénavant notre vision n’étant plus la même, je me retirais du groupe de la Nouvelle Abbaye, en l’abandonnant à son triste destin, et pour ne plus jamais appartenir à aucun groupe. Je tins parole et eux réalisèrent leur programme. Ici se place l’écoeurante et vraie fin du douloureux rêve de l’Abbaye et de son histoire.

 

            La démission de Mercereau avait donné le signal de la désagrégation de la Nouvelle Abbaye. Par contre, le groupe de l’unanimisme, sous l’autorité de Jules Romains et de son lieutenant Georges Chennevière, se renforçait d’un Duhamel, d’un Vildrac, d’un Arcos, qu’avaient rejoint Gabriel Audisio, Luc Durtain, J.P. Jouve, Francis Ponge et la poétesse Adrienne Monnier, qui tenait une librairie rue de l’Odéon, dans la boutique de laquelle siégeait le centre d’expansion et d’office de propagande de l’unanimisme.

            Une cohorte de critiques, normaliens, universitaires, s’était mise à la disposition du mouvement, aidant à sa renommée en prônant ses théories dans les manifestes, mettant au pinacle ses poètes et en particulier Romains, Chennevière, Duhamel et Durtains, tout en étouffant, par la conspiration du silence, tous ceux qui avaient le malheur de ne pas militer dans les rangs de l’unanimisme. Quant aux poètes dits cubistes ou futuristes ou simultanéistes, ils subissaient les étrivières des affiliés à la conspiration unanimiste, que Jules Romains, Chennevière et Duhamel avaient eu l’habilité d’attacher à leur cause dans les principaux journaux et revues, lorsqu’ils ne le faisaient pas eux mêmes sous de prudents pseudonymes, comme l’avait fait entendre Henri Le Fauconnier à Amsterdam en 1919.

            Ainsi tous les convertis à l’unanimisme romainsien, ceux d’un certain talent, bien sûr, prirent figure de poètes de l’Abbaye, sans qu’on spécifiât de laquelle il s’agissait ; la vraie ou celle caricaturale, dont Mercereau en fit le procès, celle dont l’éthique originelle était défigurée et qui, sous l’impulsion de la politique doctrinale de Jules Romains voulait voiturer, à des fins sociales assez particulières une rhétorique raboteuse, terre à terre, anti symboliste, anti romantique, commandée par les commodités d’une dialectique du discursif, où le sens de l’expression se trouvait aliéné par une lourde macération intellectuelle.

            Duhamel, qui ne tarissait pas de louanges dithyrambiques à l’adresse de Jules Romains, - à cette époque ils s’encensaient mutuellement, faisant tandem, par un habile accord - écrivait en 1910 : « Un poète prophétique, Jules Romain, nous est né et nous invite par l’unanimisme, à la méditation qui donne la connaissance des dieux et de soi-même ». Le même Duhamel devait écrire en 1912, une fois assurée sa position littéraire : « J’avoue pour mon compte rechercher l’isolement et ne retirer des aventures unanimistes que méfiance et regret, ou dégoût ». Lorsque Duhamel entra comme critique littéraire au Mercure de France (1913)  « Ce même Mercure, affirmait Mercereau, pour lequel il avait peu de temps auparavant, luit fit signer un engagement de boycott, pour des raisons faciles à deviner, - et que seul le poète Paul Castiaux refusa de signer, ce que lui valut d’être traité de fourbe - Duhamel donna l’exemple d’un écrivain qui entre chez les aînés pour y assassiner les nouveaux venus, qui n’étaient pas dans ses vues et ne faisaient pas partie de ses amis, - le mot assassiner est d’Apollinaire, qui projetait alors d’écrire un livre « Les Poètes Assassinés » et qui devait se concrétiser dans son roman « Le Poète Assassiné ». Ainsi, Paul Castiaux, Henri-Martin Barzun, Paul Dermée, Guillaume Apollinaire, Léon Deubel , moi-même et bien d’autres, chacun eut, plus au moins catégoriquement, son coup de poignard dans le dos ».

            Lorsque paru Alcools d’Apollinaire en 1913, Duhamel dans sa chronique du Mercure, écrivit un article fort dur, fielleux, dont voici les lignes principales : « Rien ne fait plus penser à une boutique que ce recueil de vers publié par Guillaume Apollinaire ... Je dis boutique de brocanteur parce qu’il est venu échouer dans ce taudis une foule d’objets hétéroclites, dont certains ont de la valeur, mais dont aucun n’est le produit de l’industrie du marchand même. C’est là une des caractéristiques de la brocante : elle revend, elle ne fabrique pas... il s’est donne comme tâche de faire le trust de tous les défaut des défuntes écoles littéraires ... donnait par trop l’impression de hanter les bibliothèque, de n’écrire que seul les livres ; ; ;Mais, ce qui lui appartient en propre, c’est ce cosmopolitisme bariolé, que l’ on peut abhorre, mais dont on doit reconnaître la saveur ».

Or, par de là l’œuvre elle-même, Duhamel attaquait l’homme : « Une truculence et étourdissante variété tient lieu d’art dans l’assemblage des objets . C’est à peine si, par le trou de la serrure d’une chambre miteuse on perçoit le regard ironique et candide du marchand, qui tient à la fois du juif levantin, de l’américain du sud, du gentilhomme polonais et du faquin ». Cette critique révélait chez Duhamel un esprit étroit, un parti pris manifeste, dont l’hostilité partisane, où sous l’apparence d’une sincérité sinueuse cachait le bourgeois inféodé aux traditions littéraires, défenseur d’un ordre poétique courant sur rails et par surcroît un xénophobe, un raciste, hostile à tout cosmopolitisme, qu’il accusait d’être le foyer révolutionnaire de la juiverie internationale.

Apollinaire outré par de pareilles  injures, voulut adresser ses témoins à Duhamel . Ce fut André Billy qui fit des pieds et des mains pour que cette rencontre n’eut pas lieu. Mais Apollinaire reçut bien d’autres méchancetés de la part d’amis de Duhamel. IL fut traité de juif converti (Urbain Gohin), de saltimbanque, de chantre des digestions difficiles, de cube fait homme(A. Rette) et tant d’autres gentillesses de la part de ceux qui voulaient le discréditer.     

            Le poète Nicolas Beauduin, directeur de la Vie Des Lettres , l’une des importantes revues d’avant-garde, qu’il fonda en 1913, et qui fut l’un des collaborateur le la revue Créer, lors d’une visite que je lui fis en 1923 à Neuilly, où nous vînmes à parler d’Apollinaire et de la perfidie de ses détracteurs, me confia que les critiques les plus acerbes, les attaques les plus virulentes, les sous entendus perfides et compromettants n’avaient point épargné Apollinaire, surtout de la part de détenteurs de la vérité et de l’évangile unanimiste. Beauduin me confirma aussi que ni lui, ni Hertz, ni Ryner, ni Castiaux,, Cendrars, Reverdy, Jacob, Salmon, Dermée et j’en passe ne furent épargnés. Il me dit que le cubisme, le simultanéisme et le futurisme et mon synoptisme polyplan furent pris en haine aveugle, chauvine. Au printemps de 1914, un soir, sortant de chez la baronne Brault, lui et Apollinaire descendirent le pont Mirabeau. Apollinaire paraissait morose et il avait perdu sa loquacité coutumière, lui dit tout à trac qu’il avait vu dans le Journal un article fort méchant à son égard et où on le traitait de gros-claude de sa génération.   « Cette article , ajouta-t-il, était signé par les initiés J. R. « Serait-ce Jean Royère ou bien Jules Romains ? » demanda-t-il perplexe. « Mais c’est Jules Romains » s’exclama Beauduin, qui en était averti par Henry Hertz. « En est tu sûr ? » s’écria Apollinaire en le tirant par le revers du veston, le regard dur.

Beauduin lui confirma son affirmation en lui disant que Jean Royère était un de leurs amis, et qu’il se portait garant de son admiration à l’égard de lui, Apollinaire. « Dans ce cas, reprit Apollinaire, je me vois obligé de demander des comptes à Romains, et je vais de ce pas me renseigner à la rédaction du Journal ». Beauduin lui conseilla d’être raisonnable , de ne pas s’embarquer dans un telle aventure, de ne pas se frotter à la mafia unanimiste, car elle avait des ramifications profondes, occultes et qu’il risquait fort de se battre avec des moulins à vent. Le conseilla aussi de répondre par le plus intelligent des mépris, le silence, et de continuer son œuvre. « Oui, sans doute, répondit Apollinaire, mais crois moi que c’est dur à avaler et je saurai prendre ma revanche ».

Apollinaire, prit sa revanche en 1915, où dans une série de portraits littéraires qu’il donnait au Journal, sous le titre Figure D’aujourd’hui, qu’il envoyait du front de Champagne, et où d’un burin dur et agressif, il rendit à Jules Romain la monnaie de sa pièce.

 

            En 1908 en rencontrant à Amsterdam Gérard Welch, l’auteur de la célèbre Anthologie Des Poètes Français Contemporains, qui parut en cinq volumes chez Delagrave, et dont le succès fut considérable, je lui fis part de mon étonnement en constatant que dans son supplément et les additions de l’un des derniers volumes, parus en 1927, les poètes de l’Abbaye de Créteil avaient été oubliés, ainsi qu’Apollinaire et d’autre poètes nouveaux, ce qui me paressait impardonnable. Voici ce qu’il me répondit : « Débordé par l’énormité de ma tâche et la complexité des renseignement, je me suis adressé à Mlle Adrienne Monnier, de la librairie de l’Odéon. Elle m’aida dans la mesure du possible, puis me conseilla d’aller voir Jules Romains et George Duhamel, qui me dressèrent une liste de noms. Je ne suis donc pour rien dans les oublis que vous me reprochez et j’en suis navré, croyez-moi ». Alors, on comprend, inutile d’insister. Les sources d’information étaient bien partielles, car il paraît impensable qu’un professeur agrégé de littérature française, de souche et de culture franco-néerlandaise, dont l’impartialité était pour le moins discutable, ait pu ignorer les poètes de l’Abbaye de Créteil, et par surcroît de grands noms comme Apollinaire, Max Jacob, Cendrars, Claudel, Marcel Schwob, si ce n’est par des omissions volontaires, un parti pris obligé, commandé par une coterie, dont Gérard Welch s’était fait complice en se fiant à de pareils guides. Il reste à noter que l’unanimisme romainsien y figurait amplement commenté dans l’un des suppléments de l’anthologie de Welch, composé en 1914, mais qui ne parut qu’en 1916.

            Pour en finir avec l’unanimisme et l’Abbaye de Créteil, je citerai de l’agrégé Jean Hytier, un ancien élève de Romains, du lycée de Laon, ces lignes extraites de son ouvrage Techniques Modernes Du Vers Française, paru aux Presses Universitaires en 1923 : « Pas plus qu’Abbaye ne doit pas être confondue avec l’unanimisme, Abbaye et unanimisme ne doivent être confondus avec technique classique du vers ». Puis en citant l’Abbaye de Créteil il poursuit : « Si on devine la belle cohésion morale qui cimentait le groupe, on voit moins qu’il en soit sortie une esthétique commune et encore moins l’unanimisme ». Puis il fait encore cette objection : « Je doute fort que Jules Romains et Chennevière aient fait partager dans les environs de 1911 (Nouvelle Abbaye) à Vildrac, Arcos et Mercereau leur propre vision des groupes qui est strictement de l’unanimisme, pas plus qu’ils ne les convainquirent de se constituer en école »   

            Cette attestation suffirait à détruire le mythe d’une Abbaye unanimiste, comme on l’écrit dans un tas d’ouvrages qui traitent d’une mesure désinvolte l’histoire littéraire du début de ce siècle. Tant de divergences de vues nous instruisent sur l’ambiguïté et la partialité de jugements à la grosse, dont usent certains critiques historiens de la littérature. Il est vrai que les mythes procèdent toujours d’un but, discutable ou non, mais ce qui paraît quelque peu probable, c’est que l’exemple phalanstérien de Créteil a du avoir une certaine influence sur la pensée romainsienne qui, par des voies abstraites, a certes contribué à aider le mûrissement de son idée et en précipiter l’éclosion et les effets, mais sur un plan psychologique et philosophique tout à fait différent.

            Dans le combat que menaient les faux modernistes contre les poètes barbares, sous l’étiquette classique, pour ménager la sacro-sainte tradition vermoulue qu’ils couvraient d’un mauvais vernis de jeunesse, les dirigeants du mouvement eurent l’habilité sournoise d’éliminer systématiquement des catalogues des libraires inféodés au mouvement unanimiste, sous la férule de la librairie de l’Odéon, d’Adrienne Monnier,  - dont la boutique était le saint des saints de la mystique du Dieu-Groupe -, le nom où et les ouvrages de Barzun comme de Mercereau et d’Arcos ; de même sous l’impulsion de Duhamel, ceux des anciens adhérents à L’Abbaye de Créteil d’appartenance juive comme Marcel Schwob, André Spire, Jean-Richard Bloch, et un sympatisant à l’idéologie hébraïque comme Edouard Dujardin.

 

 

 

 

L’HOMME MERCEREAU

 

            La deuxième partie de ce livre tire sa substance d’un reportage que je fis en1926 sur l’homme Mercereau, destiné au Journal Littéraire de Paul Levy. Il devait paraître plus tard largement développé, en volume, chez Eugène Figuière, sous le titre Dialogues sans frein avec l’homme Mercereau. Or, Paul Levy devait brusquement cesser la publication de son journal pour des raisons impérieuses d’ordre financier. Quant à Eugène Figuière, il se vit obligé de ralentir le rythme de ses publications, menacé par la concurrence de nouveaux éditeurs mieux nantis, et aussi dans la crainte de s’engager dans une opération hasardeuse, d’une rentabilité hypothétique, en raison des courants d’idées de la presse de l’époque. Comme Figuières tirait ses promesses en longueur, agacé par ses atermoiements, et finalement irrité, je retirais mon manuscrit. Il resta en instance pendant de nombreuses années dans mes cartons. Trop absorbé par mes activités, je me promettais quand même un jour d’intercaler mon manuscrit dans l’ouvrage que je projetais d’écrire sur l’Abbaye de Créteil, en hommage aux deux poètes et écrivains sacrifiés : Alexandre Mercereau et Henri-Martin Barzun.

 

 

DIALOGUES SANS FREINS AVEC L’HOMME MERCEREAU

 

            En juin 1925, je me rendis chez le poète et écrivain Alexandre Mercereau, accompagné d’un ami sténographe, au 88,boulevard du Port Royal.

            Une abondante correspondance concernant l’Abbaye de Créteil avait cimenté notre amitié. C’était la première fois que nous nous rencontrions. Je me trouvais donc en présence de l’homme Mercereau, dont le physique m’était approximativement connu par certaines photos parues dans la presse. C’était un bel homme mince, au visage émacié, les lèvres fines qu’ombrageait une légère moustache, un front haut, des yeux qui exprimaient un corps ardent, un esprit ascétique. A première vue, il avait l’aspect d’un clergyman, le regard scrutateur, perçant, malgré son air timide, réservé. Tout dénotait chez lui le penseur, le rêveur, le moraliste qui devait avoir eu une ascendance pénétrante et féconde sur ses camarades du phalanstère de Créteil. Nous en vînmes vite à parler de l’Abbaye. Je lui posai cette première question : « Aujourd’hui que vous pouvez réfléchir à froid, sans passion, à quoi attribuez-vous, dans ses éléments essentiels, l’échec du phalanstère de Créteil ? Est-il dû en partie à la conjoncture d’une campagne de presse sournoise, sur le tard, de confrères jaloux, médisants, à bout de ressources, se servant  de motifs politiques invraisemblables ?Ce sujet vous l’avez à peine effleuré dans votre article paru dans Créer en 1923 ; ou bien attribuez-vous cet échec au fléchissement de la conduite morale d’une partie de l’équipe de Créteil, de la brusque contagion d’un pessimisme amer, dû à des circonstances malheureuses, imprévues, d’événements de tous ordres, dont la soudaineté avait révélé la faiblesse d’une structure idéologique comme la votre, s’émiettant par érosion devant la dualité oscillante de la transcendance et de l’efficace, de la pensée et de l’action, du pourquoi et du comment, de l’être ou ne pas être ?

 

MERCEREAU : Vous me posez là des questions qui ont été longtemps douloureuses pour moi. Or, contrairement à ce que vous pouvez penser, sur ce sujet là ma pensée n’est pas refroidie. Bien au contraire. Mais si elle n’en est pas restée au stade aigu, elle s’est quelque peu amenuisée, tout en me servant de dissolvant pour tout prétexte d’exaspération, de rancune, de remords desséchant. A l’Abbaye nous n’étions pas optimistes au point de croire que nous réussirions du premier coup la réalisation parfaite de la communauté phalanstérienne que nous venions d’instaurer pour affirmer notre idéal artistique et les principes individualistes et humanitaires, pour lesquels nous nous crûmes indissolublement liés. Mais hélas ! au bout d’un an nous dûmes nous rendre à l’évidence que nous étions inférieurs à l’œuvre que nous venions d’ébaucher avec enthousiasme, ne possédant pas les perfections morales qu’elle exigeait de nous tous. Ainsi, les premières difficultés financières que nous rencontrâmes sur notre chemin, devaient provoquer parmi nos compagnons une triste débandade, que seul Gleizes, Linard et moi - peut-être étions-nous les moins contaminés par la peur du désastre - tentâmes de circonscrire en luttant jusqu'à la dernière minute, souffrant mille privations, pour défendre notre foi en la communauté de Créteil contre la conspiration matérialiste d’une société dévorante, s’acharnant à notre perte, nous qui ne rêvions que d’amour et de fraternité. Notre grand tort, au départ, fut d’écouter Vildrac, négligeant toute activité agricole, comme je le préconisait en 1905, en nous consacrant en partie à un modeste jardinage, maladroits et mal conseillé, en marge de nos travaux d’imprimerie et ceux de notre activité artistique, littéraire et éditoriale. Certes, nous fûmes maladroits, comme devait l’avouer Arcos plus tard, car nous manquions des fonds nécessaires - notre cher Barzun avait engagé tout l’argent qu’il possédait pour notre mise en route - et il nous en fallait malgré tout pour assurer un rendement honorable à notre entreprise. Nous agîmes ainsi en dilettantes, persuadés que des secours nous viendraient de l’extérieur. Malgré quelque réussite, nous restâmes toujours entravés, mais par contre vaillamment résolus à durer jusqu’au bout de nos forces. Et, malgré l’esprit ardent qui pourvoyait à nos insuffisances, nous ne sûmes lutter contre la meute aboyante des mauvais frères qui, avertis de nos faiblesses, jugèrent le moment  favorable pour nous harceler et précipiter notre chute. Tout le reste vous le savez aussi bien que moi ».

 

AP. : «  Voulez-vous me citer dans l’ordre, le composantes principales sur lesquelles s’appuyait votre expérience phalanstérienne ?

 

M :  « Pour notre part, et en particulier pour l’ami Gleizes et moi, c’était : la tolérance respectueuse et bienveillante pour ceux qui ne pensaient pas comme nous ; mais l’intolérance la plus intransigeante et le plus profond mépris pour toutes les formes d’hypocrisie fusent-elles individuelles, sociales, politiques ou religieuses. La recherche du bonheur dans la notion du bien, de la liberté, de l’équité et de la fraternité universelle. Se bien connaître soi-même pour mieux apprendre à aimer. Edifier notre monde de bien-être sur le bien-être de tous. Rejeter tout ce qui est violence, agressivité, menaçant l’intégralité du comportement de l’individu libre. Travailler avec la conception que le travail est une délivrance morale, dont le but commun est d’assimiler cet acte à celui d’une communauté universelle, dont le seul et vrai profit est celui de la possession du monde libre pour la joie d’être et de devenir. Ne viser plus haut que soi même seulement pour tenter de s’identifier, au mieux, avec les hommes sages, clairvoyants, qui ont souffert pour l’humanité en glorieux martyrs de l’esprit. Etre des écrivains, des poètes, des artistes libres, dans le noble sens du mot, ouvrant en marge de luttes sordides des arènes sociales, politiques et littéraires où la dignité compte peu et où les lutteurs sont des hommes à gage pour les surenchères spectaculaires, dont les profits sont inavoués. Ne penser que sur le plan éthique qu’à l’individu ou qu’à l’humanité. Etre un groupe d’hommes honnêtes, intelligents et travailleurs mais sans pour cela devenir un groupe contre d’autres groupes, des hommes contre d’autres hommes. Ainsi nous pensions que la liberté des uns était souvent la traduction de ce que les autres pensent tout bas. Et par dessus tout, nous voulions déshonorer la guerre, toute les guerres, nationalistes ou révolutionnaires, coloniales ou religieuses, où chaque individu est ravalé au rang d’une brute, qui tient autant du héros que de la canaille, de l’assassin, et qu’on couvre d’honneurs s’il appartient aux armées du pays vainqueur ».

 

A.P. : «  Le quotient intellectuel humanitaire était alors la dominante à l’Abbaye de Créteil. Mais vous aviez donné aussi une dimension plus humaine à votre existence de poètes créateurs, d’artistes et d’artisans individualistes - quels sont les penseurs et les artistes qui ne le sont pas - Cherchant à réconcilier individualisme et altruisme, ce qui voulait dire que tout en vous sentant privilégiés par votre état moral libertaire, vous ne perdiez pas le contact avec vos semblables, qui vivaient dans un piétinement angoissé de leur condition humaine, pour des lendemains sans pain ! »

 

M : « Oui, certes, nous étions conscients que bien des énergies morales et créatrices étaient gâchées par les âpres soucis d’une vie fébrile, désordonnées, dissolvantes qu’ils menaient et croyaient compenser en s’adonnant aux drogues et à l’alcool, ce dont nous nous employions au mieux à chercher de les en détourner, leur démontrant le spectacle de la déchéance morale et physique, de la sécheresse spirituelle qui les attendait dans un proche avenir.

Ainsi, on comprend fort bien que la pureté morale dans le mode d’existence qu’avaient choisi les compagnons de l’Abbaye de Créteil a pu devenir une cible facile pour les ennemis de ces sortes de communauté, dont l’incorruptibilité exemplaire de leur manière de penser et d’agir devait fortement irriter l’esprit de corruption des mercenaires des lettres. Comment s’étonner alors que l’Abbaye ait pu soulever tant d’ingratitudes, de calomnies, d’hostilités, puisqu’elle ne marchait pas dans les sentiers battus et dont les impératifs catégoriques étaient amour et liberté ».

« Pour en finir avec l’Abbaye de Créteil et sa faillite, je dois vous avouer qu’à ses débuts nous affichions une noble indifférence aux problèmes d’une réussite matérielle ; nous agissions sans ménagement : ni compromis, ni affirmations absolutistes, ni tam-tam publicitaire impératif. Nous n’avions qu’une hâte, la mise en pratique de notre idéal fraternel, notre amour de la liberté individuelle et professionnelle. Nous fonçâmes ainsi vers l’inconnu, pensant vite d’appréhender avec la pureté de notre élan sans calcul positiviste, ni matérialiste, avec la confiance absolue dans notre quête de l’humain, du possible, du transcendant »

 

A.P. : « Et ce fut votre perte ».

 

M: « Non. Le mot n’est pas tout à fait exact pour ce qui concerne du moins la minorité de  notre groupe, car, pour Gleizes et moi, nous acquîmes la certitude que notre utopie fraternaliste communautaire n’était en somme qu’un rêve de liberté où l’individualisme jouait faux dans une communauté primaire comme la notre. On ne se croit libre que lorsqu’on se veut libre de pouvoir l’être. C’est un cas de différenciation philosophique. Mais dès que l’intellect intervient, le pessimisme s’installe aussi vite. En confrontation avec notre conscience individuelle, nous comprîmes que nous devions nous plier à quelques certitudes, exigences, règles, nécessités, des tendances instinctives qui régissaient secrètement notre moi profond. Par contre, nous avions pu nous rendre compte que ce ne sont pas toujours les révoltés les plus acharnés qui ont le moindre sens de la liberté des autres et de l’équité humanitariste. Il est triste de penser que toute coopération aliène une certaine forme d’individualité ; car l’individualisme représente l’aspect suprême de l’homme total en confrontation avec ses semblables, par ordre d’affinités avec les tendances biologiques d’un groupe particulier d’individus et sans que s’en détériore l’harmonie par l’aspect trivial d’une compréhension concertée, basée uniquement sur des accords de principes. C’est par un choix des plus stricts et des plus judicieux des individualités requises, pour une pareille conjecture, que devait s’opérer la coopération communautaire dans un idéal commun. Mais ce ne fut pas, hélas ! notre cas, car, emportés par un enthousiasme aveugle, nous ne sûmes pas assez tôt déceler les instincts égoïstes qui sommeillaient chez certains de nos camarades, et qui se réveillèrent brutalement le jour où nous fûmes assaillis par des difficultés de toutes sortes. Ainsi, nous fûmes trompés par les finalités psychologiques du collectif, et les conflits irrémédiables qu’ils génèrent. Ce fut là le principal sujet de nos longues méditations, lorsque Gleizes et moi, et ce brave Linard, le typographe, étions restés les derniers habitants affamés de la communauté de Créteil. Malgré les spéculations philosophiques quelque peu pessimistes de nos entretiens en tant que naufragés de l’idéal, sur l’épave de nos rêves à la dérive, rien ne pouvait nous empêcher de garder en veilleuse notre foi et, pour ma part, de nourrir l’espoir d’une résurrection de l’esprit de l’Abbaye dans un éventuel regroupement parisien. Vous en connaissez la pénible issue et mon amère déception, vous qui avez été le promoteur de mes confessions, dans l’article que j’ai écrit pour vous dans Créer. Quant à ce cher Gleizes, il n’en devait pas moins poursuivre son rêve phalanstérien, envers et contre tous, car il m’annonçait un jour, l’œil illuminé de joie, qu’il allait fonder à Sablons, dans l’Isère, dans un petit domaine au bord du Rhône qu’il venait d’acheter, le phalanstère de Moly Sabata, foyer de régénération par l’artisanat et l’agriculture, qui serait un groupement libre d’artistes et d’artisans dont l’impératif communautaire serait Vivre par la Terre, le Cœur et l’Esprit. Comme je le félicitais chaudement et formulais des voeux ardents de réussite, Gleizes me répondit : « De ta part je crois à la sincérité de tes souhaits, mais il n’en a pas été de même de nos anciens compagnons, dont les railleries et les sous-entendus ironiques ne m’ont pas été épargnés et notamment du sceptique Duhamel. »

 

A.P. : « Faut-il considérer l’esprit phalanstérien comme une forme d’évasion totale, d’impératifs contradictoires et de remous dangereux d’une société instable, et comme le préconisait Tolstoï dans ses écrits, une forme de refus passif et absolu de toute obédience à un Etat protecteur des privilèges iniques, et jusqu’au refus militaire ».

 

M: « Evasion, oui, disons plutôt mode d’assainissement de l’esprit libertaire et selon la   vocation d’être soi, de vivre intégralement dans son corps et son esprit, travaillant librement avec ses muscles et sa matière grise, dans l’espoir d’une future Rédemption, dans une société rénovée, équitable, affranchie de tous les dogmatisme philosophiques, politiques, militaires, religieux, et de toutes les odieuses raisons d’Etat. Et je pense à ce qu’écrivait Stirner : « en tant qu’homme tu n’as rien de commun avec personne, mais aussi plus rien d’inconciliable ni d’hostile ».

 

A.P. : « En réalité, nous nous essoufflons à courir après une liberté fluide, miroitante, que nous pensons pouvoir harmoniser sentimentalement avec un environnement humain, organique, choisi particulièrement, mais qu’on devine ondoyant et changeant comme l’est toute nature humaine ».

 

M: « Mais cette liberté, cette évasion n’est en somme qu’une quête du bonheur d’être, je dirais même un combat de notre conscience, qui soulève des difficultés nouvelles chaque jour, des problèmes nouveaux. Nous sommes d’autre part et malgré tout, trop prédisposés à la contamination par toutes sortes de propagandes, qui limitent notre liberté,  détériorent notre conscience, dénaturent notre libre arbitre. Ainsi tous ceux qui expérimentent une vie en communauté, en phalanstère, ces soi-disant traqueurs d’idéal accusés d’être des avortons sociaux, des théoriciens de l’abstraction, mais qui sont en réalité des hommes vrais, qui tentent avec une volonté lucide d’aborder un nouveau champ d’action dans la mutation sociale, en dépensant leur énergie morale avec un courage infatigable, pour penser et vivre et donner un sens au mot humanité. Celle-ci serait la synthèse des vouloir  culturels, économiques et sociaux, où chaque individu serait considéré et respecté comme une entité inaliénable, mais dont le commun dénominateur social indispensable serait celui d’une lucide fraternité où devrait agir la concurrence - émulation pour le bonheur de tous dans un univers sans frontières, exempt de toute pollution de taches criminelles, de massacres guerriers. Quelle utopie : devez-vous penser, n’est-ce-pas ?

Comme j’esquissait un geste de dénégation qui fit légèrement sourire Mercereau, il poursuivit : «N’oublions pas que de nombreuses utopies scientifiques, qui ont péniblement cheminé à travers l’histoire, ont fini un jour par engendrer des vérité nouvelles, des évidences qui, pour les esprits retardataires, avaient paru sans signification ni emploi. Quant à celles sociales et philosophiques, elles ont ouvert de nombreux champs de conscience, qui ont permis et permettront de prendre possession de nouvelles formes de vie et de pensée. Applaudissons Anatole France qui a osé écrire que l’utopie est le principe de tout progrès.

 

A.P. : « Vous venez de parler de certaines vérités, celles extérieures, celles sociales et politiques, qui ne sont , le plus souvent, que des vérité postiches, qu’on utilise selon les circonstances, les événements d’une époque, les besoins de la propagande, les nécessités de l’heure, de l’instant même Je sais que ces vérités là vous effleurent à peine, sachant combien est pure votre volonté de conscience. Mais ce qui vous touche le plus ce sont les vérités psychologiques, les vérité profondes, irréfutables, et celles-là agissent comme des abrasifs sur les consciences élastiques, dont le moi est peu reluisant, et que toute pureté morale, comme la votre, gêne et humilie. Ce fut le cas, sans nul doute, pour quelques uns de vos compagnons de l’Abbaye de Paris ! 

 

M: « Puisque vous y revenez à cette Abbaye, je tiens à vous affirmer que c’est à Créteil que j’ai vécu le début de notre vie phalanstérienne, les plus nobles heures de ma vie, et les plus exaltantes ».

 

A.P. : « Ainsi, si on devait rééditer la brochure sur l’Abbaye parue chez Figuière, reproduisant l’article de Créer, pensez - vous devoir ajouter ou retrancher certains paragraphes ? ».

 

 

M ; : « Y ajouter, ça oui. Retrancher non. J’ai voulu, en rédigeant mon article sur Créer, dire toute la vérité, la vérité bête, la vérité triste, comme l’exprimait l’ami Peguy. Et je me demande qui peut me démentir sans mentir. Je n’ai dénoncé les cas extrêmes, à titre préventif contre toute contrefaçon possible. N’est-il pas bon quelquefois de faire des injections de franche vérité pour permettre d’assainir certaines plaies morales ? Or, je me demande aujourd’hui s’il était charitable de ma part de m‘en prendre davantage aux mêmes malades plutôt qu’au mal qui les étreint »

            Je devinais un voile de tristesse dans le regard de Mercereau ? C’était un sage par vocation, mais un grand émotif par tempérament. Je le savais capable de pardonner certains abandons, certaines lâchetés, certaines offenses, mais irréductible lorsqu’il s’agissait d’hypocrisie et de mensonges. Si Mercereau croyait en l’homme, je devinais que dans son fort intérieur il croyait peu aux hommes. La notion de l’homme avait pour lui un sens mystique, quant à celle des hommes en général et ce qu’on ose appeler l’humanité, Mercereau devait se sentir incapable d’en saisir les finalités morales et spirituelles, car le primat de la raison sur l’instinct y est souvent peu respecté. C’est ce qui rendait sa démarche intellectuelle hésitante, douloureuse même, et justifiait son parti pris d’isolement prudent, qui le faisait accuser d’être un individualiste perverti par un pessimisme social, ou bien un anarchiste, dans le mauvais sens du terme, prônant un idéalisme exaspéré et fou, de prôner un réalisme oppressif et impitoyable, alors qu’en réalité, l’individualisme philosophique de Mercereau était une forme de révolte d’essence chrétienne, impliquant le sentiment de justice comme règle et comme morale, dont Tolstoï, en quelque sorte, lui servait de modèle. Mercereau aimait à se classer dans la famille des irréductibles, des individualistes, s’apparentant à ceux qu’on appelait avec une marque de mépris, les vagabonds, les gueux, tous ceux en particulier qui étaient par vocation, avec une juste fierté, une humanité bien supérieure à tous ces esclaves du commerce et de l’industrie, bien ou mal payés.

 

A.P. : « Comment expliquez-vous la présence du comte Robert de Montesquiou-Fezensac parmi les familiers de l’Abbaye de Créteil et parmi les auteurs édités par cette firme, lorsqu’on réfléchit au goût excessif du comte pour les bibelots verbaux les plus rares et, dont la dominante de l’esprit créateur était celle d’un pur symbolisme mallarméen et d’un baroquisme précieux et aristocratique ».

 

M: « C’est très clair. D’une part à cause de son grand cœur, son esprit d’entraide artistique et sa solide amitié pour l’Abbaye, qu’il défendit jusqu’au bout courageusement. D’autre part, son attitude de défenseur d’un groupe phalanstérien comme le notre était dicté, sans nul doute, par une manière de défi contre la société aristocratique parisienne, qu’il aimait rabrouer, scandaliser par d’originales excentricités, faisant des entorses à la hiérarchie des valeurs de caste non sans malice et avec un humour qui lui était particulier. Par contre, s’il se faisait imprimer chez nous et sous notre firme, c’était pour réaliser une substantielle économie, car nos prix d’impression étaient des plus modérés, et les finances du comte pas souvent à la hauteur de ses ambitions. Mais cela ne devait pas signifier la moindre adhésion de notre part aux concepts esthétiques de ceux qui nous confiaient leurs manuscrits à imprimer, dont nous n’apprécions dans leur mode de création que le côté sincère, généreux et enthousiaste, où l’homme vrai, celui allongé dans l’universalité des choses, devait être l’objet principal de leur inspiration ».

 

AP. : « Quelles étaient vos lectures favorites pendant vos heures de loisir à l’Abbaye de Créteil ? J’entends celles des penseurs, de philosophes, de critiques d’art qui devaient alimenter en particulier vos sujets de conversation le soir dans le parc ? ». 

M: « Elles furent assez nombreuses. Nous lisions et commentions souvent celles d’Epicure et de Platon, de Rousseau, Diderot, Schopenauer, Sait-Simon, Fourier, Proudhon, Nietzsche, Marx, Michelet, Comte, Renan, Ribot, Renouvier, Jaures, Bergson, et Durkeim. Mais John Ruskin retenait particulièrement notre attention ; celle de Gleizes, Barzun et moi, surtout lorsqu’il affirmait que : la seule richesse c’est la vie, la vie avec toutes ses facultés d’amour, de joie et d’admiration. Et Lorsqu’il réclamait pour l’ouvrier le droit à la vie, à l’aisance, au loisir, à la beauté, à la connaissance, tandis qu’il n’était en réalité qu’un outil à fabriquer de la richesse patriotique, un esclave de la machine, au lieu de respirer la santé et la joie, de se sentir un producteur respecté, conscient du rôle qu’il joue dans la société et non forcé d’accepter un salaire de misère, livré à toute sorte d’abus, d’injustice, ne servant qu’à l’accumulation d’énormes capitaux, alors qu’il représente la véritable force motrice de tant de richesse. Mais ce que nous reprochions à Ruskin c’était son peu de respect de l’individualisme et la trop lourde ascendance qu’il donnait à l’état et à celle de la société sur l’individu, où il se montrait ainsi en contradiction avec l’essence même du socialisme. Par contre, il avait des velléités phalanstériennes à la Fourier, fort sympathiques, comme le témoignait sa fameuse fondation de la Compagnie de Saint George, mais où le caractère monastique et religieux étaient des plus apparent. D’autre part Ruskin, qui fut un amant de la nature et un des plus fervents, un des plus hostiles à la limitation esthétique, fut le principal instigateur du mouvement impressionniste, que lui suggéra l’œuvre de Turner - cela on tend trop souvent à l’oublier -. Et il y avait encore Renouvier avec son livre Le Personnalisme. Sa confiance en l’objectivité de la recherche, son idéal universitaire, son individualisme raisonné, son réalisme scientifique, en tant que philosophe - vivant en marge  de toute carrière philosophique - attirait notre sympathie. Il était vite devenu un de nos auteurs préférés, et fut l’objet de nos discussions les plus passionnées ; Il en fut ainsi lorsque nous lûmes que l’homme de justice subordonne la passion à la raison, ce qui doit paraître triste, si son cœur est froid, mais qui paraîtra sublime si lui aussi sait aimer. Et encore lorsqu’il affirmait qu’en admettant l’hypothèse de la liberté, c’était reconnaître l’efficacité créatrice de l’effort, mais la connaissance de l’esprit intervenant, tout principe de contradiction pouvait être accepté ou rejeté. Il y avait aussi et surtout les écrits du grand Tolstoï - que j’ai vu à Yasnaie Poliana en 1907 avant mon retour en France - . De ce demi frère de Nietzsche, mais dont la doctrine de non résistance au mal est celle de toujours aimer et donner sans retour ni condition, que j’exposais à mes camarades, soulevait chez quelques uns d’entre eux des objections amères, car ils prétendaient que c’était là une doctrine anti socratique. Mais ce qui rencontrait notre adhésion unanime c’était Tolstoï lorsqu’il écrivait dans son livre Qu’est-ce-que l’art : «  L’art est partout. L’art pénètre notre vie ; ce que nous nommons : art, théâtre, concerts, livres, expositions, n’en est qu’une infime partie. Notre vie est remplie de manifestations artistiques  de toutes sortes, depuis les jeux d’enfants jusqu’aux offices religieux... L’art le plus grand est celui qui traduit une conscience religieuse, mais qui n’a rien à voir avec une doctrine de l’Eglise. Or, chaque société a une conception religieuse de la vie ; une conscience religieuse de son temps, de son époque, qui est l’aspiration au bonheur, à la liberté, réalisée par la fraternité des peuples. Mais l’art n’est pas un métier, il est l’expression de sentiments vrais. L’art supprime la violence et seul il peut le faire. Sa mission est de faire régner la sagesse de l’amour... Peut-être la science découvrira - t - elle  un jour à l’art un idéal encore plus élevé et l’art le réalisera. Mais je ne dois pas oublier l’Américain Emerson, cet apôtre de l’individualisme, et un des plus optimistes, dont l’acte de foi était la spontanéité, l’acceptation, la confiance absolue en soi, que Gleizes et moi avions lu dans des revues comme le Mercure de France et les Cahiers Idéalistes, certains fragments extraits de son livre Les Forces Eternelles, que le Mercure de France n’édita en extension qu’en 1919. Je vous avoue que nous en commentions certains passages avec une intelligence émue, dont le credo nous était bien souvent familier. Mais je préfère, en accordant un petit répit à nos efforts de mémoire, - les paragraphes en sont forts substantiels et longs - de vous le lire dans la remarquable traduction de Katherine Johnston, et précisément ceux que Gleizes et moi avions souligné d’un vigoureux trait de crayon.

            Mercereau tire d’un grand tiroir de sa table  un volumineux dossier contenant quelques revues hérissées de signets rouges qu’il feuillette nerveusement.

            « Voilà ! constatez que je ne mens pas. Les paragraphes soulignés en bleu sont d’Albert Gleizes, ceux en rouge sont de moi. Ecoutez donc ce qu’écrit Emerson sur l’amitié, la sainte amitié. « Mieux vaut être une épine dans le côté de son ami que d’être son écho. La condition que pose toute amitié supérieure est la capacité de savoir s’en passer... Je ne veux pas traiter les amitiés délicatement, mais avec le plus rude courage. Quant elles sont réelles, ce ne sont pas des broderies de vers ou de givre, mais bien la chose la plus solide que nous connaissions, car aujourd’hui, après l’expérience de tant d’âges, que savons nous de la nature de nous même ? L’homme n’a pas avancé d’un pas vers la solution du problème de sa destinée. L’humanité entière est sous une même condamnation de folie. Mais la douce sincérité de la joie et de la paix que je retire de cette union avec l’âme de mon frère est semblable à la noix, et toute nature et toute pensée n’en sont que l’enveloppe et la coquille. Bienheureuse la maison qui abrite un ami... Il est rare que nous puissions avoir de rapports sincères avec les hommes dans un âge de mensonge... Un ami est un être sain qui fait appel non à mon ingéniosité mais à moi même ; il m’accueille sans me poser de conditions. Un ami est donc une sorte de paradoxe au sein de la nature. Moi qui seul suis, moi qui ne voit rien dans l’univers dont je puisse affirmer l’existence avec autant de certitudes que la mienne, je vois maintenant l’image de mon être dans toute sa hauteur, sa diversité, sa particularité reproduite sous une forme différente, de telle sorte qu’un ami peut bien être considéré comme le chef-d’œuvre de la nature ». Ecoutez encore ceci : « Nous blâmons le bourgeois qui fait de l’amitié une commodité, un échange de dons, de prêts utiles... J’ai le dégoût du nom de l’amitié pour décorer les unions selon le monde ou la mode. Je dois préférer la compagnie de laboureurs et d’artisans à cette amitié soyeuse et parfumée qui célèbre ses journées de rencontres par un étalage frivole... Il doit y avoir essentiellement deux avant qu’il ne puisse y avoir essentiellement un. Que ce soit l’alliance entre deux vastes et formidables natures se contemplant et se craignant mutuellement avant de reconnaître l’identité profonde qui les unit sous ces aspects disparates. Celui-là seul qui est magnanime et digne de cette société, celui-là qui est certain que bonté et grandeur d’âme sont une richesse » ... Etes-vous l’ami de la boutonnière de votre ami ou de sa pensée ? ... Protège l’ami comme ton image. Qu’il soit à jamais pour toi quelque merveilleux ennemi indomptable, sincèrement respecté, et non une banale commodité bientôt dépassée et rejetée ».

            Mercereau s’arrête un court instant ; tourne quelques feuillets :  « j’aimerais encore citer d’autres paragraphes où se caractérise la pensée d’Emerson tout aussi vibrants que profonds, mais je préfère terminer par cet aphorisme qui le résume magnifiquement : « Croire à sa propre pensée, croire que ce qui est vérité pour vous dans votre cœur le plus intime est aussi la vérité pour tous les hommes ; c’est là le génie ».

 

A.P. : « Et Rémy de Gourmont ? Boudiez-vous le livre et les articles de cet étonnant prospecteur d’idées, de l’auteur de tant d’ouvrages de critiques, les philosophies, de physiologie, de littérature et de poésie, dont les ouvrages les plus remarquables sont sans conteste Physique de l’Amour, le Chemin de Velours, Culture des Idées, Problèmes du Style, le Livre des Masques ; de ce penseur, de cet individualiste dont la diversité, l’originalité, la complexité et la richesse de sa pensée vous donne la vertige ; de celui qui a écrit : « Il y a peut être un sentiment nouveau à créer, celui de l’amour de la vie pour la vie elle même, abstraction faite des grandes joie qu’elle ne donne pas à tous, ni peut être à personne ».

 

M: « Nous ne le boudions pas, soyez rassuré, Rémy  de Gourmont n’avait pas son pareil comme excitateur de pensée, guide culturel, objecteur de jugements définitifs, compassés, superficiels, empêcheur de danser en rond dans les foires littéraires. C’était un individualiste des plus intelligents et des plus sincères. Nous le lisions beaucoup. Nous aimions son style dix-septième siècle français, cursif, précis, incisif, et sa fine ironie. Nous avions fait notre ces maximes : «  La contradiction nous donne l’illusion de la liberté » et «  Rien n’est plus difficile que ce qui paraît facile ». Son article dans le Mercure de France : Le joujou patriotique, qui le fit chasser de la Bibliothèque Nationale, nous remplit d’une vive admiration pour son courage, lorsqu’il affirmait : « La patrie c’est la vie ». Par ailleurs nous adhérions franchement à ses idées lorsqu’il parlait du citoyen : «  Le caractère fondamental du citoyen est dans le dévouement, la résignation et la stupidité ; il exerce principalement ses qualité selon trois fonctions psychologiques, comme animal reproducteur, comme animal électoral, comme animal contribuable ». Et encore : « Le mal est l’hostie ordinaire du culte propitiatoire du devoir du citoyen, dont le sacrifice obligé le force à s’immoler sur l’autel de la Patrie, content si les grands citoyens galonnés et bien pourvus, du fond de leur abri lui témoignent téléphoniquement leur satisfaction  pour sa belle tenue et son courage patriotique ! ». Et ceci encore lu dans ses Epilogues : « Il n’y a plus d’orgueil ; les fiertés individuelles se collent en banc au même rocher ; la drague du pêcheur d’un coup les arrache et les capture ; un odeur de dictature flotte sur la mer. Là encore qui oserait choisir entre le sabot du cheval noir et le poing velu du meneur de foules ? ».

 

AP. : « Ainsi, par sa méthode de dissociation des idées Rémy de Gourmont se faisait capable de disloquer certaines vérités, disons beaucoup de vérités, d’en limer en surface les cristaux artificiels. C’est ce qui le poussait à dire : « La vérité, mot commode, est tyrannique, seul le doute est libérateur » et c’était là encore une autre sorte de vérité, une de celles qui dissolvent toute certitude. Je suis persuadé que la méthode de dissociation des idées, comme la pratiquait Rémy de Gourmont, - ce relativiste par essence - devait fournir riche matière à penser aux compagnons du phalanstère de Créteil, qui devaient  se rendre compte de la vanité et de fragilité de toute affirmation, même scientifiquement contrôlées ».

 

M: « Oui, certes. Mais ce que nous apprécions dans son systèmes de dissociation des idées, c’est lorsqu’il écrivait : « L’intelligence capable d’un tel effort et plus au moins, selon le degré et selon l’abondance et la variété de nos autres dons, une intelligence créatrice, capable d’imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images traditionnelles en les considérant une à une, les remaniant, les ordonnant en une multiplicité d’associations nouvelles ». Mais où Rémy de Gourmont nous donnait sur les nerfs c’est lorsqu’il prétendait que la vie n’était, pour lui, qu’un motif à méditation philosophique, et qu’il préférait la contempler plutôt que la vivre ; mais tout en affirmant, par ailleurs que la vie est belle pour ceux qui savent l’embellir. Par contre, dans son roman Un Cœur Virginal, nous relevions un passage où se décelait l’influence de Withman, la moins acceptable, à mon avis, de ce grand visionnaire : « Oh ! avoir l’immoralité de la nature, sa cruauté et sa beauté ! N’être pas une chose d’intelligence ; sentir des instincts et violenter le monde  plutôt que de ne pas les satisfaire ! ». Ce qui était en contradiction avec ce qu’il devait - fort justement - écrire plus tard : « C’est une vérité que l’homme ne réalise une belle destinée humaine, que s’il vainc en lui l’animalité naturelle et sont égoïste cruauté « .

 

AP. : « Je me souviens d’avoir lu en guise de préface pour un ouvrage d’Eugène Relgis, ces lignes de Han Ryner, où il disait à peu près ceci : «Dans quel pays l’humanité se dégagera-t-elle d’abord, Pays où Jésus se manifestera sans être emprisonné, torturé, bafoué, crucifié, et sans être après sa mort, utilisé par l’impérialisme militaire, financier et sacerdotal. Pays où saint François d’Assise ne risque d’avoir parmi ses fils un Elie. Pays où un Tolstoï pourrait prêcher la non résistance au mal sans contribuer à déclencher une révolution sanglante. Le nom de ce pays, je puis l’avouer, s’appelle Utopie. Ce nom, certes, un jour il y aura changé de sens pour devenir une vérité nouvelle. L’histoire alors parlera plus clair et sans ambiguïté ». Cette histoire là ne sera plus écrite avec le sang. Croyez vous que ce sera possible, et que l’homme pourra être sauvé un jour, et comment.

 

M: « Tout est affaire d’éducation. Mais, hélas ! cette éducation c’est toujours dans les mains d’une haute bourgeoisie dirigeante, intellectuelle, qui ne veille qu’au maintien de ses privilèges. Ainsi ouvrons les livres de classe, ils semblent tous rédigés par des militaires ou des fabricants de canons. L’histoire y figure sous l’aspect d’un immense charnier. Toutes les tueries y sont détaillées, depuis la Bible jusqu'à Napoléon, qui sacrifia dix millions d’hommes , et celle du 14 -18 qui fut un horrible massacre. On appuie tant et plus sur l’héroïsme militaire, mais on glisse sur la valeur des vrais grands hommes de la pensée, des sciences, des arts, qui dans l’histoire furent les témoins impuissants, jugulés, meurtris, réduits au silence, bannis ou assassinés. Seuls ont droit à la glorification ceux qui, par leurs inventions diaboliques, ont permis les plus grands massacres, devenant pourtant, de ce fait, coupables d’être les pires ennemis du genre humain, en aidant les potentats couronnés et leurs complices, les militaires, à satisfaire leur orgueil coupable, en faisant massacrer hommes et femmes et enfants sous le couvert des dogmes religieux, ou d’intérêts dynastiques, économiques ou bien idéologiques ».

 

A.P. : « Mais les forces d’amour, l’altruisme qui était en éveil chez quelques rares privilégiés, aurait dû, par contagion, se propager dans tous les milieux sociaux sans distinction, de haut en bas de l’échelle humaine. Or, on se demande pourquoi l’individu peut-il justifier sa qualité d’homme, se sentir responsable de l’homme son frère, d’assumer l’homme dans sa plénitude psychologique et spirituelle, tel qu’on le fait croire concernant les premiers temps du  christianisme, Est-ce que les hommes sont capables d’être heureux, Sont-ils vraiment conditionnés pour le bonheur d’être, Cette forme de bonheur d’être, de relais sentimental, de détente  psychique, n’a du pénétrer dans l’esprit et dans la conscience des hommes que par le prêche de certains prophètes, d’illuminés, de mages, être le fruit de l’arbre de science occulte, qu’on a exploité et qu’on exploite encore jusqu'à saturation du sens, pour servir de dérivatif à l’absurde apparence de la vie pour échapper au mal du désespoir dans le refus d’être, que seule une foi religieuse, au sein d’une communauté fraternelle  pourrait guérir, avec pour tout viatique l’espoir, suprême étape d’un devenir hypothétique, mais toujours fuyant, et d’aspiration à une sécurité, que les faits contredisent à longueur d’années ».

 

M: « Hélas, oui. Mais l’homme est malléable comme l’argile, perméable aux complexe psychologiques, aux radiations maléfiques - rarement bénéfiques - d’une culture dirigée, de propagandes insidieuses, masquées sous un faux humanisme, où l’on confond l’individu dans la dureté du plus grand nombre, où les préjugés des diplômes, des valeurs consacrées par la renommée, bien souvent factice, sont des entraves à la liberté de pensée, à tout jugement critique indépendant. Mais il faut tenir compte de la bêtise humaine, celle qu’Ernest Renan taxait d’être la seule chose au monde qui donne une idée d’infini. Ainsi, dès son enfance l’homme, au moment le plus délicat de son évolution mentale, commence à être pressuré ; on lui met le carcan moral, auquel on l’oblige à s’adapter ; celui d’une société peu faite pour lui, celle construite par des législateurs ambitieux, pressés de tirer des fissures d’une décadence du christianisme originel, les éléments d’une doctrine de l’automatisation de l’individu pour le rendre malléable par toutes les contraintes, toutes les soumissions, capable d’activer par ses muscles et son esprit des forces d’énergie impitoyable de l’industrie, dont celles abstraites de l’argent en son corollaire, et cela au nom d’une civilisation qui n’existe pas encore. Le christianisme fut pourtant à ses début le premier acte de révolte morale et spirituelle contre des oligarchies redoutables qui réduisaient en esclavage l’individu et les peuples. Mais à la longue, et de siècle en siècle il s’anémia, s’altéra, réduit au renversement de ses propres valeurs morales et spirituelles, pour devenir à notre époque le complice obligé d’une mystique du progrès technique et scientifique, soumis aux besoins de la production intensive, au profit d’une certaine classe sociale, prônant cyniquement le postulat de l’utilitarisme, de l’économique, du rationnel du pratique, où l’homme perd le ressort d’une réaction réfléchie par son esprit et de sa conscience, le rendant incapable de juger sa propre dégradation., devenu la chose d’une monstrueuse ruche humaine ».

 

A.P. : « A moins qu’un bouleversement total de la structure sociale...

 

M:  « Ne vienne à ressusciter certains principes chrétiens primordiaux, non pollués par les trafics de prières et de politique, en instaurant  un régime humain où la notion de progrès ne sera plus un piège où se fait prendre la naïve crédulité de la masse d’hommes consentant à être bernés, et où l’homme retrouverait son innocence d’animal solaire, avec une pureté d’âme sans accrocs. Une belle utopie, n’est-ce-pas ? Sait-on jamais ? L’avenir est bourré de surprises. Les hommes d’esprit, d’imagination : les poètes ont souvent vu juste ».

 

            Comme je demandai à Mercereau s’il avait fait la guerre et dans quelles conditions, il me toisa du regard, soudain durci, les traits crispés.

 

M: « Mes compagnons de l’Abbaye de Créteil et moi n’en avons pas commis la criminelle forfaiture. Nous avons refusé de porter les armes, résignés à subir les conséquences de notre geste. Grâce à la compréhension et à l’humanité d’un colonel lettré, ami des artistes, mes camarades furent dispensés du service armé et utilisés selon leurs compétences, comme infirmiers ou dans des bureaux à l’arrière du front. Quant à moi, appartenant à un autre bureau de recrutement, et refusant à mon tour  de porter les armes, je fus, malgré les démarches de mes amis, entre autres René Ghil, Picabia et Juliette Roche, fille de ministre et future femme d’Albert Gleizes (32), des lettres anonymes ayant prévenu le colonel  que j’étais anarchiste militant des plus dangereux, on me versa comme infirmier dans une unité combattant en première ligne. Combien en ai-je vu à Douaumont, de chairs saignantes, mutilées, incrustées de terre et d’os, d’éclats d’aciers, de jeunes soldats ou d’âge mûr, d’officiers, dont les cris, les gémissements, les lamentations lorsqu’on les transportait sous une grêle de mitraille, me poursuivent encore dans mes nuits d’insomnie. Je fus blessé, ce qui me permit de quitter cet enfer pendant quelques semaines, mais pour y retourner aussitôt et me trouver seul survivant des infirmiers de ma compagnie, dont la moitié des effectifs avait disparu, tués, blessés ou prisonniers. Ainsi, j’eus l’occasion de voir à l’action des têtes brûlées, des ivrognes, des inconscients, des volontaires de la mort soit disant glorieuse, des fanatiques de la tuerie qu’on affuble du nom de héros. Quant à tous ces milliers de gisants, sous des tonnes de terre, ces ensevelis vivants qu’on ne pouvait secourir, dont parfois on voyait impuissants s’agiter les mains crispées en signe de malédiction contre les vivants, et toute cette boucherie d’hommes éclatés en morceaux, c’est ce que l’on appelle mourir au champ d’honneur. Mais où se loge l’honneur ? A mourir étripé dans la boue grasse de sang d’un charnier ? Quelle folie, quelle aberration criminelle atteint ces chefs politiques et militaires commandant de tels massacres, de telles atrocités qu’on appelle la guerre. Or, toute guerre en engendre une autre encore plus horrible grâce aux techniciens et aux hommes de science, ces criminels inconscients qu’exploitent les chefs d’industries et les compagnies pétrolières internationales avec l’appui des banques. Quant aux traités de paix, n’en parlons pas sans un frisson d’horreur, car ils cachent toujours des pièges où buteront les idéologues des générations montantes, les patriotes pervertis par les roueries criminelles des diplomates, mercantis du patriotisme à la solde des compétitions impérialistes de la haute finance, amenant le peuple à s’entr’égorger pour une cause qui n’est au fond jamais la leur. N’oublions pas le mot célèbre de Clémenceau : « Une goutte de sang français vaut bien un litre de pétrole. » Quant au traité de Versailles, ne manquait-il pas une porte de sortie camouflée d’où sortir un jour le spectre hideux de la prochaine guerre à l’heure H., des carrefours sanglants de l’histoire des nations ? Il en sera ainsi de l’odieux couloir de Dantzig, cette épée de Damoclès suspendu sur l’avenir de notre civilisation ».

 

A.P. :  « Ne croyez vous pas si par la volonté de faire d’une poignée d’hommes incorruptibles, imprégnés d’une haute moralité, d’un humanitarisme sans faille, politiquement purs, sincères jusqu’au fanatisme, intelligents, lucides et dévoués au bonheur des peuples dans la paix, si ces hommes avaient le courage de supprimer d’un trait de plume toutes ces hypocrites lois sur les pensions et les dommages de guerre, les primes au veuvage, à l’orphelinat, à la mutilation, aux destructions immobilières, sous l’odieux prétexte de réparations, de justice, ne croyez-vous pas qu’alors tous les peuples à l’annonce du décret de mobilisation générale, unis par le même sentiment d’horreur se soulèveraient par centaines de millions, disant non aux dirigeants et aux militaires, conscients désormais que ce cataclysme, la guerre, ne serait plus payant pour les rescapés et menaceraient irrémédiablement leurs intérêts vitaux ? ».

 

M: « Oui sans doute, mais encore qu’elle noble utopie ! Je crois que ce serait plus efficace encore, si toutes les femmes du monde se coalisaient en refusant d’engendrer pour la guerre. Toute démographie, si elle devient galopante, comme dans les pays sous-développés, est un aimant de la guerre, c’est le terrain propice aux spéculations sanglantes des meneurs de peuples, de maquignons de la mort. Or, la guerre fait partie du folklore des imaginations perverses, au patriotisme de rapport, ou bien de celle, innocente jusqu'à la bêtise. Aussi lit-on d’intolérables glorifications de la guerre dans bons nombres de livres, magazines, journaux par ceux qui l’ont faite bien souvent en pantoufles ou bien en chasseurs d’hommes professionnels qui osent écrire que la guerre est la seule école du courage ; hygiène de la fraternité, héroïsme du meurtre légitime, tonique pour coeurs trop sensibles, apprentissage de l’abnégation, seul remède pour viriliser la jeunesse, et j’en passe car cela me donne la nausée. Ainsi donc il paraîtrait qu’il n’y a pas d’autre moyen de la viriliser que par l’homicide collectif. Quelle monstruosité ! Il me semble qu’il suffit déjà pour la viriliser de lutter dans la vie pour s’assurer une place au soleil, au milieu des pièges de l’envie, de la jalousie, des mafias, de despotismes de toutes sortes. Et pour ceux qui ont le goût du risque, il y a les dangers de la montagne, de la mer, de l’air, du feu, de la spéléologie, de la chasse aux fauves, du secourisme, de l’exploration, des sports de la vitesse, de certaines recherches scientifiques, de l’industrie lourde etc... Quant à la viriliser à l’école de la tuerie, ça, mille fois non ! Dans la fraternité du crime, l’homme n’est plus qu’une bête fauve assoiffée de sang. Je pense à ce témoignage sur les hommes en guerre de René Arcos dans un des ses livres autobiographiques : «  Tous à la guerre avait apporté dans les tranchées leur féroce égoïsme, leur sottise incurable, leurs faussetés, leurs vices, leurs mille laideurs morales. Tous à quelque degré social qu’ils appartenaient : bourgeois, bureaucrates, paysan, prolétaires, prêtres, étudiants, se sont faits leurs serviteurs butés ou fanatiques des odieux mensonges d’une propagande journalistique, dont la foi était corrompue... Cependant, et avant qu’éclata l’affreuse tuerie de 1914-18, où une presse engagée et sous des prétextes patriotiques, travaillait sournoisement l’opinion publique, l’envenimant à souhait, avec mes camarades de l’Abbaye de Créteil et avec le concours de nombreux amis écrivains et journalistes, dès 1912 nous nous employâmes à dénoncer les dessous impérialistes, d’un patriotisme aveugle, soumis à la dictature bancaire, industrielle et pétrolière. Nous évoquâmes les atrocités de la guerre de Mandchourie et de toutes les guerres et divulguâmes la fameuse Lettre Aux Soldats De Tous Les Pays, d’Octave Mirbeau, qui parut en 1905 dans La Rue de Francis Jourdain, dans le numéro consacré à la révolution russe. Nous remîmes en mémoire les terribles épisodes des guerres coloniales d’avant et du début du siècle, celle de Chine (34), du Maroc, de Pologne, des Balkans, du Venezuela, de Cuba, du Mexique, et flétrîmes toutes les aventures sanglantes des empires colonialistes, dont l’odeur et l’appât du pétrole et de toutes les richesses du sous-sol faisaient perdre la tête.

 

M :Cette campagne avait fini par rallier à la cause pacifiste une masse d’intellectuels, d’ouvriers et ceux de la bureaucratie et de la petite bourgeoisie. Or, en un rien de temps, la grande presse vénale, finit par étouffer tout esprit critique sous une pluie de nouvelles tendancieuses, d’arguments sophistiqués, en excitant les instincts de violence, en provoquant une hystérie collective de la peur et de la haine. Ainsi, toute notre propagande contre la guerre, quel qu’en fut le motif qui essayait de la justifier, toutes les preuves qui devaient la condamner irrémédiablement, tout fut contrebalancé par l’argument hypocrite et criminel que brandissait la presse officielle en affirmant que ce sera la dernière guerre pour la défense de la liberté, de l’honneur, de la justice, et pour que nos enfants ne la voient plus. On avait habilement semé le doute et la veulerie dans la conscience des hommes, même chez ceux les plus attachés au socialisme doctrinal - tels que beaucoup de députés -, désarmant tout esprit critique dans la masse ouvrière, et jusqu’au jour où précédant le tocsin de la mobilisation générale, le grand Jaurès fut assassiné par un tueur à la solde d’un parti politique inavoué, qui l’on fit passer pour un fou (35), faisant disparaître ainsi l’une des rares forces capables d’arrêter la folie meurtrière internationale et assurer la paix, comme l’affirmait Han Ryner. Ce fut alors la déroute des consciences, des derniers résistants socialistes contre la guerre, nous plongeant dans le malheur, disloquant des millions de foyers...La presse engagée et celle muselée par la censure avait reçu l’ordre d’éviter de donner à la guerre son vrai visage. Mais au bout d’un an d’odieux massacres, les consciences commencèrent à se révolter. Il y eut alors la vaillante Severine qui osa écrire : « Cette guerre est sale, odieuse, injuste ». Gorki de son côté stigmatisait la guerre en écrivant : « Carnage maudit et criminel, honteusement provoqué par des hommes possédés par l’adoration du Veau d’or, dans un tourbillon sanglant de méchanceté et de haine, dont les soldats se font les complices ». Je vous ferai remarquer que dans le vocabulaire classique chinoise on se sert du même mot pour désigner soldat et bandit.

Quant aux journalistes asservis, ils ne cessaient de puiser dans le répertoire des mots obligatoires qu’il fallait écrire dans la gamme des sacrifices héroïques, pour ne pas être accusé de défaitistes et condamné à aller se faire étriper en première ligne. Or, malgré la propagande intensive, la majorité des gens de l’arrière et même des combattants, avaient compris que cette guerre n’était pas plus nécessaire que celle de 1870. Il serait injuste, absurde, de croire que la guerre de 1914-18 avait été voulue et acceptée par le peuple français et tous les autres peuples, tristes troupeaux livrés sans défense aux tueries des Etats aux abattoirs des champs d’honneur, pour qui vive l’industrie, la haute finance internationale des trust du pétrole.

 

A.P. : « Mais cela n’a pas empêché des grands penseurs, des philosophes et des sociologues de considérer la guerre comme une nécessité inéluctable, à cause de certains de ses bienfaits dans l’ordre de la sélection naturelle, du progrès scientifique et technologique.

Mercereau haussa les épaules et sa parole devint agressive.

 

: « Non, non et non, cela est faux. Si les principes de la lutte permanente pour la vie sont évidents en biologie, en zoologie, il est absurde psychologiquement et dans l’ordre phénoménal d’en transférer les faits dans le domaine social, comme le prétendait Darwin, car il paressait oublier que le social est un ensemble complexe de faits interdépendants, où ce ne sont pas les idées qui façonnent en particulier les institutions. Ce n’est pas au moyen de massacres collectifs, militaires ou civils - guerres et révolutions - que l’on peut, par des procédés d’ordre mental, sélectionner les idées et ouvrir les portes sur l’amour universel. Aussi, je m’insurge contre l’affirmation de Renan, lorsqu’il prétendait , à l’instigation du darwinisme social que la guerre est une condition du progrès, le coup de fouet qui empêche une nation de s’endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de son apathie, et il ajoutait à cette énorme imbécillité : « sinon la moralité et l’intelligence courrait les plus graves des dangers ». On ne peut pas être plus stupides en affirmant de pareilles énormités. Pour ma part, je suis fermement convaincu, contrairement à ce que pensait Renan, que le jour où la fédération du genre humain, la fédération des Etats-Unis  du monde, enfin guéri des délires kilométriques, démographiques, nationalistes, économiques, sera devenu un fait accompli, ce jour-là , le mot civilisation aura cessé d’être un mythe.

 

 AP :« Vous devez penser, non sans quelque nostalgie à Fourier, qui était persuadé que le mal disparaîtrait de la société lorsque tous ses besoins seront satisfaits. Ne pensez vous pas qu’en même temps qu’une société protectrice des animaux on devrait fonder un société protectrice de l’homme ?

 

M: « Oui. Le mal plus atroce c’est bien celui d’accepter la guerre, d’en devenir l’instrument satanique. Il faut absolument que l’on raye du vocabulaire du progrès le mot guerre. Avec le mot paix, nous aurons satisfait les plus grands de nos besoins.. Saisira-t-on ce que contient de monstrueux cynisme, de gigantesque contradiction le mot humaniser la guerre ? Autant dire qu’il faut assassiner avec humanité »

 

Je sentais qu’il était temps que j’arrache Mercereau à sa hantise de la guerre. Il en était imprégné d’horreur, de dégoût  et il en souffrait toujours comme d’un chancre dans  sa conscience d’honnête homme, de pur révolté contre l’esclavage des Etats cupides, pourvoyeurs de massacres rentables. Je tentais donc de l’en détourner en lui proposant de me parler d’Apollinaire, qu’il avait connu de près.

 

M: « Apollinaire c’était un poète dans le sens absolu du mot. Nous nous accordions souvent en poésie, mais j’étais quelque fois désarçonné par ses concepts impromptus, souvent contradictoires , ses boutades, ses virevoltes, mais fort séduisant par le côté improvisateur, de sa nature méridionale. Par un secret atavisme, le futurisme marinettien l’avait conquis - il était l’ami de Marinetti - dont il appréciait les idées subversives au point de vue littéraire et esthétique, et le coté postromantique. Mais ce qui me paressait fort contradictoire chez lui c’était de le voir partager la même admiration, la même amitié entre un Jean Moréas et Alfred Jarry. Apollinaire c’était un être des plus complexes. J’en aimais pourtant les contrastes de sa nature qui faisait que tantôt il apparaissait comme l’ami le plus séduisant - mais pas toujours sincère - et tantôt animé des brusques colères où l’emportait la brutalité, il se montrait, comme me le confirmait Marie Laurencin, qui avait été sa maîtresse, qui, pour avoir raté la sauce du risotto, reçut un magistrale paire de gifles. En tant que poète, son intuition le projetait au cœur même des choses, où il se tenait aux aguets dans les régions mystérieuses de la matière, le poussant à donner par sa tendance à la fiction, une valeur de réalité vivante, de surréalité . Ce que j’aimais en lui, c’est qu’il avait foi dans la solidarité de l’art, qui unit d’innombrables coeurs dans la solitude. Il avait beaucoup d’ennemi, cela se conçoit par la position qu’il avait prise dans le mouvement cubiste, dont un bon nombre des participants étaient d’origine étrangère. Parmi les plus acharnés à le vilipender se trouvaient Duhamel, Henri Glouard, Jean Maxense, Adrienne Monier et Luc Durtain, pour ne citer que ceux là. La critique de Duhamel dans le Mercure de France, ce fut l’une des plus vésicantes et des plus injustes à son égard, où entre tant d’autres méchancetés, il le traitait de juif levantin, de brocanteur polonais. Autre critique acharnée fut celle d’Henri Glouard, qui écrivait dans la Gazette de France : « Ne voit-on ce barbare des Pouilles débarquer à Paris pour nous apprendre à faire des vers, en se donnant tout entier aux barbares dans le secret de son âme, promettant plus qu’il ne maintien, usant d’acrobaties pittoresques, reniant toute tradition classique, désorganisant la poétique et en tirant profit de cette équivoque » Henri Martineau, moins dur, dans sa chronique littéraire du Divan, considérait Apollinaire comme un poète charmant, rien plus, à la verve funambulesque et aux richesses de brocanteur. Lui aussi. Quant à moi, mon admiration pour Apollinaire s’efface devant l’homme de guerre, le chantre de la mitraille. Je me demande par quelle aberration spirituelle, sentimentale, a-t-il pu glorifier cette abomination, avec des prétextes poétiques dont son verbe créateur se faisait le complice par une jonglerie d’images poétiques des plus originales, masquant les dessous écoeurants, pitoyables, de tant de massacres injustifiés, de tant de douleurs sans pitié. Mais était-ce le même homme qui en 1913 m’écrivait : « Nous luttons pour une humanité neuve et sans taches, où l’homme doit l’emporter sur les événements et non les événements sur l’homme... Somme toute, nous avons droit à la vie, la notre comme celle des autres, de tous les autres, et qui peut nous obliger à penser le contraire ? ». Les volte-face étaient dans sa nature exubérante. Or, après  son engagement volontaire, le jour où il reçut l’ordre de rejoindre le 58ème régiment d’artillerie de campagne, pensait-il encore à la vie de tous les autres, à celle de ceux de l’autre côté de la ligne de barbelés, qu’on allait lui apprendre à déchiqueter, tous des pauvres types aux couleurs d’uniformes différentes, engagés comme lui dans un système de violence meurtrière, de mensonge, d’hypocrisie ? Sans doute avait-il jugé opportun, prudent, se trouvant pris dans les remous des esprits échauffés par la propagande, de faire peau neuve en tant qu’étranger, de troquer son opinion de libertaire contre un patriotisme rentable, à l’exemple de son ami Marinetti, dont la truculence verbale était légendaire, et qui, avec un patriotisme exubérant, et en se servant d’images poétiques, surprenantes avait su glorifier la bataille de Tripoli, que les italiens avaient commis contre le turcs en 1911 ? Or, Apollinaire se savait capable, en tant que poète de langue française, de tirer de la guerre, qu’il avait voulu vivre, une expression poétique et des images neuves, alliant le fantastique à la réalité, en adoptant un comportement guerrier à l’héroïsme plantureux, dont il en avait le romantisme. Espérait-il ainsi surprendre et désarçonner ses ennemis, qui devaient guetter l’attitude qu’il allait prendre pendant la guerre ? Certes il y avait chez Apollinaire une charge d’agressivité qui avait besoin d’un exutoire, mais aussi une part d’exhibitionnisme individualiste de forme littéraire.. Aussi, je trouve autrement humain, le livre Chants du Désespère, que Gallimard édita en 1920, où Charles Vildrac, qui fut témoin des horreurs de la guerre et en supporta un désespoir et une tristesse inguérissables, qu’il transposa dans des vers poignants, sans aucun romantisme de surcharge littéraire (36), comme cette élégie à Henri Doucet, tué au front en mars 1915, en Argonne - Henri Doucet, charmant et fidèle compagnon, qui dessina la première marque des éditions de l’Abbaye de Créteil - où il écrivait :

 

            Qu’importe aux ravageurs du monde,

            Qu’importe un homme, chaque homme,

            O mon frère qu’ils ont tué.

            Qu’importe le trésor de ta vie

            Aux trafiquants du monde !

            Leurs enjeux, leurs valeurs se nomment

            Patrie, population, territoires, effectifs,

            Main d’œuvre, marchandise ;

            Toutes choses qu’on divise ou qu’on additionne !

            Mais toi,

            Mais toi, frappé par l’incendie,

            Tendre ami, je ne sais pas même

            A quel point du désert de cendre,

            A quel creux du sol calciné

            Gît ta cendre frêle...

 

Ces vers ont une autre portée humaine que ceux d ‘Apollinaire, dans Calligrammes, parus en 1917, où il dit :

            Entend chanter les nôtres,

            Obus couleur de lune

            Pourpre amour salué par ceux qui vont périr...

Et encore :

            Ah Dieu ! que la guerre est jolie !

et ceci :

            Allongez le tir amour de vos batteries,

            qu’agitent les chérubins fou d’amour

            en l’honneur du Dieu des Armées

 

A.P. : « En tant que poètes, je pense que nous devrions avoir une certaine indulgence envers Apollinaire, malgré qu’il ait trahi l’esprit humaniste de l’Abbaye de Créteil, qui a du être le sien, avant de se voir pris dans l’engrenage de cette folie galopante, qu’on appelait la guerre du droit, qu’on prétendait être la dernière dans l’histoire des peuples et des nations. Tant de mensonges avaient surexcité les esprits les plus équilibrés, les moins échauffés . Apollinaire, dans sa situation d’étranger, de pionnier d’un esprit nouveau dans les arts, avait eu de très grands ennuis, provoqués par tous ceux qui, à Paris, le jalousaient. Vous devez le savoir mieux que moi. Il servit de cible au mafias littéraire, traditionalistes, patriotardes, xénophobes, qui s’acharnaient à le déshonorer, pour le faire expulser de France. Peut-être était-il convaincu, intoxiqué par la propagande, que cette guerre le concernait dangereusement dans sa position sociale, et qu’il ne pouvait honnêtement se dérober à l’exemple de millions d’autre volontaires étrangers, dont le postulat moral c’était de tuer la guerre par la guerre, selon l’hypocrite formule publicitaire de la presse belliciste. Et si, par la suite, il « romantisa » la guerre, ce fut sans nul doute pour s’en cacher les horreurs, en prenant comme prétexte à poétisation toute les fantasmagories que lui suggérait son imagination, en utilisant un habile patriotisme, qui devait, par voie de conséquence, et grâce à sa blessure et à ses galons, l’élever au rang de héros, par l’effet du hasard, sous la forme d’un petit éclat d’obus allemand ; destin que lui tombait du ciel, pendant qu’il lisez le Mercure de France »

 

M: « Ce sont la de bien tristes raisons, que je ne peux admettre lorsqu’on est un poète authentique, comme Apollinaire, qu’on est un homme de cœur, un homme libre, qui met sa foi dans une confraternité d’art universelle, comme il l’affirmait dans ses écrits et dans sa conversation. D’autre part, il sut habilement tirer gloire de son bandeau de trépané de guerre, et de son uniforme d’officier français, dont Picasso, en particulier, et la presse en général, fit étalage, ce qui aurait dû mortifier Apollinaire, car, en réalité ses ennemis profitèrent de l’occasion, pour faire passer le poète au deuxième plan. Ainsi, conquit-il une gloire nationale posthume, au lieu de la couronne de martyr, qui aurait mieux convenu à son rôle de poète prospecteur d’un idéal nouveau. Que n’eut-il la pudeur de se taire, en consommant stoïquement sa honte d’être parmi les destructeurs d’hommes, car, pour  beaucoup d’entre nous, la guerre ne fut pas un spectacle poétique, mais une géhenne, dont les atrocités paralysèrent nos esprits pendant longtemps, et nous laissèrent courbés de honte. Il est vrai que moralement il devait une certaine reconnaissance à la France, où il avait trouvé gagne-pain, et où il s’était fait de nombreux amis qui l’avaient courageusement défendu lors de ses tristes démêlées avec la justice, au sujet d’un vol de statuettes phéniciennes au musée du Louvre, dont il n’était pas le responsable. Or, cela ne devait pas l’autoriser  en s’intégrant à la France comme volontaire de guerre, en tant qu’homme civilisé et en tant que poète, et malgré certains intérêt personnels, de prendre une telle part de responsabilités dans ce vaste homicide collectif, organisé par les impérialismes antagonistes, où en tant qu’individu pensant il se devait d’être solidaire avec le destin humain de tous les individus - hommes ses frères - dont cette guerre ne les concernaient point. Je suis persuadé que, si Apollinaire avait été versé dans l’infanterie, et participé aux carnages des attaques à la baïonnette et à la grenade, ou bien comme infirmier en première ligne, comme je l’ai été, ramassant des corps déchiquetés, je suis persuadé qu’il aurait perdu le goût d’en « romantiser » les effets et de poétiser le bruit des obus. Par ailleurs, je dois vous avouer que ce qui m’a fortement déplu chez Apollinaire, dévoilant son amour du panache, son goût du commandement et sa vanité - tristes oripeaux de la faiblesse humaine - c’est la lettre qu’il adressa à Francis Picabia en 1915, que me communiqua Paul Dermée, conçue dans ces termes : « ...Je suis brigadier et souhaite vivement conquérir les galons de sous-lieutenant ...si tu pouvais me faire pistonner auprès du commandant, sans que cela eût l’air suggéré par moi, tu me rendrais service ». Ainsi ambitionnait-il de conquérir des galons pour commander des massacres, ce qui m’a paru intolérable de la part d’un poète. Quand je pense à toute la peine que l’on se donne pour avoir le droit et la fierté d’être cette magnifique machine humaine aux rouages précieux et délicats, qu’on appelle un homme, indemne de toute souillures morale, de toute violence meurtrière ! ne devrait-on pas être écrasés de honte, rongés par le remords d’avoir tué, mutilé, déchiqueté, par ordre supérieur tant d’hommes, qu’on s’emploie à vous faire prendre pour des ennemis ? Et je pense encore au poète Blaise Cendrars, qui lui, mais sans enjolivures métaphoriques, eut la cynique franchise de nous parler froidement de l’homme que j’ai tué, et bien d’autres, sans doute inavoués, comme nettoyeur de tranchée volontaire ».

 

J’étais décidé de porter notre entretien sur un autre terrain, pour détourner Mercereau de sa légitime obsession maladive. Mais quel serait le thème qui de loin ou de près ne le rattacherait à la guerre ? Il y eut un court silence. Mon camarade sténographe en profita pour me faire discrètement signe, en touchant de l’index sa montre bracelet. Certes, il était impatient de voir s’achever ce trop long entretien. Après un échange de cigarettes, comme je m’apprêtais à poser à Mercereau un nouvelle et dernière question, je le vis se lever soudain pour courir vers le fond de la pièce, en ouvrir un placard, grimper sur une chaise, puis revenir vers nous tout en époussetant un gros livre couvert d’un maroquin vert.

 

M: « Laissez-moi vous lire un court chapitre du Journal Intime de Tolstoï. Ce livre fut traduit du russe par Natacha Rostowa, et paru à Genève en 1917, chez Jeheber. Il répond à mes pensées comme aux vôtres, j’en suis sûr. De grandes vérités s’y trouvent consignées. Elles doivent servir à l’édification spirituelle des élites présentes et futures, jeunes ou vieilles, et à écroûter les cervelles mal irriguées des conformistes volontairement aveugles. Ecoutez : « Prenez les journaux de n’importe quelle époque, la notre comprise, vous y verrez toujours un point noir, le germe d’une guerre possible. Une fois c’est la Corée, une autre fois le Pamir, et encore en Afrique, en Abyssinie, en Arménie, Turquie, Vénézuela, Maroc, Transval. Le travail des brigands ne s’arrêtera jamais ; la guerre d’escarmouches est endémique. Puis la vraie guerre éclatera finalement. Ce qui produit la guerre c’est le désir d’un bien exclusif pour son peuple : voilà aussi ce que l’on appelle patriotisme. Par conséquent si on veut abolir le patriotisme, il faut d’abord faire reconnaître tout le mal qu’il contient. Or, c’est là que gît la grande difficulté. Dites aux hommes que la guerre est un mal, une monstruosité, ils riront. Qui donc le nie ? Dites-leur que le patriotisme est un mal, une majorité sera d’accord, mais avec une petite réserve. Oui,  le mauvais patriotisme c’est mal ; mais il y a un autre patriotisme, diront-ils, celui que nous éprouvons. Mais alors, qu’est-ce que le bon patriotisme ? Personne ne l’explique. Si le bon patriotisme n’est pas conquérant, il a pour mission de conserver tout ce qui a été conquis, car tous les Etats ont été formés par des rapines, par des conquêtes. Mais les conquêtes, on ne peut les conserver indéfiniment que par la violence, la ruse ou le meurtre, qui ont servi à se les approprier. Quant au patriotisme des peuples soumis, opprimés, tels qu'arméniens, polonais, tchèques, irlandais, africains, hindous, malgaches, cubains, indiens, indochinois, algériens, marocains, etc. peut-être est-ce encore le pire des patriotismes, car c’est aussi le plus haineux, celui qui exige violence et massacres, sous prétexte de conquérir la liberté ». Et ceci encore : « Chaque guerre, avec tous les dommages qu’elle entraîne, excès de toutes sortes, injustices, pillages, massacres, avec la prétendue justification de sa nécessité et de sa justice, la glorification des actions meurtrières, la bénédiction des drapeaux, les prières pour la patrie, et l’hypocrite et spectaculaire souci des blessés, est un des états les plus avilissants, les plus démoralisants, pour tous ceux qui croient encore à l’humanité ».

En posant le livre sur son bureau, je remarquais dans ses yeux une étrange flamme, signe d’une heureuse et brusque détente de son esprit Il poursuivit toujours debout : «Etre libre de penser, quelle belle et noble chose. Quelle constance de contact solide, bénéfique, avec soi et tous les êtres vivants de l’univers : hommes ou animaux, arbres et plantes. Quel bonheur de vivre en harmonie avec cette nature extérieure qu’on mutile bêtement au nom de stériles abstractions, et celle de l’homme naturel et de la nature en nous, sans oublier que dans tout méfait c’est toujours l’homme qui est en cause. Ah ! vivre en harmonie avec l’artisan, le paysan, l’ouvrier, l’inventeur, le poète, l’artiste, et tous ceux qui ont compris et savent que la réalité ne paye pas de mots, ni l’amour, ni la liberté. Or, cette liberté vous l’accorde t-on sans chercher à en jalonner et en limiter son champs d’activité par un brelan de maîtres à penser engagés ou non, aux situations bien assises, faisant travailler l’esprit avec des pourquoi, des comment, des peut-être, confondant toute vérité extérieure sociale, avec celle psychologique et profonde de l’homme ? Quant à la liberté de l’homme dans ses actes, dont on nous bourre l’esprit de prudentes réserves ; Kant prétendait que cette liberté on ne pouvait jamais la prouver, mais qu’il fallait toujours la vouloir. Par contre, il faut le reconnaître, que le mot Liberté avec une majuscule est devenu la formule magique avec lequel on absout toutes sortes de dérèglements. Toltoï disait qu’il n’y a pas qu’un domaine dans lequel l’homme soit absolument libre, c’est celui de l’amour par l’esprit et le cœur sans que puisse jamais intervenir aucune loi temporelle.

 

A.P. : « Que pensez-vous de l’unanimisme romaincien ? Pensez-vous qu’il y eut des répercussions valables sur la nouvelle école littéraire ? Eut-il vraiment des attaches sensibles avec l’Abbaye de Créteil ?

 

M : « Oh ! Le corps doctrinal de l’unanimisme, de ce groupe de néo-classicistes, virait trop au protectorat des vertus littéraires, historiques, nationales, obligeant les poètes inféodés à ce mouvement - dont plusieurs pourtant étaient amoureux de nouveautés - de mettre un frein à l’effusion poétique spontanée, à leurs velléités d’hardiesses imaginatives, prosodiques, rythmiques, pour se soumettre à un système, à une forme de discipline intellectuelle, où c’est le groupe qui se pense en fonction d’une déification particulière. Ainsi, les poètes dits unanimistes, malgré qu‘ils affirmaient une vive hostilité envers le symbolisme, les symbole ont trouvé dans leurs poèmes divers emplois. Leur poétique était une poétique choisie de combinaisons d’assonances de syllabes régies par des conventions empiriques, dont le formalisme prosodique dépendaient beaucoup plus d’un certain cérébralisme normalien que des pulsions du cœur. J’ai bien eu l’impression que l’unanimisme marchait à reculons vers le futur. Cela me fait  penser au mot de Barzun qui disait que Jules Romains avait élevé la spéculation intellectuelle unanimiste à la hauteur d’un mythe, et la poétique à la dimension d’une carrière. Mais, comme Romains était devenu à cours de souffle, il s’est jeté finalement sur le roman, refuge des poètes devenus impuissants. Dans ses poèmes les plus récents l’emportement de la passion ne s’y révèle pas. Tout romantisme passionnel y est exclu, car son inspiration est assujettie à un ordre, une mesure à des normes dialectales d’une objectivité sans effusions. Tout son théâtre est marqué de l’empreinte de son long apprentissage intellectuel, des macérations d’idées humoristiques entreposées dans une thurne  d’école normale supérieure. Dans son roman Lucienne qui préfigurait le futur roman-fleuve : Les Hommes de Bonne Volonté - ce qui devait pousser Duhamel et Durtin d’en adopter plus tard la formule pour leur compte personnel - Jules Romains y déploie une ironie alourdie d’un pédantisme sociologique, avec ça et là des vulgarités peu attrayantes. Mais je dois reconnaître qu’on y distingue parfois des élans d’émotivité inspirée, vite dominées par un cérébralisme congénital, dont il ne parvient que fort difficilement à se départir. En un mot, l’unanimisme n’a été que la détérioration poétique d’un humanisme social de tendance essentiellement européenne. L’Europe, ce dada de Jules Romains et de ses fidèles disciples, ne s’inscrivait que dans le particularisme d’une sorte de chauvinisme continental. Ce qui n’était pas dans nos idées à l’Abbaye de Créteil, où un humanisme universaliste caractérisait nos besoins spirituels ».

 

            Ici, se termine la première partie de ce reportage. Il se faisait tard. Mercereau toujours bienveillant, s’était prêté complaisamment à répondre à toutes mes questions. Lui, comme nous, en avions oublié l’heure. Mais j’avais encore un tas de questions à lui poser. Cependant, je savais que Mercereau était très occupé ; nous n’étions pas faits pour nous rencontrer facilement - j’habitais Reims, en insistant beaucoup, Mercereau finit par m’accorder un nouveau rendez-vous pour le dimanche suivant. Mon reportage ne devait pas se limiter qu’à un seul article et des plus succincts, destiné au Journal Littéraire de Paul Lévy, mais devait satisfaire à une plus vaste ambition comme je l’ai écrit beaucoup plus haut, celle de devenir un livre.

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

A.P. : « J’aimerais que vous me précisiez vos idées sur ce qu’on appelle Humanitarisme. Il me semble qu’on ne distingue pas assez les caractéristiques qui séparent l’humanisme - plus connu - de l’Humanitarisme - qui l’est très mal -. L’autorité libérale de l’un et les principes révolutionnaires de l’autre. Or, tous deux rejoignent les mêmes préoccupations philosophiques de l’homme assujetti à sa culture où il est donné à l’homme de se rencontrer avec soi, en mettant l’accord entre ses pensées et son droit à la liberté d’existence, son intelligence et son cœur, l’esprit et la matière.

M.: « La question que vous me posez là est très importante. L’humanitarisme, comme conception générale de la vie humaine, comme doctrine pratique, mais jamais dogme, a été fort bien défini dans le manifeste de l’ami Eugène Relgis, paru en 1922, à Bucarest, où il réside actuellement, manifeste auquel j’adhère sur tous les points. Je vais essayer de vous en résumer les grandes lignes. L’humanitarisme n’est pas une simple expression verbale, vaguement idéaliste, mais synthétise les tendances au progrès de l’humanité entière. Intuitif et moral, tel qu’il a été préconisé par les vieilles religions, l’humanitarisme a pris, à l’aide de la science moderne, un sens profond. Il s’est avéré que c’est dans l’Europe que se répandent dans les autres continents les germes de toutes sortes de guerres et de révolutions. L’humanité est proche de se voir menacée d’une proche décadence, d’une barbarie exaspérée, comme ces dernières années de guerres, de carnages, et de famines l’on prouvé. Ainsi, l’individu, comme le peuple, se voient contraints de se soumettre à la domination de minorités despotiques, dont les changements de régime, de politique, et les réformes législatives, et quel que soient les symboles dont il couvrent leurs usurpations des droits de l’homme : le faisceau du licteur romain, la faucille et le marteau, le bonnet phrygien, la croix gammée et j’en passe, qui tous débouchent irrémédiablement sur des systèmes économiques aventureux, le plus souvent ruineux pour le peuple. Ce sont là des manifestation fébriles, violentes, où prédomine l’instinct de conservation des classes privilégiées aux sordides intérêts économiques spéciaux - qui ne concordent presque jamais avec ceux de l’individu - dont les doctrines partiales ne peuvent se maintenir ou s’écrouler que par la force, la ruse, l’intolérance, par la terreur des armes, la jugulation de la pensée. Aujourd’hui, rien ne nous prouve que nous soyons devenus humanisés, malgré le progrès, la culture, les sciences, les techniques industrielles, car nous sommes devenus ou resté des barbares avec des machines perfectionnés, et les théories d’Einstein. Ainsi, un très grand nombre de représentants de la culture sont devenus des machines à penser, des laquais décorés

 

.A.P. : « Des machines à penser, oui, c’est vrai, et qui pensent sur des rails et dont le système d’analyse détruit toute impulsion, toute spontanéité, toute fraîcheur. Incontestablement tous les régimes d’oppression ont su utiliser pour des fins inavouées leur propagande, afin d’asservir l’esprit, de l’éteindre, de le robotiser ».

 

M.: « Pour ma part, je puis vous assurer que tous les régimes d’oppression n’ont jamais asservi l’esprit. Venant à l’appui de ce que je vous annonce, je me permets de vous conter une anecdote des plus significatives concernant Barbey d’Aurevilly. Un jour que le directeur de son journal, pour limiter les critiques acerbes du grand écrivain, dont les idées subversives le dérangeaient, lui annonça qu’il ne lui accordait plus qu’une colonne au lieu de quatre. D’Aurevilly eut alors ce mot remarquable : « Eh bien ! je sauterai dans un cerceau ! » se permettant de dire en quelques lignes ce qu’il voulait. Prenons comme exemple notre dix-huitième siècle français, malgré la censure, le cabinet noir, les lettres de cachet, n’en fut pas moins l’une des époques les plus fécondes en spiritualité. Mais je dois reconnaître que chez nous, et à notre époque, l’autoritarisme se cache fort habilement sous les apparences d’un libéralisme paternaliste, le respect des libertés du citoyen, des lois constitutionnelles de la presse, de la justice, etc. etc.

 

A.P. : « Excusez moi, mon cher Mercereau d’avoir interrompu votre entrée en matière de l’humanitarisme. Si vous le voulez bien, veuillez m’en définir maintenant les principes ».

 

M.: « Les programmes des principes de l’action humanitariste est assez succinct . Je vais vous l’exposer rapidement selon les paragraphes que j’ai contresignés en 1923 à Paris, en tant que membre du comité directeur de la F.I.A.L.S., fédération Internationale des Arts, des Lettres et des Sciences, en même temps qu’Eugène Relgis, Han Ryner, Banville d’Hostel, Paul Brulat, Ricciotto Canudo, Félix Couché, Henri Chaussin, Emile Plignot, Luis Richard, P.N. Roinard, Henri Strents, Florian Parmentier, Emile Lanty, Raymond Duncan, et Lipchits, le sculpteur. ».

Mercereau tira un dossier du tiroir de son bureau qu’il feuilleta fébrilement, et après une courte pause « Voilà ! je trouve ici les principes humanitaristes, tels quel nous les proposa Eugène Relgis, le promoteur de ce mouvement.

 

1-JE SUIS UN HOMME §- c’est la réponse qu’il nous faut donner à notre propre conscience et à ceux qui nous interrogent sur la nationalité, la confession ou l’état auxquels nous appartenons.

 

2-L’INDIVIDU ET L’ESPECE § - Deux notions qui sont deux réalités formant la base de notre comportement humain. La libérté peut toujours s’harmoniser avec la nécessité. La volonté individuelle trouve toujours un champ d’action créatrice dans le cadre des espèces... Quant aux fatalités sociales, elles n’existent que pour ceux qui n’ont ni conscience individuelle, ni conscience de l’espèce.

 

3-LA CROYANCE AU PROGRES. § - Ne doit pas être une croyance mystique ou simplement idéaliste. Le principe de tous les progrès matériels et spirituels est dans le progrès du cerveau... Comme la majorité de l’humanité a le cerveau en léthargie, éveillons par une éducation libre et positive, toutes les possibilité qu’il recèle.

 

4-QUE L’IDEE DEVIENNE ACTE. § - C’est l’un des commandement essentiel de la conscience humaine. Commandement qui nous mène à la loi naturelle de l’harmonie. Or, l’humanité c’est l’harmonie des contraires. Nous devons parvenir à une harmonie unitaire. Toutes les activités humaines doivent tendre, par un effort particulier au développement unilatéral  de l’humanité individualiste.

 

5-LE PACIFISME. § - C’est l’axe de l’humanitarisme . C’est par la conscience de l’origine humaine, des conditions de développement des civilisations, et surtout par la conscience que nous avons de l’organisme de l’humanité, que nous fortifions en nous le pacifisme individuel avec ses répercussions dans le collectif.

     Basé sur des principes scientifiques, biologiques, économiques, etc .nous devons donner        au pacifisme la force de conviction qui détermine l’action. Le commandement de la conscience : tu ne tueras point (ce qui signifie respecter la vie, toutes les vies) s’unira alors au souhait du cœur : Paix à vous ! (ce qui signifie fraternité entre tous les individus, quelque soit leur race et leur nation, en harmonie avec les intérêts des peuples libres.

 

6 -INTERNATIONALISME. § - C’est le deuxième axe de l’humanitarisme. Il a son origine dans le pacifisme comme les branches dans le tronc de l’arbre. La solidarité de horde ou de race, les alliances entre les groupes dispersés sur tout le continent - et même la division du travail entre les individus et les peuples - ne sont que des formes (les unes embryonnaires, les autres hybrides) de l’internationalisme, ou plutôt de l’interdépendance. L’internationalisme économique est un fait, mais bien qu’il revête encore la forme de l’impérialisme technique, il se révèle avec les progrès de la machine qui doit remplacer le travail brut de l’homme. L’internationalisme de la science est incontestable : la vérité afflue de tous les points cardinaux, comme le chant des poètes, comme le verbe des prophètes. La culture de l’art des diverses nations ont une essence commune...et ce qui fait la splendeur du jardin de l’humanité, où s’harmonisent dans la même destinée les individualités nationales, sociales ou personnelles.

 

7 - TENDANCE A L’UNITE. § - C’est la signification essentielle du pacifisme et de l’internationalisme. La paix entre les nations et l’internationalisme économique, technique, scientifique, culturel, préparent l’unité suprême de l’humanité. La tendance à l’unité admet les progrès le plus divers : la vérité dans l’unité. Unité morale, dont la loi est l’accord entre l’idée et l’acte ; unité psychologique, c’est-à-dire l’équilibre entre le corps et l’esprit ; unité sociale qui est l’harmonie des intérêts des diverses classes non parasitaires ; unité nationale, synthèse des unités individuelles et sociales d’une certaine région géographique, et sans caractère agressif contre d’autres nations ; unité de race, autrement dit d’unité continentale, qui comprend les unités nationales liées entre elles par la même civilisation, et celle intercontinentale par l’accord universaliste et pacifique. C’est par toutes ces unités progressives et progressistes que nous atteindrons à l’unité planétaire de l’humanité. Ainsi, toutes les activités humaines convergeront vers la création de l’état unique de l’humanité ; c’est état universel deviendra l’expression sociale de la réalité biologique de l’humanité et du progrès technique, économique, culturel et spirituel de celle-ci.

 

8 - EVOLUTION CIVILISATRICE. § - C’est la méthode de l’humanitarisme. C’est par une ascension graduelle que cet idéal se réalisera. Mais jamais définitivement, et toujours par des transformations insensibles, par des pulsions naturelles qui seront le fait d’une volonté de conscience. Il n’y a pas de perfection, il n’y a qu’une tendance à la perfection. Une méthode révolutionnaire n’appartient qu’à ceux qui croient que l’idéal peut être conquis intégralement en anticipant sur l’avenir. Toute révolution donne naissance à une autre révolution, de même qu’une guerre en amène une autre. La vraie révolution ne doit être que le terme final de l’évolution. Les utopiste et les traditionalistes sont esclaves de l’absolu.

 

9 - AMOUR ET LIBERTE. § - Voilà les outils maniables de l’humanisation, suivent une loi unique : connais-toi toi-même ! C’est en s’émancipant soi-même d’une tradition devenue parasitaire, d’un amour trop égocentrique, qui finit par se manifester par de la haine. Ce n’est qu’en se purifiant dans le vaste fleuve de la vie humaine, qu’on peut arriver véritablement à aimer son prochain et à défendre sa propre liberté. La force dans le domaine social et l’intolérance dans le domaine moral ou intellectuel, n’ont d’autres effets que de déterminer une force et une intolérance opposées. Les tyrannies - classes, états, races, puissances financières, qui oppriment la majorité de l’humanité, elles périront par leur propre gigantisme. Elles ont grandi démesurément - dans l’humus sanglant des charniers de la guerre - refusant d’accepter qu’il y a aussi d’autres tendances de croissance et de conservation. C’est sous le poids de leur propre force qu’elles finiront par étouffer. Le progrès de la civilisation mécaniste dépasse de trop le progrès moral. Or, il faut que notre humanité intérieure et celle de toute individualité sociale correspondent à l’humanité réelle de la planète . Ainsi, si quelqu’un te demande ta nationalité, à toi qui aspire à être notre homme, réplique-lui, simple et résolu : je n’en ai pas. Mais je veux être et me sens citoyen de l’humanité.

            Je pense vous avoir renseigné sur ce que voulait être l’humanitarisme.

 

A.P. : « Oui. C’est merveilleux ! Je pense que se sont là des vérités premières, des vérités de toujours, de celles qui ont germé, bourgeonné, fleuri dans bien des cerveaux à toutes les époques, où des hommes d’élite ont cherché à donner un profil au mot liberté, à lui donner un corps, un sens pour qu’il devienne une vérité - action. Mais hélas ! ils se sont bornés à de pures spéculations intellectuelles, jeux de signes et des mots destinés au papier imprimé ? Cette vérité - action est toute aussi bien spirituelle que viscérale et doit être conçue par la vie, expérimentée, exprimée, objectivée par des actes sans violence, ni haine, par la force de pénétration d’une raison suprême. Malheureusement, dans des moments d’exaspération, on a eu souvent recours à la violence, par irréflexion, manque de fermeté, contagion propagandiste, provocations qui dégénèrent vite en terreur. Et chaque fois, la violence attirant la violence, la réaction des hommes au pouvoir, des banquiers, des possédants, a été rapide et impitoyable, lançant dans la bagarre tous ceux à  leur dévotion, policiers ou soldats, dont les carnages, une fois de plus exacerbèrent les rancoeurs, fortifièrent les haines. Résultat : on a toujours fait le jeu des forces impérialistes, qui profitent de l’occasion pour renforcer davantage leurs moyens d’oppression. Quant à l’esprit humanitariste on l’aura jugulé encore une fois, et la vérité sociale n’aura pas avancé d’un pas ».

 

M.: « On ne les compte plus les vérités sociales qui sont tombées sur le pavé pour sentir le sang, la boue, le charnier. Sans doute faut-il qu’une vérité trébuche, chute pour devenir enfin une grande vérité ? ».

 

A.P. : « Or, ce que j’admire dans les principes humanitaristes, c’est qu’on n’y  invite pas à la révolte ouverte, à l’insurrection armée, mais bien au refus catégorique, réfléchi, calme, inflexible, et par les chemins clandestins de la pensée agissante, on distille goutte à goutte la vérité humanitariste dans la conscience de l’homme, tel que l’a fait Gandhi, dans un même ordre de vérité, en paralysant l’impérialisme britannique, en l’obligeant à céder. Le refus intelligent, obstiné, ferme comme un roc, voilà une arme perfectionnée, la seule arme que l’homme civilisé devrait se permettre d’utiliser. Celle-là ne tue pas, mais disloque patiemment les forces antagonistes mauvaises en s’insérant comme un coin dans la vérité sociale humanitariste. Ainsi, l’amour pour un paradis terrestre semblerait être une utopie. Mais comme vous l’affirmez, à la suite de Tolstoï, il faut reconnaître que l’amour comporte des vérités moins complexes, qu’on ne peut les penser : celles du cœur, de l’esprit, et celles du charnel qui les contient toutes ».

 

M.: « Je pense que le drapeau de la révolte sans violence, ne devrait être ni rouge, ni noir, mais jaune et vert , couleurs du soleil et de la nature, autrement dit de la fécondité créatrice et celui du renouveau ».

 

A.P. : « Votre choix dans la symbolique des couleurs est des plus justes. Chez les anciens, la couleur était l’expression d’une idée. Ainsi, selon Platon, la couleur jaune appartenait au père qui est la vie ? C’était aussi celle de l’intellectualité. On en a malheureusement dégradé l’idée par en faire le symbole de la trahison. La couleur rouge, que vous repoussez sciemment, était encore selon Platon, la couleur du fils, celle du feu et de l’amour. Depuis deux siècles elle est devenue celle de la révolte, de la haine, du combat. Quant à la couleur noire, elle est toujours restée celle du mal, de la tristesse, de l’oppression, celle du morne Saturne, maître des sciences et obstacle à toute floraison ».

 

M. : « ? ».

A.P. : « Quels sont vos poètes préférés ? ».

M.: « L’énumération en serait trop longue. C’est selon mon humeur, selon les jours , selon la charge d’émotion que je demande à l’un ou à l’autre, ou bien le coup de fouet, le stimulant nécessaire, qui me mette en état de transe poétique. Depuis mon jeune âge ils ont été Villon, Dante, le chansons des trouvères et de troubadours. Puis ce furent Rimbaud et Laforgue, Mallarmé et René Ghil, l’orchestration verbale, Saint-Pol Roux et Verhaeren. Depuis 1905 s’ajoutèrent Jarry avec ses Minutes de Sable Mémorial ; Apollinaire, Max Jacob, Reverdy, Henri Hertz, André Spire, Pierre-Jean Jouve, Paul Dermée, Vildrac etc. Joseph Delteil, dont j’ai goûté goulûment ses livres Choléra, Les Cinq Sens, dont le style original, charnu, juteux, me le font placer au plus haut rang des poètes actuels, malgré qu’il écrive en prose. Quant aux poètes étrangers, j’ai conservé une vive admiration pour Walt Whitmann, Vincente Huidobro et l’italien Corrado Govoni que m’avait fait connaître Marinetti. »

 

A.P. : « Comme je vois, ce sont là depuis Ghil et Apollinaire, des poètes créateurs qui sont sous le signe de notre temps. Tous ceux qui inventèrent .un univers d’expression, un langage cosmique, ceux qui, d’après Rimbaud, ont vu quelque fois ce que l’homme a cru voir. Et ceux qui ont su dire des choses qui, sans les poètes, ne seraient jamais dites d’une manière aussi dévorante, aussi passionnée, en s’efforçant d’instaurer un ordre poétique nouveau ».

 

M. : « Ordre, ordre, bien sûr ! Mais chaque époque a inventé le sien, qui n’était jamais le même ; voyez Rimbaud, voyez Mallarmé, voyez Ghil, voyez Marinetti et  Apollinaire, voyez Jacob. Sans compter tous ceux qu’on invente encore aujourd’hui, pas toujours très clairs, ni raccommodables ».

 

A.P. :   « Mais, convenons-en, depuis le début du siècle, le mouvement poétique a servi à       des expériences successives extraordinaires, multiples, à des essais de plus en plus révolutionnaires, malgré les railleries, les dédains, les critiques acerbes, agressives, de ceux qui  pensent qu’il n’est de vérité esthétique que par l’académie, l’université, la presse. Or, - étrange phénomène - pour les poètes impulsifs, ceux de la phase éruptive de l’après-guerre, le mode de création est devenu une transposition entièrement vidé de tout contenu purement intellectuel et analytique, où seul l’effet était transcrit, capté, rendu dans sa précision télégraphique et sa vitesse, deux facteurs essentiels, qui éclairent la conduite poétique de notre époque ».